Les nuits sont courtes ces temps-ci. Toujours les mêmes obligations, accompagnées, de surcroît, de réveils oh! combien plus matinaux !

— Tu suis les olympiques Charlie? Tu te réveilles à l’heure de Pyeongchang ? De s’enquérir la démente voix de l’insomnie dans ma tête, décidément toujours aussi affable…

Pas la force, ni vraiment l’envie de lui répondre… C’est que voyez-vous, depuis quelques semaines j’ai un nouveau voisin de balcon. Littéralement. Un Sciurus carolinensis a décidé d’élire domicile dans mon bac vert, avec une sérieuse option sur la poubelle d’à côté. « Un quoi Charlie !? » me demandez-vous. Un écureuil barslack, mais celui-là mérite amplement son nom latin, ça sonne plus méchant.

Déjà que j’étais presque aussi emballé à l’idée d’écrire un billet sur les Jeux olympiques d’hiver que de me faire accrocher une pierre de curling après le lobe d’oreille, pendant que j’essaie de compléter mon premier saut de biche à la patinoire du parc Molson, et ce, avec des patins à tubes aiguisés pour la dernière fois en 1996… Désormais, mon entier focus n’est dirigé que sur un seul et unique truc : prendre mon bon vieux Sherwood en bois – je suis né en 1981; bien sûr que j’en ai encore un –, sortir sur mon balcon arrière et m’élancer d’un élan gladiateur-esque vers cet espèce de rongeur dégénéré.

Il est presque rendu minuit, et tandis que tous les meilleurs éléments que les Américains ont pu rassembler aux 4 glaces de Brossard sont en train de varloper la « coriace » Slovaquie, ce diable de mammifère, qui doit déjà peser 35 livres, est encore une fois en pleine frénésie de gourmandise dans mes vidanges, un peu comme un fumeux de marijuana au Buffet des Continents. Je ne veux pas le tuer, je veux simplement l’envoyer faire de la descente en luge vers les escaliers, lui faire vivre quelques émotions encore plus réels qu’aux vues du dimanche à l’Imax 3D au Vieux-Port.

Ça ne me dérange pas de partager, en principe – mais l’écureuil manque nettement de savoir-vivre et fout un tel bordel à chaque fois qu’il mange… J’ai de la nourriture en masse; si l’écureuil veut se comporter en gentleman, je vais l’alimenter. S’il a des choses intéressantes à dire, je vais lui offrir de la O’keefe tablette, du Kraft Diner et peut-être même un restant de baloney. Je suis de bonne écoute, vous saurez. Sauf que, j’ai peu de temps à perdre avec des gens qui m’obligent à garder mon bon vieux Sherwood en bois – sans courbe dans la palette – près de la porte. Comme quoi les temps changent.

Fini la douce époque de l’innocence, quand rien n’était plus réconfortant que la présence du même bâton, au même endroit, à attendre impatiemment que le plus matinal de mes camarades de ruelle ne toc à ma fenêtre. Exit les longues journées à la patinoire ou à braver le danger sur une crazy carpet. Terminado les petits bonhommes le samedi matin, ou la magie des Jeux olympiques.

Vous savez, cet instant précis dans la vie où vous réalisez du même coup que le père Noël n’existe pas, que tu as l’obligation légale de faire tes impôts, et que c’est une femme qui fait la voix de Caillou ? Cet âge où, après une dure journée au travail, vous avez soudainement envie de vous divertir un peu, au gros minimum voir un Norvégien se prendre une clôture à 120km/h en ski, mais la caboche qui tourne à 100 à l’heure et se pose plein de questions, vous prenez soudainement conscience de l’aberration des olympiques…

Tsé, comme dans : pourquoi le coût des olympiques est nationalisé, pendant que le profit, lui, est privatisé? Qu’ossa donne de tasser littéralement des gens plus pauvres que pauvres à grands coups de bulldozers dans le taudis? Pourquoi ne pas investir cette gigantesque somme dans les hôpitaux, dans les écoles ou les services sociaux? (Bon, ça y est, l’éditeur en chef de LPR qui n’arrête pas de m’appeler; oui, je sais, je sais, nous gérons un site de nouvelles sportives, blablabla…)

Question : Après le trop plein d’excitation, les célébrations fantaisistes et la collecte de plusieurs milliards en dollars solides/liquides/gazeux, quelle est la prochaine étape? Quels avantages cela a-t-il apporté à l’humanité? Qu’est-ce que les pauvres ont retiré de la richesse abondante qui a été dépensée pour ces jeux? Il est triste de dire que non seulement les pauvres n’ont rien reçu; pire, plusieurs d’entre eux ont perdu leurs moyens de subsistance et leurs lieux de résidence pour la construction des arènes.

Les seuls à vraiment tirer parti des Jeux, en définitive, ne sont-ils pas que de grandes corporations qui ne font que traire la vache jusqu’à la dernière goutte de lait ? Oh oh. Un flot de touristes pour quelques semaines – qui feront certainement le bonheur des restaurateurs et des tenanciers d’hôtels – une bonne publicité pour l’obscure Pyeongchang, le héros de la journée par-ci, par-là, un quinze minutes de gloires après 4 ans d’efforts Herculéens, le tout afin de retourner dans l’anonymat avant que ne meure le mois de Février. Pour les plus méritants, avec un peu de chance : une insignifiante augmentation de moyens financiers, à conditions de vendre des Bic-Mac à tivi. À propos, Sotchi, c’est dans quel pays déjà?

Imaginez si une telle force d’unité était mobilisée pour le bien-être de l’humanité, pour lutter contre la pauvreté, et pour aider ceux qui vivent dans des conditions déplorables partout dans le monde. Après l’excitation, il n’y a rien de substantiel qui reste sur la table, même dans le pays où les jeux ont eu lieu. Tout autour du globe des gens continuent à mourir de faim; des milliers sont tués comme des fourmis, sans égard pour la vie humaine de quelque manière que ce soit. L’humanité devrait revenir à ses sens. Par exemple, les 50 milliards qui étaient le coût estimé des Jeux Olympiques de Russie en 2014 représentent près de 20% de ce qu’il en coûterait, par année, pour mettre fin à la faim dans le monde. Mettre fin à la faim dans le monde ! ÇA, ça ne mériterait pas une médaille mon Jean-Maurice !? Bref, l’excitation autour des Jeux Olympiques est plus artificielle que le sapin de Noël d’une famille aisée de Ville Mont-Royal. Les aiguilles, ça salit, ça traîne, c’est une sale besogne à ramasser…

Et, de toute façon, aucun point d’aller plus loin. Si rien de ce que j’ai écrit plus haut ne te sonne une cloche, c’est que tu es beaucoup trop enfoncé dans le système. Le capitalisme est la meilleure chose que la race humaine ait connue? Et que dire de L’extinction de l’Holocène ? Penses-tu que le système monétaire va y survivre, au moins? Et, s’il-te-plaît, ne me dis pas que tu es un climato-septique en prime; nous aurions-là un grand gagnant! La classe mondiale! Je t’invite pour un souper? J’ai de la O’Keefe tablette, du Kraft Diner et un restant de baloney, bientôt un écureuil aussi peut-être.

Peace out, c’est l’heure de mon Xanax.

 

Publié initialement sur La Première Ronde