Voici le lien vers le lien vers le premier article de la série «Pierre Vercheval : un Québécois chez les Patriots». 

En 1988, les Patriots de la Nouvelle-Angleterre n’avaient rien du prestige qu’ils possèdent aujourd’hui, celui d’être la plus grande dynastie de l’histoire du sport professionnel. Si jusque-là les années 1980 leur avaient été relativement favorables, ils n’avaient rien d’une puissance de la NFL qui décrochait des matchs aux heures de grande écoute. Malgré une participation au Super Bowl 20 et une seule fiche négative en 7 saisons, les Patriots n’avaient remporté qu’un seul titre de division au cours de la décennie. De plus, leur participation au Super Bowl s’est avérée une humiliation en règle de 46-10 par les Bears de Chicago et leur défensive intraitable surnommée «les Monstres du Midway».

En vérité, malgré quelques bonnes années à la fin des années 1970 et un peu après le Super Bowl 20, chaque fois que les Patriots semblaient sur le point de connaître du succès de manière prolongée, une malchance semblait les frapper. Le manque de stabilité au sein de l’organisation fut certainement le problème majeur des Patriots depuis leur arrivée dans l’AFL en 1960. Particulièrement dans les années 1970, les changements répétitifs d’entraineurs-chefs donnaient lieu à un véritable jeu de portes tournantes, empêchant le développement d’une véritable culture organisationnelle de premier plan.

Voilà ce qui les distinguait de leurs rivaux de conférence, les Dolphins, les Steelers et les Raiders qui représentaient le modèle à suivre en matière de poursuite de l’excellence et des plus grands standards de performance. Les Patriots de ces années possédaient de grands joueurs (John Hannah, Mike Haines, Stanley Morgan,  Steve Nelson, Jim Plunkett, Steve Grogan, Sam Cunningham, Raymond Clayborne et Andre Tippett, pour ne nommer que ceux-là), mais ils n’ont jamais pu compter sur la chose la plus importante pour remporter des championnats : une culture gagnante qui requiert l’abnégation, le sacrifice et l’humilité de tous et chacun au sein de l’organisation. Les Patriots durent attendre au début des années 2000, avec l’arrivée de Bill Belichick, pour qu’une telle chose se produise. Et même un peu avant, si on remonte au court règne de Bill Parcells de 1993 à 1996.

Quand Pierre Vercheval se retrouva dans le giron des Patriots, cela coïncida avec la période la plus instable de l’histoire de l’équipe. Une nouvelle séquence de chaises tournantes débuta: celles des propriétaires des Patriots. À vrai dire, dans les mois précédant l’achat de l’équipe par Victor Kiam, les Patriots étaient alors menacés d’être relocalisés à Saint-Louis, pour une énième fois dans leur histoire. Or, cela représentait le cadet des soucis de Pierre Vercheval. Quelques minutes après la fin du repêchage de la NFL de 1988, le téléphone sonna. Les Patriots étaient à l’autre bout du fil. Ils étaient déterminés à ce que Vercheval s’entendent avec eux. Parmi toutes les offres qu’il avait reçues (Cowboys et Giants), c’est celle des Patriots qui représentait la meilleur opportunité pour ce joueur autonome non-repêché, au statut «prioritaire». Il était le premier québécois à recevoir l’opportunité d’évoluer dans la NFL et les Patriots représentaient la meilleure chance d’y parvenir.

Au début de l’été 1988, Pierre Vercheval était donc appelé à se présenter au Bryant College, dans le Rhode Island, où s’est tenu le camp d’entraînement des Patriots, de 1977 à 2003, jusqu’au moment où Robert Kraft fit bâtir un nouveau complexe d’entraînement jouxtant le Gillette Stadium. Une fois arrivé à l’aéroport Logan de Boston, Vercheval et les autres recrues invitées étaient attendus par des membres du personnel des Patriots. Les employés de l’équipe s’apprêtaient à les conduire en navette aux résidences étudiantes du collège où séjourneraient l’ensemble des joueurs pour la durée du camp d’entraînement. En ouvrant ses sacs dans le dortoir, Vercheval fit une découverte malheureuse : ses crampons de football avaient disparus. Quelqu’un les avait volés, soit à Boston ou durant son escale entre Montréal et New York. Pris de panique, il s’empressa d’informer le responsable de l’équipement des joueurs de la situation.

Heureusement, dans la NFL, les crampons ne sont pas une denrée rare. Or, Vercheval serait pris à casser des souliers neufs au cours de ses premières pratiques. Cela signifiait : être incommodé par la douleur et des ampoules pour un bon moment. C’est le cas de le dire, son camp d’entraînement avec les Patriots commençait du mauvais pied. Cependant, Vercheval ne pouvait laisser cette expérience dicter la suite des choses. Il devait être à son meilleur, ampoules au pied ou non. Les entraîneurs et les dépisteurs qui scruteraient ses faits et ses gestes au cours des prochaines semaines en avaient vu d’autre. Il devait maintenant se préparer à sa première rencontre avec eux. Comme le veut la coutume, au Bryant College, toutes les recrues et les joueurs invités furent accueillis par l’entraîneur-chef des Patriots : le légendaire Raymond Berry, qui fut assurément le meilleur receveur de passes de la NFL dans les années 1950.

En fait, c’est plutôt avec la discipline intraitable de Raymond Berry que Pierre Vercheval avait rendez-vous. Cette discipline fut la marque de commerce de Berry tout au long de sa carrière de joueur. Il était la preuve vivante que le travail acharné l’emportera toujours sur le talent dans le monde du football professionnel. Berry avait tout du All-American, du Texan typique de l’Amérique des années 1950 : un jeune homme discipliné, habité par une foi chrétienne profonde et passionné de football. Il vécut la majorité de sa jeunesse dans la ville de Paris au Texas (rendue célèbre par le chef-d’œuvre de Wim Wenders du même nom). Son éducation s’est faite par les valeurs traditionnelles des églises méthodistes de la région. C’est d’ailleurs pour cette raison que ses parents insistèrent pour qu’il s’inscrive dans le programme de football de la Southern Methodist University.

Toutefois, son manque cruel de qualités athlétiques fit de lui un choix de 20e ronde dans le repêchage de 1954, quand les Colts de Baltimore décidèrent d’en faire un des leurs. Or, par son éthique de travail irréprochable, son amour de la discipline et les nuits blanches consacrées à étudier le cahier de jeux des Colts, il est devenu le meilleur receveur de sa génération. Raymond Berry était toujours le premier sur le terrain pour capter les passes de Johnny Unitas, reconnu unanimement comme le meilleur quart-arrière de son temps. La chimie indestructible du tandem Unitas-Berry fut certainement à l’origine de la conquête du championnat de la NFL de 1958, encore considéré aujourd’hui par plusieurs comme le meilleur match de football de tous les temps.

À son arrivée au Bryant College, tout était donc possible pour Vercheval. Raymond Berry pouvait lui servir de modèle et d’inspiration. Il représentait bien plus qu’un simple mythe de la ténacité rurale et pieuse du Texas. Bien des entraîneurs de football aimaient raconter son histoire aux jeunes underdogs incertains de leur valeur sur le terrain. Raymond Berry était la preuve vivante que le football récompensera toujours ceux qui sont prêts à travailler plus fort que les autres. Et cela à tous les niveaux de la hiérarchie, les entraîneurs comme les joueurs. Vercheval raconte d’ailleurs que  le coach Berry était fidèle à sa réputation de joueur à la discipline infaillible. Rarement a-t-il vu un entraîneur aussi préparé. Dès ses débuts au camp d’entraînement des Patriots, Vercheval comprit ce qui distinguait la NFL des autres circuits de football qu’il avait connus auparavant. Dans leurs enseignements, les entraîneurs se soumettaient à la même rigueur qu’ils exigeaient de leurs joueurs pour devenir des professionnels. Évidemment, pour les joueurs, cette discipline passait autant par l’étude du cahier de jeux et l’assiduité aux réunions, que par la constance dans l’effort sur le terrain.

Comme se le rappelle Vercheval, la discipline militaire de Raymond Berry se caractérisait par une affection particulière pour les olympiades. L’entraîneur-chef des Patriots étaient catégorique : il voulait des athlètes endurants et versatiles. C’est pourquoi, avant même de mettre le pied sur un terrain de football, il imposait une série de tests qui mettaient à l’épreuve les aptitudes physiques des joueurs participant au camp de l’équipe : course de piste, la «navette en sprint», du bench press, exercices de flexibilité. Le camp préparatoire était voué à évaluer l’endurance physique et psychologique des recrues invitées. Le plan du programme  d’entraînement était catégorique : six jours d’entraînement par semaine, deux séances de pratique avec contact et épaulettes par jour, session de poids et haltères après tous les entraînements réunions d’équipes et de position. Une journée de travail chez les Patriots de Raymond Berry durait 14 heures.

Nous étions loin de la NFL du 21e siècle où les négociations des conventions collectives ont causé l’amenuisement successif du nombre de séances d’entraînement durant la semaine. Pierre Vercheval aura donc goûté à l’ancienne méthode de la NFL, celle héritée des années de Vince Lombardi, de Paul Brown et de Tom Landry. Après tout, Raymond Berry avait affronté ces coachs légendaires du temps où il portait l’uniforme des Colts. Il était un produit de cette époque où les entraîneurs étaient des vétérans de la Deuxième guerre mondiale. Cette expérience militaire s’était transposée dans leur façon de diriger des joueurs de football. Raymond Berry en était le fier héritier.

En 1988, la NFL portait encore la marque de cette époque. Pierre Vercheval se souvient de sa surprise quand il a vu, pour la première fois, le quart-arrière vétéran des Patriots, Steve Grogan, porter un collier protecteur durant les entraînement et les matchs, une pièce d’équipement habituellement réservée aux joueurs défensifs. Le Québécois découvrait un tout autre monde. «Je m’ennuyais de ma mère», avoue-t-il. «Toutefois, je peux affirmer que toutes les recrues invitées à un camp de la NFL apprennent une chose cruciale au cours de cette expérience éreintante : s’il y a une quelconque faille dans votre amour pour ce sport, vous la découvrirez. Au cours de ces quelques mois, j’en ai appris beaucoup sur moi-même. J’ai surtout appris que j’aimais le football plus que tout. Ce n’est pas en vain que Raymond Berry nous imposait toute cette discipline. Il désirait prendre tous les moyens nécessaire pour reconnaître ceux qui aiment véritablement le football, ceux qui sont prêts à tout donner pour ce sport. Peu importe l’issue de ce camp d’entraînement, je savais une chose : j’étais un joueur de football. C’est surtout cela que le camp d’entraînement des Patriots m’a appris. Mais comme on dit, je l’ai appris à la dure, surtout quand je me suis mesuré à de véritables partants de la NFL».

Sur le terrain, le premier test d’envergure pour Pierre Vercheval fut son «un contre un» face à Kenneth Sims, ailier défensif reconnu pour sa puissance et choix d’ouverture du repêchage de 1982 par les Patriots. Un défi de taille à attendait Vercheval : participer activement à un match simulé au Sullivan Stadium, domicile de l’équipe, à Foxborough. Pour Vercheval, cette journée-là fut probablement la plus difficile sur le plan physique, alors qu’il disputa 68 des 72 jeux de la rencontre, dans une chaleur accablante. Au début du match, question de détendre ses coéquipiers en les faisant rire un peu. Fidèle à sa réputation de tête folle, Sims décida de s’en prendre au joueur de ligne recrue devant lui : «Hey, les gars! J’ai une petite recrue devant moi. Que voulez-vous que je lui fasse? Quelle technique souhaitez-vous que j’utilise pour le renvoyer sur son cul!? Mon rip, mon swim, mon bull-rush? Allez, dites-moi, les gars!» Vercheval savait qu’il serait rudement attaqué au cours des prochaines minutes. Or, il trouva le moyen de ralentir l’ailier défensif partant des Patriots, tout au long du match simulé.

Une fois que retentit le coup de sifflet annonçant la fin de la rencontre, Vercheval retourna à son casier de vestiaire avec le sentiment du devoir accompli. Au final, cette journée exténuante fut probablement sa performance la plus convaincante du camp. À preuve, le légendaire Dante Scarnecchia, à l’époque coordonnateur des unités spéciales, était venu le féliciter pour sa performance durant le match simulé. Comme il était spécialiste des longues remises, Vercheval travaillait quotidiennement avec Scarnecchia qui, durant l’entièreté de sa carrière, rechercherait une qualité essentielle chez les joueurs à sa charge : la polyvalence. Vercheval correspondait assurément au prototype valorisé par celui qu’on surnommait Coach Scar. Cela dit, les encouragements de Scarnecchia lui donnaient le droit d’espérer davantage, une chose rare pour les recrues non-repêchées dans les camps d’entraînement de la NFL.

D’un point de vue historique, Pierre Vercheval arrivait à un moment opportun pour montrer ce qu’il avait dans le ventre. Dans l’univers de la NFL, les années 1980 ont constitué en quelque sorte l’Âge d’or des pass-rushers chez les linebackers : Lawrence Taylor, Mike Singletary, Ted Hendricks, Jack Lambert, ainsi qu’Andre Tippett, la grande vedette des Patriots durant cette décénnie, qui fut intronisé à Canton en 2008. Pour une recrue comme Pierre Vercheval, se mesurer à Andre Tippett représentait un degré de difficulté supérieur à celui d’affronter Kenneth Simms dans un «un-contre-un. Comme Foxborough, en banlieue de Boston, représentait encore un petit marché à l’époque, Andre Tippett n’a jamais été reconnu à sa juste valeur au cours de sa carrière. Cela s’expliquait principalement en raison du fait qu’un règlement de la NFL interdisait la diffusion des matchs à la télévision pour les équipes qui n’affichaient pas complet à leurs matchs à domicile. En conséquence, Tippett ne jouissait pas de la notoriété des linebackers comme Lawrence Taylor, Mike Singletary et Jack Lambert, qui évoluaient dans certains des plus gros marchés de la NFL.

Or, Pierre Vercheval  reconnut immédiatement le talent hors-norme de Tippett, dès les premiers entraînements avec l’équipe. «Quand tu affrontes un Hall of Famer, ça ne ment pas», dit-il, «et Andre Tippett appartenait assurément à ce groupe de joueurs d’exception. Ses instincts sur le terrain, sa compréhension du jeu, sa force de frappe explosive ainsi que sa puissance, tout cela ne ressemblait en rien à ce que j’avais connu jusque-là au Québec et au Canada». Toutefois, la rencontre la plus intimidante avec Andre Tippett ne s’est pas produite sur le terrain. Le 9 août 1988, Pierre Vercheval prenait tranquillement son déjeuner dans la cafétéria des joueurs quand une ombre immense l’a distrait de ses pensées. Le Québécois leva les yeux pour reconnaître un Andre Tippett complètement courroucé : «C’est comme ça que vous traitez vos athlètes au Canada?! Vous échangez un trésor national comme Wayne Gretzky à des équipes sans histoire comme les Kings de Los Angeles? Mais, c’est quoi votre problème ?!» Désemparé par le fait d’être étrangement considéré responsable de la fin du Great One avec les Oilers, Vercheval n’avait aucune réponse pour Andre Tippett, cette légende vivante qui lui adressait la parole peut-être pour la deuxième fois.

Tout cela pour dire que participer à un camp d’entraînement de la NFL est d’abord et avant tout une leçon d’humilité. Il ne faut rien prendre personnel et, comme le dit Vercheval lui-même : «parfois, les gars ont tout simplement besoin de ventiler un peu». Les prochaines semaines à venir, celles où les recrues retranchées tomberaient comme des mouches, serait donc riches en termes d’apprentissages de vie. Elles forgeraient à jamais le caractère de Pierre Vercheval, celui qui ferait un jour de lui un membre du Temple de la renommée du football canadien et un champion de deux Coupe Grey.

Voici le lien vers la troisième et dernière partie de la série «Pierre Vercheval : un Québécois chez les Patriots».