« Aujourd’hui, les gens perdent un temps précieux avec leurs bidules électroniques. Le cerveau d’un enfant ressent le besoin de percevoir les odeurs, de bouger, de vivre. Quand je cours, plein de fragments de ma vie antérieure surgissent dans mon esprit. Tu sais, tranquillement, nous nous approchons du film La Matrice. Malheureusement, les parents achètent la paix avec les jeux vidéo. Dans mes conférences, je dis aux enfants : Sortez vos parents dehors ! »

 Il faut savoir que Sébastien Roulier ne parle pas au travers son chapeau. Pédiatre spécialisé en soins intensifs, chef de cette section à l’hôpital de Fleurimont, enseignant à l’Université de Sherbrooke, il court depuis 2000 et par surcroît, performe d’une impressionnante façon.

 Nous l’avons rencontré juste avant son rendez-vous pour un traitement dans le but de guérir une bursite du tendon d’Achille qu’il croit s’être infligée en raquettes et qu’il traîne depuis décembre 2016. Un intense qui parvient à oublier la douleur et qui roule régulièrement avec un 170km à l’entraînement par semaine !

 

Gagner un marathon avec  une poussette, faut le faire !

 

« Les blessures deviennent inévitables pour un coureur. On doit s’écouter. Tu dois t’en sortir et repartir pour un nouveau chemin. Ça ne m’a jamais inquiété car tout finit par se guérir. »

 Tombé dans le piège de la performance, gouté aux podiums, voilà comment il a ajouté les sentiers à son horaire. Il voulait simplement augmenter ses distances pour diminuer ses temps sur route.  Allons-y avec le bilan de ses prouesses, question de mieux le situer.

 Sur route, il a remporté le marathon de Lake Placid à trois reprises (2009-10-11), gagné le marathon de Rimouski en 2010, 2h46 avec une poussette, Mathieu, 4 ans pour la première portion et Noémie, 2 ans au retour, une 12e  présence consécutive à Boston en avril prochain, où en 2014, il a réalisé son meilleur temps, 2h38. Il totalise 53 marathons dont huit dans la même année. Et là, on ne parle pas d’un gars qui admire les paysages en courant !

 

 

Sébastien est doté d'une force de récupération incroyable.

 

En sentiers, il a gagné en 2013 une course de 80km en 6h10 au Massachusetts, trois participations au Championnat mondial, 2013 et 2015 au lac Annecy en France et 2016 au Portugal, puis en 2014 au Quatar mais sur la route. Donc, à chacune des occasions, il s’est retrouvé parmi les six meilleurs au Canada.

 À l’aube de ses 44 ans, il regorge de projets. Les 100km et les courses de 24h l’attirent. Au moment de l’entrevue, il attendait une réponse pour le Spartathlon en Grèce, 250km pour 350 coureurs, la Dirrestissima, en autonomie complète où il veut s’approcher du record de six jours. Un 90km avec 12,000 adeptes en Afrique du Sud, le Barclays Marathon dans le Tennessee, courir pendant une fin de semaine le Grand Prix de Montréal sur le circuit Gilles-Villeneuve, ce qui totalise 305km, etc.

Il y a quelques années, j'avais eu le plaisir de rencontrer Sébastien. Josée Prévost, propriétaire de la Maison de la Course  complète le trio.

 

Ajoutez ses petits défis personnels comme Orford, aller-retour, 13,000 mètres de dénivelé positif et négatif, un ultra en soi, qu’il a fait à 25 reprises en 2015 pour la leucémie, 27 fois en 2016 et 26 en 2017 pour la fibrose kystique, le Mont Blanc, 170km où après trois heures, il n’avait plus le goût d’avancer. « Je me suis assis sur une buche en pleine nuit pour faire le point. » Finalement, les 48 sommets de plus de 4,000 pieds des Montagnes Blanches du New Hampshire l’an dernier. Il les a tous faits dans le mois d’août en quatre sorties, 370km en 87 heures. Habituellement, un tel projet s’échelonne sur plusieurs années pour la plupart des coureurs. Il a même dû dormir dans son auto ! Ouf !

 

Ses défis personnels sont souvent gigantesques.

 

« Si je suis toujours présent aujourd’hui, c’est que j’ai su diversifier. Je regarde devant. Une course n’est pas une finalité, c’est un passage. Je totalise 176 courses, 33 ultras de 80km et plus et je n’ai jamais abandonné. Je m’ajuste. C’est comme dans la maladie, on ne doit pas abandonner. Je m’entraîne dans la résilience ce qui me permet de poursuivre. »

 En 2014, Sébastien a dû traverser une séparation. Il se retrouve avec la garde partagée de ses trois enfants, Mathieu, 12 ans, Noémie, 9 ans et Samuel, 7 ans. « Nous avons vécu 17 ans ensemble. Ma vie a progressé. On s’est perdu comme couple avec nos enfants, sans famille dans le coin », explique ce natif de Saint-Bruno.  « Probablement que la course a joué un rôle. Toutefois, mon ex comprend ma situation. Elle collabore dans l’organisation de mes événements pour la garde de nos enfants. Nos chemins restent en parallèle. Tu sais, on change avec le temps. On ne s’endure plus comme avant. Je vais vers une nouvelle voie. »

 

Pour l'ensemble de son oeuvre, il a remporté deux prix importants en Estrie. On le voit en compagnie de sa fille Noémie.

 

Malgré tout, Sébastien a tenté de refaire sa vie avec une autre femme. « Je sentais que je m’immobilisais. Je brimais mes enfants et ma course. C’était devenu stressant. Cela brisait mon équilibre. C’était comme si j’avais déposé l’ancre de mon bateau et le quitter pour un autre. Maintenant, je suis de retour sur mon bateau ».

 Conférencier dans les écoles, blogueur, engagements sociaux, il sait qu’à titre de médecin et coureur, son impact devient important. Reconnu dans son patelin, il a remporté le coup de cœur du sportif estrien en 2015 et le Mérite estrien pour l’ensemble de son engagement en 2017.

 J’ai voulu lui parler du sort de Yoan Roch. « Cela fait partie des étoiles filantes. Peut-être trop de pression en peu de temps ? J’ai traversé un épuisement sportif en automne 2013. Je regarde justement l’allure des jeunes. Ils vont parfois trop vite. Ils ne disposent pas du bagage nécessaire. Ils doivent détenir d’autres objectifs que celui de devenir le meilleur, ce qui leur permettra d’éviter l’écroulement. On doit choisir entre se dépasser ou battre les autres ? »

 

J'ai l'impression qu'il n'arrivera jamais à tuer son mammouth !

 

À la maison, pas de câble, une télé pour écouter des films. Ses enfants s’achètent des livres plutôt que des jeux vidéo. « J’aime me retrouver à l’extérieur avec eux ».

 À un certain moment, pour faire comprendre son intensité, il a parlé du temps où les êtres humains devaient chasser le mammouth pendant plusieurs jours. Je me demande sérieusement s’il arrivera à tuer le sien !