« Mais voyons, d’où sort cet accent ? »

 Mathieu Blanchard, voilà un nom typiquement québécois, vous ne trouvez pas ?

 Rencontré dans un café rue Saint-Denis, je ne cessais d’écarquiller les yeux devant le récit de ses prouesses. Originaire de Marseille en France, il attend sa citoyenneté canadienne qu’il devrait obtenir d’ici peu.

 Mais quel récit que celui de ce coureur ! À vous jeter par terre. Incroyable de constater son ascension aussi rapide vers les sommets. « Oh là, je ne suis pas Superman! », précise-t-il.

 Rien ne le prédestinait à courir. Une vraie magie s’est imprégnée dans son histoire.

 Il a grandi en Guadeloupe. Ses parents voulaient fonder un club de plongée sous-marine. Jeune, il fut habitué à vivre dehors. Il a appris à nager en chutant au bout d’un quai ! « J’ai respiré dans un tuba avant de marcher ! Tu vois, j’ai des branchies ici », rigolant, en me montrant le flanc de ses poumons.

 

Mathieu a signé un temps de 2h32 au marathon de Chicago en octobre dernier.

 

Planche à voile, BMX, planche à neige et la plongée (six mois en mer Rouge) comblait son bonheur. Des études à Grenoble mais un travail à Paris où son moral se détériorait dangereusement à cause d’une pression constante.  « Pour oublier, je fêtais à chaque week-end et l’alcool coulait à flot. Je devais nécessairement modifier mon environnement et j’ai vu le rêve canadien. » Ingénieur, il fut envoyé à Montréal pour prospecter le terrain envers sa compagnie pour une durée de six mois seulement. « Je me suis tellement bien intégré », qu’il est devenu directeur marketing de la firme BMA qui œuvre sur de gros projets afin de réduire les gaz à effet de serre, particulièrement auprès des usines.

 Alors, quand il a débarqué dans la métropole, il ne pratiquait aucun sport d’endurance. « Je suis allé marcher sur le Mont Royal. C’était en février 2014. Quelle surprise pour moi de voir les gens courir. Le crépitement des souliers sur la neige m’impressionnait. J’ai essayé. »

 Il s’inscrit au marathon de Montréal pour septembre. « Je me suis documenté. J’ai fait des recherches, lu le livre de Jean-Yves Cloutier. Je me suis tellement investi. Je me souviens qu’au départ, la gorge asséchée, je fus pris par l’émotion. Je ressentais le goût de pleurer. » Son chrono : 3h00 ! Wow !

 

Nul doute, sa spécialité s'avère les ultras, là où il domine.

 

Dès lors, sa vie a littéralement basculé. Comme Obélix, il venait de tomber dans la potion magique. « J’ai souvent essayé dans la vie mais sans vraiment m’épanouir. Là, je sentais tout le contraire. »

 Il enfile le marathon d’Ottawa, 2h50 et se qualifie pour Boston, 2h55 dans la grande souffrance car il s’était entraîné tout l’hiver sur un tapis roulant,  New York, 2h42 et Chicago en octobre dernier, 2h32.

 Toutefois, en avril 2016, il participe au Xtrail à Sutton et tombe en amour. En septembre, il remporte l’Harricana à son premier ultra. C’est l’apothéose.  Il termine premier à la Transalpine sur une distance de 270km où sont réunies une cinquantaine de nationalités.

 

En l'espace de quelques années, Mathieu a su gravir les échelons d'une façon exceptionnelle.

 

En mars dernier, il participe à l’académie Salomon en Utah aux États-Unis. Au terme d’une course de 80km, il obtient le 2e échelon ce qui lui vaut une sélection au sein de l’équipe internationale de cette compagnie, jumelé à une québécoise originaire de Bedford, Mariane Hogane, peu connue dans son patelin parce qu’elle travaille au Colorado.

 « Terminée l’époque des tracteurs au diésel en trail, il faut de la vitesse. J’y ai réfléchi. J’ai intégré l’entraînement dans ma vie sans trop de perturbation. Ça meuble mon esprit. Je désire m’améliorer. Je sens que je progresse continuellement et que je suis encore loin de mon apogée. »

 Ajoutez ce triomphe récemment de la Transmartinique et Mathieu sent qu’il est parti pour la gloire. Toutefois, il doit gérer le tout. En se prenant la tête à deux mains, il m’explique. « C’est tellement récent tout ce succès. J’ai foncé tête première là dedans et je devrai éventuellement prendre un peu de recul. Je réalise qu’une lumière scintille en moi et que je dois m’occuper à la rendre encore plus reluisante. »

 

Un athlète confiant et en possession de tous ses moyens.

 

D’ici 5 ans, Mathieu croit qu’il sera en mesure de se retrouver parmi les plus grands coureurs de trail sur la planète. « J’aspire à un top dix ! Je considère la trail comme une activité plutôt qu’un sport. Tu ne peux pas te mentir, la solidarité des participants  est gratifiante, ce climat me nourrit. »

 Force est d’admettre qu’il dispose d’une génétique exceptionnelle. Il ne se blesse jamais et récupère rapidement. Toutefois, il prendra les moyens pour soigner sa monture en 2018, conscient qu’il ne doit sauter aucune étape. « Je suis un passionné et j’ai un moral solide », exprime celui qui a célébré son 30e anniversaire de naissance le 3 décembre dernier.

 Inquiets à ses débuts, ses parents réalisent que leur fils vogue vers la gloire et qu’il se sent bien. « Je croise de belles personnes. Elles sont vraies, authentiques.  Nous partageons des valeurs communes. Cela me remplit de bonheur. »

 

Cette victoire remportée à la Transmartinique s'avère sans contredit une séquence importante dans sa carrière.

 

Voilà que les invitations fusent de partout suite à ce merveilleux palmarès. Lors du dernier souper de Noël, il a reçu ses amis chez-lui pour discuter de sa prochaine année. Il devait apporter une sélection  aux convocations obtenues à travers le monde. « Il devenait primordial à mes yeux pour que mes copains profitent de cette opportunité dont je disposais. » Quel grand cœur !

 Cinq épreuves furent choisies. En février, il prendra part à un 155km en Guadeloupe, en mai, le 125km de la course des baleines aux Açores, en août, le fameux UTMB, en novembre, un 100km sur trois volcans au Guatemala et en décembre, il retournera défendre son titre à la Transmartinique.

 Puis, soudainement, il prend son cellulaire pour me montrer un message qu’il a reçu. Le directeur de l’équipe canadienne désire qu’il joigne les rangs. Il doit refuser car il ne dispose pas de sa citoyenneté canadienne. « C’est préférable ainsi. Va falloir que j’établisse un processus dans ma tête pour être authentique et fier de ma citoyenneté canadienne. » On parle d’un déchirement pour lui. Partie remise pour 2019 sans aucun doute.

 

Assurément, il joindra les rangs de l'équipe du Canada en 2019.

 

« J’ai la tête bourrée en ce moment. J’ai tellement reçu en peu de temps. Je connais mon expertise, je lève la tête. J’obtiens beaucoup de reconnaissance et j’ai acquis une certaine crédibilité. Je veux passer des messages profonds, atteindre particulièrement les gens seuls.  Je mijote le tout et il me faudra du temps pour bien assimiler ce flux d’admiration. »

 Un danger le guette. L’épuisement lui fait peur. Nombreux sont les adeptes d’ultra qui en deviennent des victimes. « J’en suis conscient et je vais prendre les moyens pour l’éviter. »

 Élu athlète par excellence masculin 2017 par Distance Plus, Mathieu Blanchard, ambassadeur pour la Clinique du Coureur,  goûte présentement à cette gloire qu’il devra apprendre à apprivoiser et qui le mènera assurément vers le summum, rien de moins.