LAVAL – L’entrée du vestiaire du Rocket de Laval est devenue une porte tournante en constante rotation. Forcé de renflouer un effectif troué par les blessures et les rappels du grand club, le directeur général Larry Carrière a dû se tourner au cours du dernier mois vers la ECHL pour offrir des renforts parfois éphémères à l’entraîneur Sylvain Lefebvre.   

 

Depuis le 5 février, neuf joueurs sont arrivés à Laval après avoir signé un PTO. L’abréviation populaire est utilisée pour désigner un « professional tryout », qu’on peut traduire en français par « contrat d’essai professionnel ». Un PTO est une entente d’une durée maximale de 25 matchs qu’une équipe de la Ligue nationale ou de la Ligue américaine consent à un joueur en audition. C’est un contrat qui ne procure absolument aucune garantie et qui est souvent résilié avant même que l’encre utilisée pour le signer ait eu le temps de sécher.

 

Chris Leveille et Matt Petgrave, les premiers à avoir reçu un S.O.S du Rocket, sont repartis deux semaines après leur arrivée. Rappelés pour jouer le match du 3 mars, Jackson Leef et Tyson Wilson ont été renvoyés d’où ils venaient le lendemain. Quand Zachary Fucale a été convoqué d’urgence par le Canadien cette semaine, Andrew D’Agostini est arrivé en courant. Il est reparti deux jours plus tard, son rêve interrompu après un seul entraînement. Merci d’être passé.

 

Devant son casier situé tout au fond du vestiaire du Rocket, Luc-Olivier Blain se surprend d’être encore dans les parages. Parmi tous les joueurs du Beast de Brampton qui ont reçu une promotion dans le dernier mois, il est l’un des rares qui ont réussi à coller. Arrivé à Laval le 10 février, voilà près d’un mois qu’il se pince à chaque matin, incrédule devant l’improbabilité de ce qui lui arrive.

 

À peine guéri d’une blessure à une épaule, l’attaquant de 28 ans venait de disputer un premier match en six semaines quand son entraîneur est venu le voir dans l’autobus qui menait le Beast à Worcester. Le Rocket avait une place pour lui dans son alignement le lendemain à Syracuse. Au petit matin, le chauffeur a fait un petit détour pour le déposer à l’hôtel de sa nouvelle équipe.

 

« C’est arrivé tellement vite, relatait le sympathique gaillard avant le match de mercredi contre les Bruins de Providence. Dans ma tête, ça allait durer une semaine! Mais non, ça continue. J’en profite le plus possible. »

 

Blain est le premier à reconnaître que sa présence prolongée dans la Ligue américaine est presque une anomalie. « Non, 40 points gros max! », répond-il quand on lui fait remarquer qu’il n’a jamais été reconnu comme un joueur particulièrement prometteur, même durant ses trois années avec les Saguenéens de Chicoutimi.

 

Après un séjour de trois ans avec les Gee-Gees de l’Université d’Ottawa, Blain est allé jouer en deuxième division en France. Comme tremplin pour revenir en Amérique du Nord, on a déjà vu plus conventionnel. Mais après sa deuxième saison à Anglet, il a reçu un appel de Colin Chaulk, le nouvel entraîneur du Beast. Ce dernier avait connu le cadet des frères Blain à Kalamazoo et voulait maintenant offrir un contrat à l’aîné.

 

Blain a connu des saisons de 32 et 24 points à Brampton. Il hésitait à s’engager pour une troisième année, mais l’arrivée du club-école du Canadien à Laval a changé sa perspective. Son pari a rapporté et aujourd’hui, il se retrouve dans l’antichambre de la LNH. La lucidité qui lui permet de mesurer les limites de sa progression n’affecte pas sa fierté devant le trajet parcouru. Vous voulez le faire rire? Parlez-lui de la précarité de son statut.

 

« C’est une belle visibilité. Plus jeune, j’étais un gros fan du Canadien. C’est sûr que je dois maintenant mettre ça de côté, mais j’adore jouer ici. Je ne voudrais pas être ailleurs, mais je sais que ça peut ouvrir des yeux, mettre mon nom sur la mappe. Je ne sais pas quels sont mes plans pour l’année prochaine, mais je me suis surpris cette année. J’en profite et on verra pour la suite. »

 

Une glace fragile, un choix facile

 

Assis juste en face, Étienne Boutet sait qu’il marche présentement sur un fil suspendu qui n’est à l’abri d’aucune oscillation. Andrew D’Agostini et lui sont débarqués en même temps à Laval. Mercredi, Boutet se dégourdissait sur la glace avec les blessés du Rocket quand un préposé à l’équipement est sorti du vestiaire en poussant une plateforme roulante, transportant vers la sortie un équipement de gardien de but.

 

Le défenseur de 25 ans est pleinement conscient qu’il pourrait être le prochain à tomber chez les crocodiles.

 

« Comme joueur de hockey, le junior majeur te prépare un peu à ça, philosophait celui qui a joué à Rouyn-Noranda, Rimouski et Gatineau. Tu ne sais jamais quand tu peux te faire échanger. En devenant professionnel, il faut que tu t’attendes à ça aussi. Personnellement, je vois plus ça comme un heureux problème. Même si je n’ai pas de sécurité d’emploi, c’est une belle opportunité qu’on m’offre. »

 

Boutet est de retour exactement où il se voyait après un intermède de trois ans et demi qu’il s’est imposé, rationnellement, en acceptant une bourse de l’Université McGill. Invité au camp d’entraînement des Bulldogs de Hamilton à 20 ans, mis sous contrat par les Stars du Texas à 21 ans, il a successivement tourné le dos à ces deux opportunités pour prioriser ses études. Mais le projet de gagner sa vie en jouant au hockey n’a jamais été écarté.

 

En plus des souvenirs impérissables de ses quatre saisons avec les Redmen, Boutet est sorti de l’université avec une majeure en économie et deux mineures en finances et en gestion. Un job payant l’attendait probablement dans une tour du centre-ville. Il a choisi d’aller jouer pour des peanuts à Wichita, au milieu du Kansas.

 

Pour vous donner une idée des priorités actuelles dans la vie du natif de Québec, sachez qu’il n’a aucune espèce d’idée de l’augmentation de salaire que lui a valu l’invitation du Rocket. « J’ai même pas regardé, j’ai signé en bas de la page », lance-t-il le plus sincèrement du monde.

 

« Je connais trop de monde, des vieux sages, qui me disent que je suis encore jeune, que ça serait une erreur de ne pas tenter ma chance pendant que mon corps me le permet. Je n’ai pas encore de blonde ni d’enfants. De 35 ans à 60 ans, je vais être pris dans un bureau. S’il me reste dix ans pour utiliser mon corps de jeune pour vivre de ma passion, je le fais. Il y a des gens qui travaillent cent heures par semaine entre quatre murs à suivre les actions en bourse. Moi je regarde mes séries télé et je lis des livres dans l’autobus entre deux matchs. C’est pas trop dur! »

 

Insécurisant, le PTO? Pour Étienne Boutet, il est plutôt la validation des choix qu’il a faits. Il patine sur une glace fragile avec le Rocket, mais l’instabilité inhérente au contrat sans garantie qu’il a signé pour jouer à Laval ne l’affecte pas.

 

« C’est sûr que du jour au lendemain, il peut m’arriver la même chose qui est arrivée aux autres. Je prends chaque seconde le plus positivement possible et j’essaye de profiter le plus possible de l’expérience. Tout ce que je contrôle, c’est ma performance sur la glace et ce que je fais pour aider l’équipe. Pour le reste, il arrivera ce qui arrivera. Si tu te casses la tête avec ça, tu ne t’en sortiras pas. »

 

« C’est la beauté du sport, conclut Luc-Olivier Blain, qui a trois points en sept matchs avec le Rocket. L’an passé, je n’y aurais pas cru. J’ai travaillé fort. Je suis un peu plus vieux que les gars ici, mais quand je suis sur la glace, je ne le sens pas. Je m’améliore à chaque jour et je suis peut-être dans la meilleure forme de ma vie. Je pense que le plus gros boost pour moi, ça a été de réaliser que je suis capable de jouer ici. Je suis capable de tenir mon bout. »