SECTION SPÉCIALE GUY CARBONNEAU

 

TORONTO - Jim Rutherford s’est taillé une place dans l’histoire du hockey lorsqu’il a conduit les Hurricanes de la Caroline à la coupe Stanley en 2006.

 

En plus de s’offrir ce privilège réservé à un nombre restreint de directeurs généraux, Rutherford s’est hissé au sein du groupe plus exclusif encore de directeurs généraux dont les équipes ont célébré deux conquêtes consécutives. Ce que ses Penguins de Pittsburgh ont fait en 2016 et 2017.

 

Mais il y a mieux!

 

Rutherford est le premier DG de l’histoire moderne du hockey à avoir soulevé la coupe Stanley avec deux organisations différentes. Et attention : il est seulement le deuxième de l’histoire de la LNH tout court après Tom Gorman qui a gagné sept coupes Stanley avec quatre équipes différentes : Ottawa (1920, 1921, 1923), Chicago (1934), les Maroons de Montréal (1935) et le Canadien en 1944 et 1946.

 

Une place au Temple de la renommée était la seule façon d’auréoler adéquatement un tel palmarès.

 

Ce sera fait lundi lorsque Jim Rutherford fera son entrée au Temple de la renommée avec les autres intronisés de la cuvée 2019 : Guy Carbonneau, Vaclav Nedomansky, Hayley Wickenheiser, Jerry York et Sergeï Zubov.

 

Il fallait voir le visage souriant et les yeux embués de Rutherford pour comprendre la valeur qu’il accorde à l’honneur qu’on lui réserve avec cette intronisation. Un honneur qui couronne une vie consacrée au hockey alors que l’homme qui vient de célébrer ses 70 ans a mis les patins pour la première fois il y a plus de 60 ans.

 

« J’ai commencé à jouer au hockey à Beeton juste ici au nord de Toronto. Je me souviens que mes parents m’ont déjà amené au Temple de la renommée alors qu’il était installé au Parc de l’exposition nationale (CNE). Je ne me souviens pas quel âge j’avais, mais j’étais tout petit et j’ai d’ailleurs trouvé des photos de cette visite dans des boîtes de souvenirs que j’ai fouillées après avoir reçu l’appel confirmant mon intronisation le printemps dernier. Je me souviens que j’avais été très impressionné et jamais au grand jamais je n’aurais pu croire que je me retrouverais ici un jour », a raconté le directeur général des Penguins.

 

Trois coupes, une grande finale

 

Bien que ce soit comme bâtisseur et non comme joueur – il a gardé les filets dans la LNH pendant 13 saisons entre 1970 et 1983 – qu’il fasse son entrée au Temple de la renommée, Rutherford assure que cet honneur le comble tout autant.

 

« Notre première conquête en Caroline en 2006 m’a offert un grand mélange de joie et de fierté parce que cette équipe, c’est moi qui l’ai bâtie du premier au dernier joueur. J’ai été nommé directeur général des Whalers à Hartford en 1994. On a vécu le déménagement en Caroline. On a traversé des creux de vague importants. Mais on n’a jamais perdu confiance et on a finalement trouvé une façon de bâtir un club gagnant. C’est difficile de gagner la coupe Stanley. Ça prend aussi des circonstances favorables pour t’aider. Mais cette conquête et notre présence en grande finale en 2002 ont prouvé qu’on avait fait les bons choix et suivi le bon plan pour bâtir un club champion », défile avec fierté celui qui a ensuite rajouté deux coupes à Pittsburgh.

 

Un honneur qu’il tient à partager avec ceux qui l’ont précédé dans la chaise de directeur général des Penguins.

 

« Contrairement à ce que j’ai vécu en Caroline, ce n’est pas mon équipe qui a gagné à Pittsburgh. J’ai apporté des changements qui ont eu un impact sur les conquêtes, c’est certain. Mais Sidney était là. Malkin, Letang, Fleury et les autres piliers étaient là. Je dois donc partager la responsabilité de ces deux coupes avec Craig (Patrick) et Ray (Shero) qui avaient fait du très bon travail avant moi. Mais encore là, pour gagner deux coupes de suite, tu dois être en mesure de réagir face aux blessures et d'apporter les ajustements nécessaires afin de maximiser tes chances de réussite », d’expliquer Rutherford.

 

La liste d’ajustements effectués par Rutherford est imposante. Et quand on considère l’importance des conséquences de certaines décisions, le mot ajustement semble un brin faible pour qualifier cette implication.

 

Car c’est sous sa direction que les Penguins ont fait l’acquisition et se sont ensuite séparés de Phil Kessel. Qu’ils ont acquis les services de Patrick Hornqvist, un travailleur infatigable qui a succédé un peu à Pascal Dupuis. Qu’ils ont acquis Carl Hagelin en retour de David Perron afin de donner plus de vitesse à leur formation. Une décision qui a été payante pour les Penguins et pour Perron qui a ensuite relancé sa carrière avec les Blues après un bref séjour à Anaheim. Qu’ils ont dû, pour réussir à composer avec le plafond salarial, accepter de perdre Marc-André Fleury au repêchage d’expansion qui a mené à la naissance des Golden Knights de Vegas. Une décision pas évidente que Rutherford pourrait un jour regretter si Matt Murray n’arrive pas à redevenir le gardien qu’il a été lors des deux conquêtes de 2016 et 2017.

 

C’est aussi Rutherford qui a remplacé Dan Bylsma par Mike Johnston avant de remplacer ce dernier par Mike Sullivan qui était à la barre de l’équipe lors des deux derniers défilés de la coupe Stanley.

 

Dans la longue liste des gens qu’il remerciera lundi soir dans le cadre d’un discours qu’il a rédigé dans les jours qui ont suivi l’annonce de son intronisation tant il était survolté par cet appel qu’il n’attendait plus, Jim Rutherford accordera une place de choix à Peter Karmanos fils.

 

Car c’est lui qui a permis au nouvel intronisé d’amorcer son après carrière à titre de bâtisseur.

 

« J’ai terminé ma carrière comme joueur à Detroit avec les Red Wings. Je gagnais alors un très bon salaire pour l’équipe. Quelque chose comme 150 000 $. Pete m’a contacté parce qu’il cherchait quelqu’un pour s’occuper du hockey mineur. Pour s’occuper des tout jeunes. Ça allait de les conduire aux arénas, à s’assurer qu’ils avaient de l’équipement adéquat en passant par leur donner les rudiments du hockey. Et pour tout ça, il offrait un salaire de 24 000 $. Je me souviens qu’on me traitait de fou d’accepter une offre pareille, mais ce fut la meilleure décision que j’ai prise. Car avec Peter, on a ensuite acheté un club junior – les Spitfires de Windsor – avec qui on s’est rendu à la coupe Memorial tout en étendant le développement de l’organisation Compuware qui a finalement conduit à la naissance des Ambassadors qui furent la première équipe américaine de la OHL. Et c’est tout ça qui nous a ensuite menés à Hartford avec les Whalers et ensuite avec les Hurricanes en Caroline. J’ai toujours su que je voulais rester dans le hockey une fois ma carrière de joueur terminée. Mais je ne savais pas que le fait de recommencer vraiment au bas de l’échelle me permettrait de me rendre ici un jour», défilait Rutheford croisé dans le Grand Hall du Temple de la renommée vendredi.

 

L’ancien gardien ne jalouse pas l’actuel DG

 

S’il affiche fièrement sa satisfaction de faire son entrée au Temple de la renommée du hockey, Jim Rutherford assure que le gardien de but qu’il a déjà été ne jalouse pas le moindrement le bâtisseur qui honoré en fin de semaine.

 

« Regarde-moi deux secondes. Je mesure 5’8" je pesais 160 livres quand je jouais au hockey. Je veux bien croire que les gardiens de mon époque étaient moins gros que ceux d’aujourd’hui qui sont des pans de mur. Mais avec ma stature, le simple fait d’avoir atteint la LNH et d’y avoir joué pendant 13 ans représente un exploit. J’avais un talent limité. En plus, j’ai défendu les buts d’équipes qui étaient loin d’être des puissances. Tous ces éléments combinés ont fait que je n’ai jamais obtenu les succès nécessaires pour justifier d’être même considéré pour entrer ici. Mais je t’assure que je suis très fier de ce que j’ai accompli comme joueur. Je crois même avoir maximisé ce que je pouvais atteindre comme niveau de performances. Alors non. Le joueur en moi ne jalouse pas le directeur général. Surtout que peu importe que ce soit comme joueur ou comme bâtisseur, je fais mon entrée au Temple de la renommée », a plaidé celui qui a fait des séjours plus ou moins longs devant les filets des Red Wings, des Penguins, des Maple Leafs et des Kings de Los Angeles.

 

De fait, c’est bien davantage à titre de l’un des premiers à avoir peint son masque protecteur au milieu des années 1970 que pour se performance que Rutheford est passé à l’histoire comme gardien.

 

« Ce masque a fait parler de moi bien plus que les arrêts et les victoires que j’ai effectués et signées. Mais bien qu’ils étaient peints, ces masques n’assuraient pas vraiment de protection. Je me souviens d’avoir perdu plusieurs dents et d’avoir subi une quarantaine de points de suture au-dessus de la bouche après avoir été atteint par une rondelle au visage dès la première minute du premier entraînement, du premier camp où je me suis présenté avec un masque. Ça m’a fait réaliser à quel point mes idoles de jeunesse étaient vulnérables devant les buts en jouant sans masque comme ils le faisaient. Vous avez beau dire que les tirs étaient moins violents qu’aujourd’hui ce qui est vrai. Mais je pourrais simplement vous lancer une rondelle au visage avec mes mains et vous verriez à quel point ça fait mal. Ça vous permettrait de comprendre que même les tirs de leur époque étaient dangereux. »