MONTRÉAL – « Coudonc, est-ce un Martien? », se souvient de s’être demandé Steve Bégin en voyant Carey Price à son arrivée dans la LNH.  

« C’était un peu bizarre de voir un jeune débarquer sans aucun stress, comme si ça faisait 20 ans qu’il était dans la LNH. Ça nous donnait de la confiance et il accomplissait le travail », a ajouté Bégin qui a été le coéquipier de Price à ses deux premières saisons dans la LNH. 

Si les derniers rebondissements font craindre une fin de carrière en queue de poisson, Price avait connu des départs professionnels éclatants. Après avoir joué un rôle déterminant dans la conquête de la coupe Calder avec les Bulldogs de Hamilton au printemps 2007, il a enchaîné avec une fiche de 24 victoires, 12 revers et 3 défaites en bris d’égalité lors de la saison 2007-2008 avec les Canadiens. 

Le RDS.ca a choisi de laisser toute la place à sept joueurs pour revisiter ce passage du gardien qui est demeuré fidèle à ses racines.

Jonathan Ferland, l’un des meneurs des Bulldogs. « Avec sa prestance, tu te rendais compte que c’était quelqu’un de spécial. Même nous, les vétérans, on le regardait en comprenant que partout où il jouerait, il serait le centre de l’équipe, le joueur dominant. »

Une arrivée créant des remous 

Michaël Lambert, un attaquant des Bulldogs. « On avait de très bons gardiens en Yann Danis et Philippe Sauvé. À notre grande surprise, Carey avait débuté les séries même s’il sortait du junior. C’était un choc. »

J. Ferland « On se battait pour confirmer notre place en séries quand il est arrivé (avec trois matchs à jouer). Yann était mon cochambreur et ami donc c’était un petit deuil à faire. Ce fut plus difficile pour lui, mais il a été professionnel. »

« Philippe Sauvé a pris soin de Carey »

Mathieu Biron, défenseur des Bulldogs, avec plus de 250 matchs d’expérience dans la LNH. « On savait qu’il avait une belle réputation, il venait de gagner le Championnat mondial junior aussi. On se disait que c’était parfait, c’était pour lui donner du millage. Finalement, il a grandement aidé l’équipe. Philippe Sauvé, notre troisième gardien, a pris soin de lui comme personne. »

Philippe Sauvé qui était dans le dernier droit de sa carrière. « J’ai eu une rencontre avec Don Lever (l’entraîneur-chef) et il m’a demandé de m’occuper du kid. J’ai donc pris Carey sous mon aile et les choses ont cliqué dès le départ. J’avais un peu d’expérience dans la LNH et j’étais une sorte de mentor. On a eu beaucoup de plaisir ensemble. Il venait souper avec ma femme et moi. Je devais commencer à lui apprendre la vie d’un professionnel. On a créé une belle amitié. » 

Cuire le steak de Carey

« On lui faisait cuire son steak »

M. Lambert. « Carey ne disait pas un mot plus haut que l’autre, il était même timide. Donc j’allais cogner à sa porte de chambre d’hôtel ‘Que veux-tu manger ce soir?’ Un steak, qu’il répondait. Tsé, Carey, c’est un cowboy. On allait lui chercher et on lui faisait cuire. »

Josh Gorges, qui est devenu son grand ami à Montréal. « On était jeunes et célibataires à nos débuts à Montréal. Donc on sortait pour manger et je ne crois pas qu’on ait cuisiné un repas pendant deux ou trois ans… »

Carey Price et Michael LambertUn talent qui fascinait rapidement

M. Lambert. « C’est grâce à lui qu’on a eu cette coupe. C’était incroyable comment il était à l’aise et calme. En demi-finale, on affrontait Chicago qui avait l’une des meilleures attaques depuis longtemps dans la Ligue américaine. Sauf que Carey arrêtait tout! »

J. Ferland. « Il a eu des matchs moins faciles au début des séries, mais sa maturité était déjà exceptionnelle à cet âge. [...] On a compris quel était le but du Canadien dans cette histoire, le développer rapidement. »

Mathieu Biron qui avait déjà joué avec Roberto Luongo, Félix Potvin, Nikolai Khabibulin et Olaf Kolzig. « Chaque gardien a une manière d’arrêter la rondelle comme chaque marqueur a une façon typique de compter. Brett Hull ne comptait pas ses buts comme Alex Kovalev. Price, sa manière d’arrêter la rondelle, c’est la façon talentueuse. Kolzig, c’était plutôt via l’orgueil. Tu voyais dans ses yeux qu’il était fâché après la rondelle. Pour Luongo, c’était la manière intellectuelle. Price, tu le regardes et tu te dis : ‘Ben voyons, c’est quoi ce talent-là? »

Un immense potentiel, mais prudence SVP

J. Gorges. « Bien sûr, je savais qu’il avait été repêché au cinquième rang et ce qu’il avait fait au CMJ. Mais je savais aussi, après mes deux années dans la LNH, que ce n’est pas parce que tu es talentueux que tu auras une magnifique carrière. Ça m’a pris deux ans pour vraiment être convaincu de ce qu’il allait devenir. » 

« Le milieu de Montréal, ce n’est pas fait pour tout le monde. Certains joueurs se nourrissent de ça, mais bien des joueurs n’ont pas trouvé ça facile, ça les grugeait intérieurement et ça finissait par ruiner leur parcours. Il fallait voir comment il allait gérer le tout. Surtout en tant que gardien avec le passé de Patrick Roy, Ken Dryden et compagnie. »

Stéphane Robidas qui était un adversaire. « D’arriver à Montréal et de chausser les patins de Patrick Roy, ça prend du caractère. On a vu rapidement qu’il demeurait calme. Qu’il perde ou qu’il gagne, tu vois la même émotion après son match. Comme le chandail des Patriots sur lequel Bill Belichick a toujours le même visage peu importe ce qu’il ressent. Quand le Canadien a battu Vegas pour aller en finale, il ne célébrait pas tant. C’était quand même la première fois qu’il se rendait en finale. Tu te dis, tabarouette... »

S. Bégin. « Il a été garroché dans la gueule du loup, si on peut dire. Mais très jeune, on voyait qu’il avait un très grand potentiel. »

Mathieu Biron. « En observant mon frère et les autres gardiens, j’étais le premier à savoir que ce n’est pas un parcours éliminatoire qui fait ta carrière. Je n’ai que de bons mots à dire sur Carey, mais il fallait attendre. Il y a 8000 facteurs qui peuvent influencer le résultat comme les blessures, la qualité de ton équipe, l’effort. Mais, quand on le regardait avec l’œil d’un dépisteur, on savait que c’était un gardien d’exception. »

Price ne maîtrisait pas l’art de devenir un professionnel

P. Sauvé. « La seule chose, vers 21 h ou 21 h 30, il sortait sa panoplie de cochonneries, des Rolo, des palettes de chocolat... Au départ, il n’avait pas le même physique. Disons qu’il était plus massif. Je lui avais dit ‘Tu ne peux pas manger ça, on s’en va se coucher’. » 

Francis Bouillon qui a été son coéquipier pendant deux ans. « Côté personnel, il a eu beaucoup de travail à effectuer. Il est arrivé un peu nonchalant et il a eu à perdre du poids pour se remettre en bonne forme physique. Une fois que le déclic s’est fait, il a réalisé qu’il pouvait devenir le meilleur gardien au monde. Le volet comment devenir un vrai pro, il l’avait plus ou moins au début. »

Price a gardé son chapeau de cowboy

S. Bégin. « C’est normal quand tu arrives très jeune à Montréal, une jungle. Effectivement, il n’a pas échappé à ça, il avait du chemin à faire pour devenir un professionnel. Il a été jeune comme tout le monde. »

J. Gorges. « Il a terminé sa saison recrue avec un surplus de poids. Quand il est revenu au camp, il avait perdu près de 35 livres. Je me suis dit ‘Ok, non seulement il a le talent et le mental, mais il désire devenir un gardien d’exception. »

P. Sauvé. « Je me rappellerai toujours que Bob Gainey (le directeur général) était venu me voir pendant les séries pour savoir ce que je pensais de lui. Je lui avais dit ‘Vous avez a Superstar in the making’. »

Un cowboy jusqu’à la finCarey Price

J. Ferland. « Je me souviens qu’on était allés au restaurant et il était arrivé avec son chapeau de cowboy. Les vétérans, on se regardait et on se disait que ça ne durerait pas longtemps, qu’il allait devoir l’enlever. Mais non, ç’a fait partie de lui toute sa carrière. »

Mathieu Biron. « Quand on a gagné la coupe Calder 2007, disons que la mode country au Québec n’était pas la même chose. Ce n’était pas cool comme aujourd’hui. Après notre victoire, on allait fêter et Carey a pris le temps de retourner à sa chambre d’hôtel pour s’habiller en cowboy. Il ne l’a pas fait pour faire rire le monde ou être drôle, mais parce que c’est un cowboy, tout simplement. »

J. Gorges. « Il ne ressentait pas le besoin d’impressionner les autres. Il était fidèle envers lui-même et d’où il provient. Carey allait être Carey alors que bien des jeunes se pavanent un peu, c’est la LNH après tout. »

F. Bouillon. « La bonne comparaison pour moi, c’est Gino Odjick. Au lieu de porter une cravate, Gino arrivait avec son bolo. Ils ont une culture différente et ils l’assument. J’adore ce genre de personnalité. »

Composer avec les dénigreurs

J. Ferland. « Quand le succès d’une équipe tellement populaire dépend d’un joueur, c’est normal que la pression se retourne vers lui quand ça va moins bien. »

« J'aurais voulu voir sa saison exceptionnelle »

M. Lambert. « Il a toujours été mon gardien, chaque fois que des gens le dénigraient, j’étais là pour le défendre. Il a mené le CH en finale avec une équipe amochée et en demi-finale aussi (en 2014). Peu importe le sport, il y a des dénigreurs quand tu es la vedette. Surtout avec le salaire qu’il gagnait, c’est facile d’agir comme un gérant d’estrade. Mais l’équipe partait de Carey. La ligne est mince entre être un héros ou non. Gagner la coupe aurait changé l’avis de tellement de gens. »

Mathieu Biron. « Quand tu vois l’unanimité de ses coéquipiers et ses adversaires à son sujet, j’ose espérer que les joueurs connaissent leur hockey. »

« Mais, pour plusieurs raisons, j’aurais aimé qu’il accomplisse encore plus. Oui, on parle d’une coupe Stanley, mais je pense qu’il n’a pas eu la chance de connaître sa grosse année. Tsé quand tout s’aligne mentalement, physiquement, sportivement, que tu as l’équipe et que tout roule pour toi. En raison des blessures ou du contexte, on n’a pas vu Carey dans cet environnement. On n’a pas pu voir le gardien qu’il aurait pu être. 

« J’aurais aimé qu’il puisse avoir cette saison exceptionnelle qui aurait fait taire, pour toujours, ses détracteurs. Ça fait qu’il reste un ‘Si jamais...’ Maudit que ç’aurait été plaisant à vivre, on en aurait parlé pendant longtemps. »

« J’aurais voulu voir ce que Carey serait devenu s’il avait eu la chance d’avoir un grand mentor pendant quelques années. » (NDLR : Price a été appuyé par Cristobal Huet, Jaroslav Halak et Alex Auld dans ses premières saisons.)

Carey PriceQuel héritage laisse-t-il ?

J. Gorges. « Oui, il a été le gardien du Canadien et il est probablement perçu un peu différemment à Montréal, mais il a aussi été le gardien d’Équipe Canada. Peu importe où il va, les gens savent qu’il a été important pour le hockey au pays. Je pense aussi aux gens de sa communauté, ils s’inspirent de lui. Il a prouvé à tout le pays que, peu importe d’où tu viens, tu peux accomplir tes plus grands rêves. »

« Quand la poussière sera retombée, dans quelques années, les gens vont repenser à son héritage. Il est, sans contredit, le meilleur gardien de son époque. On savait qu’il était la colonne vertébrale de nos succès. Et ce qu’il a fait à l’extérieur de la glace, c’est sans doute aussi important. Les gens vont réaliser qu’il a changé des vies. »

À la retraite, Price veut pouvoir jouer avec ses enfants

J. Gorges « Tu n’y penses pas durant la vingtaine, mais ensuite ta perspective n’est plus la même. Il veut demeurer le meilleur, mais il doit exister une qualité de vie après le hockey. Une carrière comme la sienne, c’est éprouvant physiquement et mentalement. Autant qu’il aime le hockey, ça reste un jeu et il sait que sa famille est la chose la plus importante. Si c’est la fin, ce que j’ignore, j’espère qu’il sera en paix avec ça. »