Section spéciale des séries dans la NBA

OAKLAND – Kawhi Leonard s’est présenté au podium avec un t-shirt blanc imbibé d’alcool et des lunettes de plongée remontée au-dessus de son front. Il souriait et avait le goût de parler, deux actions qu’il avait rarement combinées, du moins publiquement, dans les deux mois précédents. 

Mais il était champion, pour l’amour du ciel, alors pourquoi ne pas se laisser aller un peu? 

Il s’est rappelé son arrivée à Toronto presqu’un an plus tôt dans une transaction qui ne faisait au départ par le bonheur de tous, le sien d’abord. Leonard avait fourni aux Spurs de San Antonio, avec qui il était en froid, une liste d’équipes auxquelles il accepterait d’être échangé. Les Raptors n’en faisaient pas partie.

Tout le monde à Toronto n’était pas prêt à lui dérouler le tapis rouge non plus. Leonard s’amenait en remplacement de DeMar DeRozan, un pilier dans la communauté et un coéquipier apprécié. DeRozan s’était notamment lié d’une solide amitié avec le vétéran Kyle Lowry, qui ne s’était pas caché pour exprimer son dégoût face à la décision du club.

« J’ai texté Kyle un jour plus tard, ou peut-être même le jour où j’ai été échangé, et je lui ai dit : ‘Faisons quelque chose de spécial ensemble. Je sais que ton meilleur ami est parti, je sais que tu es fâché, mais trouvons un moyen de bien s’entendre.’ Et voilà où nous en sommes aujourd’hui. » 

Quelques instants après la conclusion de son anecdote, Leonard a étiré la main droite pour accepter l’objet qu’on lui tendait. Il s’agissait du trophée Bill Russell, décerné au joueur par excellence de la finale de la NBA. À la surprise d’absolument personne, il venait de le gagner pour la deuxième fois de sa carrière, succédant à Kevin Durant qui l’avait mérité lors des deux derniers printemps.

Leonard avait 22 ans la première qu’on le lui avait remis. Entouré de vétérans comme Tim Duncan, Tony Parker et Manu Ginobili, il avait contribué à l’élimination du Heat de Miami avec une moyenne de 17 points et 6 rebonds en cinq matchs. Cinq ans plus tard, c’est autour de lui que gravitaient les talentueux employés de soutien des éventuels champions. En six parties contre les Warriors de Golden State, il a maintenu un rythme de 28,5 points, 9,8 rebonds et 4,2 aides par soir. 

Lors du premier duel de la finale, c’est la double couverture dont il faisait l’objet qui a permis à Pascal Siakam d’exploser pour 32 points. Dans le deuxième, il en a lui-même inscrit 34, établissant au passage un record de la NBA avec un score parfait de 16-en-16 à la ligne des lancers francs. Il a de nouveau atteint la trentaine lors du match suivant, mais c’est au quatrième qu’il a offert sa plus grande prestation. Après un effort collectif médiocre en première demie, le « Klaw » a amorcé le troisième quart avec deux tirs de trois points consécutifs séparés par un vol de balle. Les Raptors allaient marquer 37 points dans cette période seulement et Leonard allait personnellement terminer la rencontre avec 36.

Pour l’ensemble du parcours des Raptors, Leonard a marqué au moins 30 points à 14 reprises. Seulement cinq autres joueurs ont produit à ce rythme dans l’histoire des séries de la NBA : Michael Jordan (2), Hakeem Olajuwon, Allen Iverson, Kobe Bryant (2) et LeBron James. Jordan et Olajuwon partagent le record avec 16 matchs de 30 points. 

Les 732 points que Leonard a cumulés au fil des séries contre Orlando, Philadelphie, Milwaukee et Golden State représentent la troisième plus grande récolte jamais enregistrée pour un parcours éliminatoire. Seuls Jordan (759 en 1992) et James (748 en 2018) ont fait mieux, et ce en deux matchs de moins. 

Leonard est devenu le troisième joueur de l’histoire de la NBA à être élu joueur par excellence de la finale avec deux équipes différentes. Il est aussi le troisième joueur à recevoir cette distinction à deux reprises avant l’âge de 28 ans. Les autres sont Magic Johnson et Tim Duncan, son ancien coéquipier.

Il a reçu dix des onze votes du groupe de journalistes qui avaient la responsabilité d’élire le récipiendaire du trophée Bill Russell. L’autre est allé à Fred VanVleet. 

« Il a été capable de montrer l’étendue de son répertoire durant toute la saison, a commenté Lowry à la veille du sixième et décisif match. Les séries lui ont offert une tribune encore plus grande. Il a connu sa part de grands matchs, mais il avait aussi moins de temps de jeu. Donnez-lui plus de minutes, donnez-lui plus de tirs, donnez-lui plus souvent le ballon et c’est ce que vous obtenez. Je crois qu’il est le joueur le plus complet de la NBA. Je l’ai vu faire des trucs cette saison qui m’ont fait dire ‘Wow’. Il travaille extrêmement fort sur son art et sur son corps. Et il adore le basketball. »

Le sport a manqué à Leonard. La saison dernière, une mystérieuse blessure à une cuisse l’a limité à seulement neuf matchs. On a remis son désir de revenir au jeu en question et sa relation avec les Spurs s’est désintégrée au point où son départ était devenu inévitable. 

Les Raptors, eux, ont traité leur nouvelle acquisition aux petits oignons afin de s’assurer qu’il soit au maximum de sa forme au moment le plus important. Là aussi, des questions ont été soulevées, mais cette prudence a rapporté au centuple. 

« Je m’étais juré que je reviendrais en force, a dit Leonard. Je ne voulais pas revenir tant que je n’allais pas être le joueur que je suis aujourd’hui. Je ne voulais pas revenir pour cinq matchs et subir une autre blessure. Je voulais être capable de jouer une saison complète, ou faire ce que j’ai fait cette année. Je n’ai pas pu jouer 82 matchs, mais je suis heureux d’avoir pu en jouer 60. Et de remporter ce championnat aujourd’hui, c’est magique parce que je sais ce que les gens pensaient de moi il y a un an. Mais je suis resté fidèle à moi-même et j’ai reçu l’appui des bonnes personnes. Quand je suis arrivé à Toronto, ils ont tout compris. »
 
Et Leonard a remercié Toronto de la plus belle des façons. 

Il y a un an, les Raptors étaient champions