Bien des jeunes partisans des Patriots qui n’avaient pas dix ans, en 2005, lorsque les hommes de Bill Belichick ont remporté leur troisième Super Bowl en quatre ans, n’ont pas eu le privilège de voir jouer le plus grand linebacker de l’histoire de l’équipe, Tedy Bruschi. Son numéro 54, désormais porté par Dont’a Hightower, demeure pourtant, aux yeux des indéfectibles de la première heure, celui du capitaine de l’une des plus grandes brigades défensives de tous les temps, peut-être la meilleure après celle des Bears de 1985, composée de légendes vivantes comme Willie McGinest, Rodney Harrison, Rosevelet Covelin, Richard Seymour, Ted Johnson et j’en passe. Pour les plus jeunes générations, le numéro 54 n’est pas associé à cette époque, celle du ravissement improbable du poste de quart-arrière partant par Tom Brady, du controversé Snow Bowl où s’est produit l’incident du Tuck Rule et les bottés mythiques d’Adam Vinatieri.

Certains connaissent Bruschi pour son rôle d’intervenant à ESPN, les plus curieux savent qu’il n’est rien de moins qu’une légende vivante des Patriots, qu’il a contribué à la conquête des trois premiers championnats de l’équipe, mais ceux qui peuvent témoigner de sa force herculéenne, de son intensité inégalée sur le terrain, ceux-là appartiennent à un autre temps. À ce titre, en tant que partisan des Patriots depuis bientôt 17 ans, j’occupe une position particulière : j’ai vu jouer Bruschi pour la première fois à l’âge de 10 ans, il fut mon joueur favori – après Tom Brady, bien sûr – jusqu’à l’apogée de mon adolescence, lorsqu’il annona sa retraite, en 2009, et même un plus longtemps encore, jusqu’à l’arrivée de Rob Gronkowski dans l’organisation, deux ans plus tard.

On ne devient pas partisan de football américain, sans une certaine disposition intraitable à la mélancolie. Pour être honnête, de Tedy Bruschi, je garde un souvenir diffus, que les nombreuses reprises de matchs légendaires, conservés dans mon ordinateur, permettent d’éclaircir. Regarder un vieux match ne consiste pas tant à ressusciter le passé que de l’empêcher de mourir. Rien n’est plus périssable que l’écoulement des minutes d’un match dont on connaît déjà l’issue, mais les plans rapprochés sur le visage de ces joueurs qui ne reviendront plus jamais sur le terrain, les sacks du quart réalisés par Tedy Bruschi, son sourire magique (produit de la rencontre entre une mère philippine et d’un père italien) après la conquête du tout premier Super Bowl de l’histoire des Patriots, tout cela, je ne peux les laisser disparaître de ma mémoire. Mais le plus grand exploit de Tedy Bruschi n’a pas eu lieu sur la pelouse d’un terrain de football.

Le 16 février 2005, soit trois jours après la victoire des Patriots au Super Bowl XXXIX face aux Eagles de Philadelphie, Bruschi est conduit d’urgence à l’hôpital avec des symptômes inquiétants qui s’ap-patentent à ceux d’une commotion cérébrale : troubles de la vision, engourdissements et maux de tête insupportables. Or, les médecins du Massachusetts General Hospital lui ont annoncé un tout autre diagnostic : Bruschi avait été victime d’un AVC, en raison d’une malformation congénitale de son cœur, c’est-à-dire une sorte de brèche dans la membrane qui sépare les deux parties de l’artère du cœur. Tout indiquait que la carrière du numéro 54 des Patriots venait de connaître une fin abrupte. Des médecins lui ont carrément suggéré de ne plus jamais mettre les pieds sur un terrain. Mais après des mois de repos et de réhabilitation, Tedy Bruschi annonçait qu’il prendrait part à la campagne de 2005 des Patriots de la Nouvelle-Angleterre.

Huit mois jour pour jour après son admission à l’hôpital, le 16 octobre 2005, les Patriots annonçaient que Bruschi avait reçu le feu vert des médecins de l’équipe pour effectuer un retour à l’entraînement. Quelques jours plus tard, le numéro 54 retrouvait ses coéquipiers sur le terrain de pratique des champions en titre du Super Bowl. Le 29 octobre, la veille d’un match important contre les Bills de Buffalo, l’organisation des Patriots plaçait Bruschi sur la liste des joueurs actifs pour la rencontre. Jamais dans l’histoire de l’équipe, ou même du football américain, le retour d’un joueur s’accompagnait d’autant d’émotions. Jamais la loyauté envers une équipe et des coéquipiers n’avait atteint une telle profondeur que le jour où Tedy Bruschi, ayant frôlé la mort quelques mois plus tard, après avoir soulevé le Trophée Vince Lombardi trois jours avant, posa ses crampons sur le sol du Gillette Stadium, le 30 octobre 2005. Nous fûmes nombreux, à guetter sa première présence sur le terrain, au bord des larmes devant notre écran de télévision, quand il eut droit à la plus grande ovation de l’histoire des Patriots. Bruschi avait surmonté la mort, les mises en garde des médecins et la vie qui se retourne contre celui qui la porte dans toute sa précarité d’être humain.  

Au risque de me répéter, Bruschi était d’une autre époque, celle où les joueurs faisaient tout en leur pouvoir pour passer leur carrière entière avec l’équipe qui les a repêchés. Ces joueurs qui refusent les millions supplémentaires tendus par les rivaux de division ou les équipes les plus fortunées de la NFL, ceux qui vont jusqu’à accepter, de leur propre volonté, une baisse de salaire qui permettra à leur directeur général d’obtenir d’autres joueurs pouvant contribuer à la conquête d’un autre championnat. Tedy Bruschi ne se retrouvera peut-être jamais au Temple de la Renommée du football professionnel à Canton, en Ohio. Son numéro n’est toujours pas retiré chez les Patriots, mais aucun autre joueur dans l’histoire de l’équipe n’aura fait autant peu de cas de sa personne, sinon dans le plus grand combat de sa vie. Mais encore une fois, si Bruschi s’est tant battu, ce n’était que pour retrouver les ses coéquipiers le plus tôt possible, pour ne pas abandonner les siens au cœur de la bataille. Car le cœur des Patriots, un cœur abîmé par la malchance du destin, c’était lui.