Le 2 février dernier, lors du Super Bowl 54, le football québécois est entré dans la postérité de la NFL : pour la première fois, un homme d’ici remportait le trophée le plus prestigieux des sports collectifs nord-américains, le trophée Vince Lombardi. Laurent Duvernay-Tardif, le joueur de ligne-médecin, celui qui représentait déjà la fierté d’un peuple, se joignait à la longue liste des champions du Super Bowl. Toutefois, les récits glorieux comme celui-ci nous renvoient à d’autres histoires moins connues, celles des pionniers qui ont tracé le chemin pour les prochaines générations de footballeurs québécois. Ces histoires, tout comme celle de Laurent Duvernay-Tardif, ont le mérite d’avoir changé le cours de l’histoire sportive québécoise, bien que peu s’en souviennent.

Au Québec, le nom de Pierre Vercheval ne laisse personne indifférent. Cette légende du football canadien et québécois, un champion de deux Coupes Grey, fait partie des mythes sportifs d’ici. Je me souviendrai toujours de l’admiration profonde que mon père lui portait. Quand je n’étais qu’un gamin, il m’avait raconté ce qu’il connaissait de la trajectoire singulière de Vercheval, celle des exploits d’un des nôtres dans un sport et un circuit professionnel qui comptait alors très peu de Québécois.

Nous nous dirigions vers mon premier match des Alouettes au Stade Percival-Molson, au match d’ouverture en juin 2001, pour être précis. Nous étions dans la camionnette familiale et l’extrait d’une entrevue avec Vercheval était diffusé à la radio. Je me suis immédiatement identifié à lui, bien que je n’aie jamais joué au football, une chose dont je rêvais, strictement interdite par mes parents. Un de mes amis qui jouait pour les Rebelles de Saint-Hubert (leur uniforme, inspiré de celui des Cowboys de Dallas, me portait au sommet des rêveries juvéniles) avait subi une commotion cérébrale. Ce fut suffisant pour que mes parents ne me laissent jamais endosser un uniforme de football.

Cela dit, j’ai développé une affection particulière pour Vercheval à partir du récit raconté par mon père. Quand nous sommes arrivés dans les gradins du Stade Percival-Molson, la séance d’échauffement venait à peine de débuter. Nous étions suffisamment proches du terrain pour reconnaître les joueurs par leurs visages. J’ai immédiatement recherché Pierre Vercheval du regard. «Papa, quel numéro porte Vercheval?», avais-je demandé. «Le 59, mon fils». Après quelques secondes à faire la tête chercheuse, j’ai reconnu le joueur de ligne qui avait les cheveux aussi grisonnants que mon père. Je pouvais d’ailleurs déceler une admiration profonde à l’endroit du numéro 59 dans ses yeux.

À ce titre, mon père n’était pas différent des autres amateurs de football québécois. Encore aujourd’hui, il suffit de prononcer le nom de Pierre Vercheval devant eux pour recevoir des commentaires élogieux à son endroit. Ceux-ci concernent ses exploits de joueur de ligne offensive (le premier Québécois à avoir disputé 200 matchs dans la ligue canadienne de football, ses Coupes Grey avec les Argonauts, les ennemis jurés des Alouettes, membre du Temple de la Renommée du football canadien).Ceux à qui j’ai parlé de Pierre Vercheval ont tous mentionné, sans exception, son humilité et sa gentillesse naturelle à l’endroit des gens qui s’arrêtent pour lui serrer la main, jaser un brin de football et prendre une photo avec lui. J’ai pu confirmer tout cela quand nous nous sommes rencontrés en juillet 2018 pour discuter de sa carrière.

Toutefois, un morceau de l’histoire de Pierre Vercheval, peut-être le plus important (j’expliquerai pourquoi dans cette suite d’articles), demeure inconnu du grand public : même s’il n’a jamais disputé une rencontre de saison régulière, Pierre Vercheval est le premier québécois à avoir enfilé un uniforme de la NFL et pas n’importe lequel. En 1988, les Patriots de la Nouvelle-Angleterre, alors dirigés par l’entraîneur-chef Raymond Berry, lui avaient envoyé une invitation formelle de participer au camp d’entraînement de l’équipe à titre de recrue non-repêchée. Suite à une performance impressionnante de sa part au East-West Shrine Bowl en janvier de la même année, Vercheval fut remarqué par plusieurs équipes de la NFL. Même encore aujourd’hui, cet événement représente la meilleure vitrine pour les joueurs canadiens qui souhaitent tenter leur chance dans la NFL.

Vercheval avait d’abord retenu l’attention d’un dépisteur des Patriots lors du East-West Shrine Bowl, Richard Steinberg, grâce à ses aptitudes comme spécialiste des longues remises, une expertise toute québécoise, semble-t-il, puisque Jean-Philippe Darche et Louis-Philippe Ladouceur (qui évolue avec les Cowboys de Dallas depuis une quinzaine d’années) se sont fait également connaître des dépisteurs de la NFL pour cette facette de leur jeu. Comme il est coutume de le faire, le comité de sélection du East-West Shrine Bowl choisit deux joueurs canadiens issus des rangs universitaires, les meilleurs de l’Ouest et de l’Est du Canada. Pierre Vercheval, quant à lui, avait évolué avec les Mustangs de l’Université Western, à London en Ontario, de 1984 à 1987, excepté en 1985, où il porta l’uniforme des Citadelles de Québec, le temps d’une saison seulement, dans la Ligue de football junior du Québec.

Donc, au moment où il fut invité à participer au East-West Shrine Bowl, Vercheval était non seulement considéré comme le meilleur joueur de ligne des rangs universitaires canadiens, mais aussi comme l’un des meilleurs espoirs du pays, toutes positions confondues. En poursuivant sur sa lancée, après une performance remarquée au East-West Shrine Bowl, Pierre Vercheval fait tourner les têtes de plusieurs dépisteurs de la NFL, dont celle du père fondateur du dépistage moderne de la NFL, le légendaire Gil Brandt des Cowboys, qui fut intronisé au Temple de la renommée du football professionnel de Canton en 2019.

Même encore aujourd’hui, à 86 ans, Brandt est considéré comme l’une des meilleures références pour évaluer le talent issu du circuit universitaire américain. Chaque année son palmarès des 150 meilleurs espoirs de la NCAA tient lieu d’évangile pour les amateurs et les experts du repêchage qui le consultent pour préparer leurs repêchages simulés. Pendant toute sa carrière, Gil Brandt a traversé l’Amérique – y compris le Canada – dans ses moindres recoins et ses petites villes rurales pour y dénicher la prochaine perle rare des Cowboys de Dallas. Pour dire les choses ainsi, Pierre Vercheval lui était tombé dans l’œil, comme joueur de ligne et à titre de spécialiste des longues remises.

Vercheval et Brandt ont communiqué plusieurs fois entre eux. Le dépisteur en chef des Cowboys l’avait mis en garde : «Ne sois pas surpris si nous te repêchons dans les dernières rondes de l’encan. Nous apprécions énormément ton style de jeu. Il correspond à notre façon de faire au sein des unités spéciales.» En mettant de l’ordre dans ses archives personnelles, il y a quelques années,Vercheval a retrouvé un véritable trésor : une vielle lettre conservée de Gil Brandt qui vantait ses mérites et ses aptitudes comme spécialiste des longues remises, sur du papier de grande qualité sur lequel étaient imprimées les armoiries des Cowboys.

Ces commentaires élogieux, Pierre Vercheval ne les a jamais oubliés, lui qui rêvait de jouer pour les Cowboys – America’s Team – depuis sa découverte de l’univers du football américain à la fin des années 1970, à partir des productions de NFL Films et à la diffusion des matchs de la NFL en français à Radio-Canada avec Raymond Lebrun et Jean Séguin à la description. Un peu comme Jacques Doucet pour le baseball, Jean Séguin fut d’ailleurs l’un des principaux pionniers de la francisation du football au Québec, grâce aux quelques ouvrages à vocation pédagogique qu’il a publiés dans ces mêmes années. De son propre aveu, Pierre Vercheval le considère comme une influence majeure dans son rôle d’analyste à RDS, cette deuxième carrière dans laquelle il s’est révélé au public comme le meilleur vulgarisateur du football au Québec.

Ses talents de vulgarisateur, il les doit également à deux autres influences capitales : les journalistes Pierre Dufault et Pierre Dumont qui assumaient la description des matchs de la LCF à Radio-Canada, dans les années 1970 et 1980. Vercheval raconte qu’à ses débuts comme analyste à RDS, Pierre Dufault, lui servit en quelque sorte de mentor. Par souci de bienvaillance et pour l’aider dans son nouveau travail, il lui envoyait régulièrement des messages dans lesquels il lui suggérait d’utiliser certaines tournures de phrases, des traductions françaises de termes appartenant au lexique du football américain. En plus d’avoir joué un rôle fondateur à titre de joueur dans la LCF, Vercheval appartient aussi à cette lignée de journalistes qui ont contribué à faire du football un sport qui se décrit, se raconte et se vit en français.

Or, pour en revenir à 1988, bien avant que Vercheval ne devienne analyste à RDS, les Patriots et les Cowboys n’étaient pas les seules équipes intéressées à obtenir ses services. Les Giants de New York étaient également dans le coup, le soumettant à leur traditionnelle batterie d’examens physiques et psychométriques dans le but d’évaluer sa personnalité, son endurance psychologique et ses capacités d’adaptation dans les situations les plus exigeantes pour le cerveau humain. Comme le marché des joueurs autonomes n’existait pas encore à cette époque, l’évaluation psychologique des joueurs représentait un procédé d’une importance capitale. Les joueurs recrutés par une équipe de la NFL passeraient la majorité de leur carrière dans le giron de celle-ci. Tous les moyens à la disposition des équipes pour déterminer les joueurs qui représentaient le meilleur investissement à long terme étaient utilisés. 

Ce n’était toutefois que le début de la longue suite d’épreuves qui attendait Pierre Vercheval en 1988, celle qui induirait durablement le cours de la trajectoire du québécois dans le monde du football professionnel. Au cours de cet été, Pierre Vercheval serait éprouvé comme jamais auparavant dans sa vie, principalement en raison de l’éthique de travail militaire qu’imposait l’entraîneur-chef des Patriots, Raymond Berry à ses joueurs. L’ancien receveur fétiche de Johnny Unitas était un homme taciturne et exigeant, directement sorti de l’Amérique d’après-guerre. Aucun traitement de faveur n’était accordé aux vétérans. Les agents libres non-recrutés, tout comme les plus anciens de l’équipe, avaient droit au même traitement : une discipline intraitable. Une tradition qui se poursuit encore là-bas aujourd’hui, sous les ordres de Bill Belichick. 

Pierre Vercheval raconte cet été-là avec une clarté déconcertante. Ses souvenirs sont précis, ses anecdotes sont truffées de détails inespérés. Comme le dit l’adage, Vercheval revisite cet événement déterminant comme s’il s’était produit la veille. Cette proximité qu’il entretient avec le souvenir de sa participation au camp d’entraînement des Patriots ne fait que renforcer le caractère fondamental de cette expérience dans sa carrière de footballeur et son propre destin.

Quelques mois peuvent changer à jamais le cours d’une vie, surtout un camp d’entraînement de la NFL pour le premier québécois à connaître cette expérience. C’est ce chapitre du parcours de Pierre Vercheval que je propose de vous raconter dans cette série d’articles, «Pierre Vercheval : un Québécois chez les Patriots de la Nouvelle-Angleterre».

Voici le lien vers la deuxième partie de la série «Pierre Vercheval : un Québécois chez les Patriots».