mercredi, 3 oct. 2012. 10:38

En 1983, à son premier repêchage à titre de directeur général du Canadien, Serge Savard a utilisé son choix de septième ronde pour réclamer un athlète de classe internationale, Vladislav Tretiak.

Un an plus tard, il a profité du choix de troisième tour des Jets de Winnipeg, obtenu en retour du défenseur Robert Picard, pour repêcher Patrick Roy.

Dans les faits, Savard, profondément marqué par la Série du siècle disputé 11 ans plus tôt, rêvait de déraciner Tretiak de l'Union soviétique pour en faire le gardien numéro un du Canadien. Âgé de 32 ans, Tretiak était encore dans une forme physique exemplaire, comme l'était la grande majorité des hockeyeurs de son pays.

Les recruteurs du Canadien avaient aimé ce qu'ils avaient vu du jeune Roy chez les Bisons de Granby, malgré les statistiques ronflantes qu'il avait compilées au sein d'une mauvaise formation junior. On prévoyait sans doute qu'il aurait besoin d'un peu de temps pour bien s'adapter au hockey de la Ligue nationale. Dans les circonstances, un gardien aussi expérimenté que Tretiak, déjà très populaire à Montréal, pouvait l'aider à faire ses classes en le faisant profiter de sa vaste expérience, si, évidemment, le Canadien pouvait l'inciter à poursuivre sa brillante carrière au Forum.

À l'été de 1984, peu de temps après les Jeux olympiques d'hiver de Sarajevo, Savard s'était rendu à Moscou pour tenter de convaincre les autorités soviétiques de libérer leur gardien étoile. Il s'était adressé au ministre des sports du pays qui, pour l'occasion, était accompagné d'une vingtaine d'interlocuteurs autour de la table.

Savard leur avait présenté une proposition de contrat, assortie d'une somme d'argent substantielle, dont la moitié était destinée à enrichir les coffres de l'État. On l'avait écouté et on lui avait promis une réponse dans un délai raisonnable. Elle n'avait pas tardé.

«On m'avait finalement répondu que Tretiak n'était pas intéressé à quitter son pays, rappelle Savard. Après en avoir supposément discuté avec sa famille, il préférait rester à Moscou. La vérité, c'est que les autorités soviétiques ne lui avaient jamais parlé de notre proposition. J'en ai maintes fois discuté avec Vladislav. Il n'a jamais su que je m'étais rendu à Moscou. Il n'avait jamais entendu parler de notre offre.»

À l'époque, Savard a vraiment cru qu'il avait une chance de réussir. Tretiak en avait déjà beaucoup donné à son pays sur le plan sportif. Sa venue en Amérique aurait valu à l'URSS une importante visibilité médiatique. Malheureusement pour le public montréalais, cela ne s'est jamais matérialisé.

«On ne parlait pas à l'époque d'une somme d'argent astronomique, mais ce contrat aurait fait de Tretiak l'un des joueurs les mieux rémunérés de notre équipe», confirme Savard.

Sa venue aurait peut-être changé le cours de l'histoire du Canadien. S'il avait joint les rangs de l'équipe en 1985, cela signifie qu'il aurait probablement gardé les buts durant les séries de 1986. Or, la question mérite d'être posée, Tretiak aurait-il pu réussir tous les petits miracles qui ont permis à Roy de mener l'équipe à la coupe Stanley? En lui faisant confiance, le Canadien aurait-il gagné la coupe? S'il n'avait pas été à la hauteur, le Canadien compterait-il une coupe Stanley de moins à son palmarès aujourd'hui? Et Roy aurait-il été privé de sa première coupe?

«Ça fait beaucoup de «si», lance Savard. Personne n'aurait pu imaginer dans le temps que Patrick accomplirait des prouesses à Sherbrooke qui nous ont permis de remporter la coupe Calder. Je doute que les choses se seraient déroulées de cette façon si Tretiak avait été là. Je crois que Patrick avait une destinée. Il a été dominant dès son arrivée à Montréal. Même si Tretiak avait été avec l'équipe, c'aurait été juste une question de temps avant que Roy mérite le statut de gardien numéro un.»

Il aurait donc fallu convaincre Tretiak, déraciné de son pays, d'accepter le rôle de numéro deux.

«Si l'autre avait été meilleur, il aurait fallu en venir là, dit Savard. Qui sait si cette situation n'aurait pas fait de nous une meilleure équipe?»

Quand Roy s'est amené avec le Canadien après des séries exceptionnelles dans la Ligue américaine, il existait déjà une forte compétition entre les gardiens Steve Penney et Doug Soetaert qui se sont vus dans l'obligation de partager le boulot avec ce jeune maigrichon imberbe qu'on surnommait Casseau.

Savard se souvient de la friction que cette situation avait engendrée entre les trois gardiens. Il avait presque fallu que les entraîneurs s'en mêlent parce que Roy ne voulait pas leur céder le poste.

«Je n'en connais pas beaucoup qui aiment céder leur place, sauf peut-être pour Gump Worsley qui détestait jouer au Chicago Stadium», précise Savard dans un éclat de rire.

Les gardiens ne portaient pas de masque. Les palettes des bâtons étaient très courbées, ce qui rendait la trajectoire de la rondelle imprévisible. Quand Bobby Hull s'élançait, Worsley avait si peur qu'il quittait son filet. Il vomissait avant les matchs à Chicago. Il s'étirait toujours quelque chose durant l'exercice d'échauffement. À Chicago, on disait toujours à Rogatien Vachon de se préparer à jouer.»

Mais où Plante avait-il la tête?

Dans un bouquin intéressant relatant la carrière du célèbre gardien soviétique, «Tretiak, la légende», j'ai été estomaqué, le terme n'est pas trop fort, de lire ce que le gardien vedette de l'équipe nationale de l'URSS, a raconté au sujet de la visite imprévue qu'il a reçue dans le vestiaire, le jour même du premier match numéro de la Série du siècle, au Forum.

Tretiak raconte. «Peu de temps avant la partie, un visiteur s'est présenté dans notre vestiaire. C'était Jacques Plante, le meilleur gardien canadien de tous les temps. En compagnie d'un interprète, il a pris place à mes côtés et a commencé à m'expliquer en détails comment je devais me comporter contre Frank Mahovlich, Phil Esposito, Yvan Cournoyer et Paul Henderson.»

«Sois prudent, m'a-t-il dit, quand Mahovlich est sur la glace. Il tire de n'importe quel endroit et dans n'importe quelle situation. Contre lui, sors de ton filet le plus loin possible. N'oublie pas que Cournoyer est le joueur le plus rapide de la ligue et que Denis Hull a déjà marqué du centre de la patinoire. Le joueur le plus dangereux de NOTRE équipe est Esposito. Il décoche ses tirs rapidement et il peut viser habilement n'importe quel coin du filet. Ne le quitte pas des yeux quand il est dans l'enclave.»

Et pour aider le jeune gardien à bien saisir ce qu'il était en train de lui raconter, il s'est rendu au tableau pour appuyer ses recommandations par des schémas. Puis, il l'a salué et a quitté les lieux.

«Encore aujourd'hui, je me demande ce qui a pu le motiver à se comporter de cette façon avec moi, écrit Tretiak. Je lui serai toujours reconnaissant de ce qu'il a fait parce qu'il m'a beaucoup aidé. Peut-être a-t-il eu pitié de moi en imaginant que les joueurs canadiens allaient me mitrailler?»

On peut se demander effectivement où Plante avait la tête en allant offrir son aide à l'adversaire pendant que la suprématie du hockey était dans la balance. C'est un peu comme si Henri Richard, après avoir gagné 11 coupes Stanley, était allé raconter à une équipe rivale comment battre le Canadien à la veille d'une grande finale. Comme si Patrick Roy allait refiler des tuyaux aux joueurs des Nordiques avant un affrontement majeur contre le Canadien.

Plante a toujours aimé se retrouver dans une situation où il pouvait dispenser son savoir. Cette fois-là, il a pris sur lui d'aider Tretiak qui est venu, faut-il le dire, à 34 secondes près de battre le Canada. Si le huitième match s'était terminé 5-5, la série aurait été remportée par les Soviets, car au total des buts, le gardien soviétique en avait accordé deux de moins que Ken Dryden et Tony Esposito.

«Du grand Jacques Plante», m'a dit un ancien Glorieux, l'air dépité.

Au diable le hockey

Vous voulez un bon aperçu de la place que la Ligue nationale de hockey occupe aux États-Unis?

La semaine dernière, quand le conflit de travail des arbitres tournait le football de la NFL en vaudeville, le président Barak Obama s'en est mêlé.

«Il est temps qu'on règle le problème», a-t-il déclaré.

Vingt-quatre heures plus tard, les arbitres rentraient au travail avec une nouvelle convention collective.

Actuellement, 23 équipes professionnelles de sport sont en lock-out aux États-Unis. Vingt-trois formations de hockey dispersées dans 17 États américains, dont l'une qui évolue à l'ombre de la Maison-Blanche, sont gardées loin des arénas. Cela ne m'étonnerait pas que le président Obama n'en sache rien.

Et s'il le savait, il ne faudrait pas s'attendre à ce qu'il sorte la tête pour dire à Gary Bettman: «C'est le temps que ça cesse.»

Bettman, qui n'aura pas à affronter cette forme de pression, est donc parfaitement à l'aise dans son petit monde de riches où il tient fermement par les bijoux de famille plus de 700 joueurs.