Quand la Ligue Canadienne de Hockey Féminin a annoncé, l’été dernier, qu’il y aurait une expansion en Chine, la question du voyagement fut soulevée immédiatement. Comment les cinq équipes nord-américaines pourraient aller jouer en Chine tout en conciliant la vie professionnelle de leurs athlètes? Comment une ligue avec peu de moyens et des organisations générant juste assez de revenus pour opérer pourraient s'acquitter d’un tel fardeau financier?

Ce sont finalement les deux organisations chinoises qui ont pris en charge ses frais. Cela démontre le sérieux de la Chine dans leur démarche d’améliorer leur programme de hockey en vue des olympiques de 2022. À titre d’exemple, il en a coûté environ 60 000$ juste pour les trente billets d’avion pour déplacer les Canadiennes.

À la fin février, c’était au tour de l’équipe montréalaise d’effectuer ce long voyage de quatre parties. La Première Ronde a voulu savoir ce que ça implique de se rendre à l’autre bout du monde pour jouer au hockey et comment certains membres de l’organisation ont vécu l’expérience.

Un très long périple de 12 400 kilomètres

Tous étaient conviés à 3:30 am le vendredi 23 février à l’aréna Michel-Normandin pour prendre l’autobus vers l’aéroport Trudeau. Vingt-deux joueuses, cinq entraîneurs, une thérapeute, un gérant d’équipement et la directrice-générale ont fait le voyage.

Malheureusement pour les Canadiennes la liaison Montréal - Shenzhen n’existe pas, ce qui aurait grandement réduit le temps de voyagement. Le périple débute par une courte envolée de Montréal (7:00 am) à Toronto (8:25 am) suivi d’une attente d’un peu plus d’une heure trente avant de prendre place dans l’avion en direction de Hong Kong. Un aussi long voyage n’est pas l’idéal pour des athlètes surtout quand tu dois performer une douzaine d’heures plus tard comme le souligne Karell Émard : « Être assis pendant 14 heures de temps, si tu dois t'étirer ça ne fonctionne pas. Tu viens les chevilles enflées. Cela a paru pendant la deuxième et la troisième période du premier match. Nous étions un peu plus slow. »

L’horloge affichait 14:45 heure de Chine le samedi 24 février quand le vol AC015 s’est posé à Hong Kong. L'odyssée était loin d’être terminée à ce moment. Les Canadiennes ont dû passer les douanes puis paqueté l’autobus et se rendre à Shenzhen, un trajet d’environ une heure. Il fallait ensuite traverser une deuxième douane, celle de la Chine, une opération qui s’est effectuée sans problème. Yacine Bouhali, gérant d’équipement pour les Canadiennes, craignait un peu de devoir passer deux frontières avec tout le matériel de hockey dans un pays où ce sport est méconnu.

Les Canadiennes ont logé au Coli Hôtel durant leur séjour en Chine.Source: Agoda.com
Légende: Les Canadiennes ont logé au Coli Hôtel durant leur séjour en Chine.

Après un arrêt à l’aréna pour déposer l'équipement, les joueuses ont finalement eu accès à leur chambre d’hôtel à 20:30, six heures après être atterri. Les filles n’avaient pas de temps pour faire du tourisme ou de se balader en ville car le premier match se jouait dès le lendemain à 14h30. Impossible de se délier les jambes ou de se familiariser avec la glace olympique du Shenzhen Universidade Sports Center.

Les événements ont déboulé au cours des cinq jours suivants. Un deuxième match le lendemain le 25 février, le troisième le mercredi, le quatrième et dernier match le vendredi 2 mars étaient tous disputés en soirée. L'équipe quittait la Chine le samedi 3 mars en avant-midi. Au bout du compte les Canadiennes sont restés seulement huit jours à Shenzhen. Comparativement aux autres équipes, cela représente une journée de moins et Karell Émard estime que cela a certainement eu un impact sur les résultats : « Nous avons eu une journée de moins que les autres. Nous l’avons pris comme il fallait le prendre, une partie à la fois. On a eu de la difficulté à rester énergique tout au long du voyage, vers la fin nous avons eu de la misère avec cet aspect. »

Les membres de l’organisation ont profité d’une seule journée de congé, sans match et sans entraînement, pour se reposer et faire un peu de tourisme. Quelques joueuses se sont rendues à Hong Kong tandis que d’autres ont opté pour le Black Market de Shenzhen.

Comme tout voyage, des imprévus finissent toujours par vous retarder. Les joueuses étaient bien confortablement assises dans l’avion quand elles ont appris que leur vol était retardé à cause d’un chien égaré dans la soute. Un passager du vol précédent a reçu une cage vide sur le carrousel à bagages. Il a donc fallu fouiller la soute de fond en comble. Les Canadiennes ont décollé avec une heure de retard.

Cet imprévu combiné à la modification de l’itinéraire de vol causé par un volcan en éruption au Japon leur a fait rater leur connexion à Toronto. Heureusement, les vols sont réguliers entre les deux villes et il y avait suffisamment de place dans le suivant. Les filles sont rentrées au bercail dans la nuit du 4 au 5 mars au terme d’un épuisant voyage.

Partir vers l’inconnu

Comme on peut l’imaginer, se rendre à l’autre bout du monde en terre inconnue pour aller jouer au hockey représente tout un défi logistique. Yacine Bouhali, gérant d’équipement pour les Canadiennes, devait s’assurer que ses joueuses ne manquent de rien :  « Quand tu es Chine, ce n’est pas comme à Montréal, à Calgary ou à Toronto, si tu oublies quelque chose, il y a des magasins de hockey partout alors tu peux le trouver. Je m’en allais en Chine en terrain inconnu alors j’ai essayé de me préparer le plus possible. » Il a donc paqueté une poche de gardien de ruban adhésif, de rondelles, de lames de patins et autres items utiles pour les pratiques et les matchs tout en se limitant aux 50 livres imposées par Air Canada. Il mentionnait avoir tout apporté en double et même en triple.

N’ayant aucune idée de l’équipement disponible à Shenzhen, Bouhali a même transporté la machine servant à aiguiser les patins. Une pièce d’équipement de 45 kilos valant plus de 12 000$ offerte gracieusement par les Canadiens de Montréal. Le gérant d’équipement a grandement apprécié l’aide reçue : « Au bout de la journée, je n’ai que deux mains. En arrivant à Hong Kong, il faut passer la frontière puis ensuite en entrant en Chine, c’était une autre frontière. Tout ce temps-là tu marches avec la machine à aiguiser, un sac de bâtons, un coffre à outils. Chaque membre du personnel prenait quelque chose, c’est sûr que sans eux ça l’aurait été beaucoup plus difficile. »

En principe, les Canadiennes retourneront en Chine l’an prochain. Que fera-t-il de différent? « Je vais amener moins de stock, pas besoin de traîner la machine à aiguiser les patins et voyager un peu plus léger. Mes joueuses ont des sacs “normaux” alors tu peux être sûr que l’an prochain, elles auront des sacs avec des roulettes! »

Les habitudes alimentaires des chinois étant différentes des nord-américains, l’entraîneure technique Kelly Sudia avait fait préparer des collations nutritives facilement transportables comme du thon, des barres protéinées, des barres granola et du beurre d’arachides. Finalement les Canadiennes furent hébergés dans un hôtel de type tout inclus comme on en trouve dans les destinations soleil. Pour le déjeuner, les joueuses avaient accès à tout ce qu’elles pouvaient imaginer. Pour le dîner et les repas d’après-match, aucune plainte de ce côté avec les salades, les pâtes, les sautés de légumes, etc.

Source: Coli Hotel

L’équipe a travaillé avec Cory Kennedy de l’Institut National du Sport pour planifier les repas et l’hydratation afin de combattre le décalage horaire. L’objectif était de maximiser les performances sportives après avoir voyagé pendant une trentaine d’heures. Karell Émard mentionnait qu’en général l’alimentation n’a pas été un problème. C’est l’hydratation qui fut plus difficile avec les déplacements en avion et la température très humide frôlant les 25 degrés celcius.

Des installations hors-pairs

Lorsque nous avons demandé à Kelly Sudia de quoi avait l’air l’aréna à Shenzhen, sa réponse fut instantanée : LNH! Le Shenzen Universidade Sports Center est un immense complexe multi-sports qui comptent entre autres deux patinoires olympiques dont celle de l'amphithéâtre de 18 000 sièges qui peut aussi accueillir des matchs de basketball. Sudia n’avait que de bons commentaires sur cet aréna construit au début des années 2010, c’est au-delà de tout ce qu'elle aurait pu imaginer. La vue sur la patinoire est excellente, peu importe où l’on se trouve. Yacine Bouhali mentionnait que les loges n’ont rien à envier à celles du Centre Bell.

Une vue de la glace du complexe sportif de Shenzhen où évolue Kunlun et Vanke.Source: Yacine Bouhali
Légende: Une vue de la glace du complexe sportif de Shenzhen où évolue Kunlun et Vanke.

Un peu dépaysée, Kelly Sudia s’est dite surprise de la sécurité dans le complexe avec des agents de sécurité et des soldats portant la mitrailleuse. C’est là qu’on se rend compte que malgré que la Chine se libéralise, elle demeure un régime totalitaire.

Du côté des vestiaires, Kunlun et Vanke possèdent chacune le leur et n’importe quelle équipe de la Ligue Nationale s’y plairait aux dires des membres des Canadiennes. Ces dernières n’avaient absolument rien à dire de la chambre des visiteuses. 

La chambre des visiteuses du Shenzhen Universidade Sports Center n'a rien à envier à celles de la LNH.Source: Yacine Bouhali
Légende: La chambre des visiteuses du Shenzhen Universidade Sports Center n'a rien à envier à celles de la LNH.

De par son rôle, Yacine Bouhali s’avère un fin observateur et il mentionnait d’un ton enthousiaste : « J’étais très surpris par les installations là-bas. Stephanie Klein, la gérante d’équipement de Kunlun, a des installations de type LNH. Sa buanderie est plus grande que ma chambre des joueuses. » Il était très reconnaissant envers Klein qui lui a laissé utiliser l’équipement au cours de la semaine. De la machine à aiguiser les patins aux machines à laver, son travail fut beaucoup plus facile qu’il ne l’avait imaginé.

Malgré un horaire un peu fou, Bouhali en gardera des souvenirs pour la vie : « J’ai adoré mon expérience, j’avais l’impression d’être dans la LNH. Ça faisait des longues journées, souvent j’étais à l’aréna de 9h00 à 23h00 ou minuit en ne prenant qu’une heure de pause. J’ai travaillé fort mais j’ai vraiment aimé ça, on a eu la chance de visiter la Chine. C’est vraiment un autre monde, un autre univers, c’est là que tu peux voir si tu peux te débrouiller. »

Expérience inoubliable

Même loin de la maison, on ne sait jamais sur qui l’on peut tomber et les Canadiennes peuvent en témoigner. Un matin lors du déjeuner, un autre groupe a remarqué leur présence par l’utilisation du français par quelques joueuses. Qui était-ce? Des artistes du Cirque du Soleil du spectacle Kooza en tournée et de passage à Shenzhen au même moment.

Cette rencontre inattendue a mené à un bel échange. Le Cirque du Soleil a déniché trente billets pour le spectacle et des passes VIP pour accéder aux coulisses et pour rencontrer les artistes après la représentation.

Puis les membres du Cirque du Soleil se sont rendus à l’aréna pour encourager les Canadiennes. Selon Kelly Sudia, ils ont fait sentir leur présence avec les drapeaux québécois et canadiens, en encourageant les montréalaises, en faisant la vague et en entonnant le célèbre Olé Olé Olé! Cela a semblé surprendre les partisans. Disons que les chinois ont eu droit à une leçon de partisanerie. La culture du hockey en Chine n’étant pas très développé, les amateurs sont plutôt silencieux pendant que le jeu se déroule et manifestent seulement lorsqu’il y a un but de leur équipe.

Karell Émard aux Olympiques

Comme si ce n’était pas suffisant d’aller jouer quelques matchs en Chine, Karell Émard a eu la chance de s’envoler avant ses coéquipières et effectuer un arrêt en Corée du Sud. L’attaquante des Canadiennes avait été mandatée pour faire un “Instagram live” pendant le match de la finale du tournoi de hockey féminin. Émard mentionnait avoir adoré son expérience car en plus de la finale elle a assisté à des compétitions comme le grand saut en planche à neige et le bobsleigh.

Développement du hockey

Un peu déçu de la tournure du voyage au cours duquel les Canadiennes ont maintenu une fiche d’une victoire, deux défaites et une défaite en fusillade, Yacine Buhali relativisait : « C’est sûr que c’était dommage de perdre mais de voir les petites chinoises venir rencontrer les joueuses après les matchs, voir les estrades remplies et les gens qui sont excités, tu te dis que tu contribues. Nous sommes tous des amoureux du hockey, on veut tous partager notre passion. On ne sait pas ce que ce sera dans 10 - 15 ans, peut-être on ira dans d’autres pays. »

Apprendre à se connaître

Il s’agissait d’une première pour les Canadiennes de partir aussi longtemps et de se côtoyer quotidiennement. Habituellement les joueuses se voient les mardis et jeudis soirs pour les entraînements et lors des jours de matchs. Lors des séries de deux matchs à l’extérieur, les filles partent le samedi matin et reviennent le dimanche en début de soirée. Elles passent rarement plus de 24 heures ensemble.

Karell Emard estime que le voyage aura amené une nouvelle dimension à l’esprit d’équipe. Les joueuses auront appris à se connaître d’une manière différente, surtout dans un contexte aussi déstabilisant. Pour Emard même si le résultat fut décevant au niveau hockey, il sera bénéfique pour l’esprit de corps à la veille des séries.

Yacine Bouhali abondait dans le même sens en mentionnant qu’il a beaucoup appris sur les gens avec qui il travaille et qu’il les apprécie davantage. Au point de vue personnel, il en ressort grandit estimant qu’il sait qu’il peut faire face à n’importe quelle situation après un tel dépaysement.

Les Canadiennes compléteront leur saison régulière cette fin de semaine contre l’Inferno de Calgary au Complexe sportif Bell de Brossard. Le match de samedi marquera la huitième édition du match en rose visant à promouvoir la lutte contre le cancer du sein. L’organisation en profitera aussi pour honorer ses trois olympiennes: Mélodie Daoust, Marie-Philip Poulin et Lauriane Rougeau.

L’équipe comptera sur la nouvelle venue Hilary Knight dimanche le 11 mars. L’américaine de 28 ans vient de remporter l’Or à Pyeongchang. Elle jouera le dernier match de la saison et les séries avec les Canadiennes. L’Inferno a aussi obtenu du renfort récemment quand les olympiennes Brianne Jenner et Blayre Turnbull ont rejoint leurs rangs.

Pour connaître toutes les implications en ce qui concerne les séries, vous êtes invités à consulter cet autre texte en cliquant ici

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