mercredi, 20 oct. 2010. 10:52

Marc-André Bergeron a été du bonbon pour les médias durant son bref passage dans l'organisation du Canadien. D'un naturel fou, il avait l'habitude d'appeler un chat, un chat. Quand on cherchait une explication de son côté, on n'avait pas à tourner longtemps autour de la question. Les clichés faisaient rarement partie de son vocabulaire. Si c'était blanc, c'était blanc. Si c'était rouge, c'était rouge. Ce n'était jamais tricolore. Le tricolore, il le portait uniquement sur le coeur.

Je me souviens d'une entrevue qu'il a accordée à la caméra à Renaud Lavoie après un entraînement au Centre Bell. L'interviewer a usé de toute sa diplomatie pour lui faire remarquer qu'on disait de lui qu'il était un défenseur à risque dans son territoire.

Bergeron l'a regardé, un tantinet agacé. Poli, il s'est mis en frais de lui expliquer calmement que les athlètes unidimensionnels n'existent pas. «Il y a des joueurs offensifs et il y a des joueurs défensifs. Moi, je suis un joueur offensif», a-t-il expliqué.

«Et puis», a-t-il ajouté, un peu hésitant, en essayant de trouver les mots qui lui éviteraient d'avoir l'air de se vanter, ça fait très longtemps que je n'ai pas scoré dans mon net.»

Et vlan! C'était assez clair merci. Certes, il lui arrivait de voir quelques-unes de ses sorties de zone interceptées, mais quel défenseur peut passer une saison complète sans gaffer? Cela arrive même au meilleur, Andrei Markov. On est régulièrement témoin de cela dans le cas de Jaroslav Spacek. Ryan O'Byrne, lui, n'a même jamais su ce qu'est une sortie de zone.

L'été dernier, le Canadien a avisé l'agent de Bergeron, Me Paul Corbeil, de Trois-Rivières, que ses services n'étaient plus requis. On n'avait pas d'argent, semble-t-il, à consacrer à un joueur qui, à un salaire très réduit de 750 000 $, avait admirablement dépanné l'équipe durant toute la saison. Embauché pour combler la perte de Markov, il était vite devenu l'un des atouts importants de l'attaque massive.

En 60 matchs seulement, il a marqué plus de buts que Scott Gomez qui a joué 18 parties de plus. Il a obtenu deux buts de moins que Andrei Kostitsyn, six buts de plus que Maxim Lapierre, cinq de plus que Travis Moen et tenez-vous bien, 10 buts de plus que Spacek à qui on a accordé un ronflant contrat de 12 millions $ pour faire produire le Canadien en supériorité numérique.

C'est aussi le but de Bergeron qui a permis au Canadien, dans le 82e et dernier match de la saison, de se rendre en prolongation et de s'assurer ainsi d'une place dans les séries. C'est un autre de ses buts en avantage numérique, dans le septième match de la série initiale, qui a contribué à éliminer les Capitals de Washington, 2-1.

Trois séries sur une jambe

C'est d'ailleurs dans le tout premier match de cette série qu'il a subi une sérieuse blessure à un genou quand le ligament antérieur croisé a lâché. Il n'a jamais manqué un match, disputant les 19 rencontres des séries sur une seule jambe. Sur le coup, il a ressenti une vive douleur.

À son retour au vestiaire, il a fait remarquer au soigneur qu'il désirait porter un support athlétique parce qu'il avait mal à un genou. C'est la dernière fois qu'il a été en demande durant les trois séries disputées par le Canadien.

«Il était tellement heureux de jouer à Montréal et il voulait tellement contribuer à la marche du Canadien dans les séries qu'il a voulu continuer, explique son agent. Je dois toutefois être honnête; il ne s'est pas fait tordre le bras par le Canadien pour jouer.»

C'est cet athlète entièrement dédié à son équipe et pas pleurnichard pour deux sous que le Canadien a laissé tomber l'été dernier. Un athlète qui aurait peut-être accepté le même salaire pour avoir le plaisir de poursuivre la route dans ce chandail. Un joueur qui, disons-le, a subi la même opération que Markov pour réparer exactement les mêmes dommages.

Sans le but providentiel de Bergeron dans le dernier match de la saison, il n'y aurait pas eu de séries éliminatoires au Centre Bell, pas d'engouement dans le public, pas de folie collective dans tout le Québec, pas de miracles répétés par Jaroslav Halak. L'organisation aurait plutôt perdu la face en ratant les séries après avoir embourbé la masse salariale de dizaines de millions de dollars par l'ajout de sept nouveaux venus.

Cet athlète, qui a démontré plus de cran que certains anciens coéquipiers n'en auront jamais, s'est quand même fait dire qu'on pouvait se passer de lui et ce, dans un moment où les Québécois manquent cruellement au Canadien.

«Marc-André a connu de bons matchs et certains de ces matchs ont été importants pour le Canadien, ajoute Me Corbeil. Il ne s'est pas contenté de démontrer la puissance de son tir. Je pense qu'il a fait une différence.»

Dans les circonstances, est-ce que l'équipe avait une obligation morale envers lui? Bien sûr qu'elle en avait une. Elle a passé outre à cette responsabilité parce qu'il n'y a plus aucun sentiment qui tienne dans le sport professionnel d'aujourd'hui. Pas plus du côté des joueurs que de celui des patrons, d'ailleurs.

Bergeron aurait mérité que le Canadien le garde à son service. Même chose pour Francis Bouillon, blessé, qu'on a envoyé à l'abattoir dans une série contre Boston, il y a deux ans. Pas assez bon pour Montréal, Bouillon est allé se faire une niche au sein d'une équipe supérieure au Canadien, à Nashville, l'an dernier. Il y a donc fort à parier que Bergeron pourra dépanner une équipe dès qu'il sera rétabli.

Markov a subi son intervention chirurgicale le 18 mai. Bergeron a été opéré exactement cinq semaines plus tard, le 23 juin. Comme Markov est sur le point de reprendre sa place, cela signifie que l'athlète de Trois-Rivières pourrait être prêt à participer à des exercices de jeux simulés avec contact dans cinq semaines.

Mardi, il a été examiné par l'orthopédiste qui a procédé à l'opération, le docteur Paul Martineau. Sa rééducation se passe très bien. Au niveau musculaire, sa jambe a retrouvé 90% de son efficacité. Reste l'attente. Si tout se passe comme prévu, Bergeron aura le feu vert pour offrir ses services aux différentes équipes de la Ligue nationale au début de décembre.

Il trouvera preneur, n'en doutez pas. Combien de défenseurs de la Ligue nationale ont totalisé 27 buts au cours des deux dernières saisons? Peut-être que les Islanders lui demanderont de remplacer Mark Streit? Peut-être que le Lightning de Tampa Bay saisira l'occasion de greffer un autre joueur francophone à sa formation? Qui sait?

Et si c'était le Canadien?

Me Corbeil ne croit pas qu'il sera trop tard dans la saison pour qu'il obtienne un poste quelque part.

«Les occasions devraient survenir à l'heure des premiers bulletins (le premier quart de la saison) pour les formations du circuit, dit-il. La situation sera même plus favorable qu'en ce moment puisque les équipes sont actuellement satisfaites de leur personnel. Personne n'est encore en difficulté.»

Qui dit que l'une des formations intéressées ne sera pas le Canadien? Ça pourrait dépendre largement des circonstances. Il pourrait y avoir des blessés à la ligne bleue. L'attaque massive pourrait être aussi anémique qu'en ce moment. Spacek pourrait être à bout de ressources, comme il semble déjà l'être. O'Byrne, qui n'a ni l'utilité ni la versatilité de Bergeron, pourrait être dans les mauvaises grâces de Jacques Martin à ce moment-là.

Peut-être que Pierre Gauthier réalisera qu'il a réglé ce dossier d'une façon trop expéditive l'été dernier. Il n'y a que les fous qui ne changent pas d'idée.

On aurait pu lui présenter un contrat en acceptant de l'attendre jusqu'en décembre où Bergeron aurait pu devenir un élément fort utile dans un rôle de spécialiste de l'attaque à cinq, de dépanneur à la ligne bleue ou d'attaquant dans un quatrième trio. Pour quelques centaines de milliers de dollars, le Canadien aurait ainsi profité d'un homme à tout faire, prêt à se fendre en quatre pour l'équipe.

Est-ce que Bergeron en veut au Canadien de l'avoir laissé tomber?

Récemment, une caméra de la télévision est allée l'observer à l'entraînement, à Trois-Rivières. Il patinait et réchauffait son tir puissant en solitaire, un chandail du Canadien sur le dos. Comme s'il ne perdait pas espoir de recevoir un autre coup de fil.