Journeyman: boxeur de sous-carte

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  • EP 02Régis le seul et unique
  • EP 03Gaétan Boucher, humble héros
  • EP 04Lindros revisité
  • EP 05Bernard Trottier, parrain d'athlètes
  • EP 06Chicane de famille : Vendredi saint
  • EP 07Dans les souliers de Mario Tremblay
  • EP 08Jean-Yves Thériault, l'homme de glace
  • EP 09L'aventure du Manic
  • EP 10Rock: l'histoire de Tim Raines
  • EP 11Le Ice Bowl de 1977
  • EP 12Journeyman: boxeur de sous-carte
  • EP 13Le phénomène des statistiques avancées
  • EP 14Pat Burns: l'homme derrière le coach
  • EP 15Pionnières
  • EP 16Miguel Duhamel: au nom du père
  • EP 17Les Sénateurs d'Ottawa: l'histoire inachevée
  • EP 18Felipe - Fierté dominicaine

« Je ne regarde plus la boxe de la même façon. » Ces mots que laisse tomber le réalisateur Sylvain Rancourt expriment bien ce que l’on peut ressentir après le visionnement du documentaire-choc « Journeyman. Boxeur de sous-carte ».

Tourné sur une période de trois mois, le réalisateur d'expérience de RDS, assisté du recherchiste Alexandre Patterson, a rencontré divers intervenants du milieu de la boxe à tous les niveaux, du boxeur au promoteur, en passant par des entraîneurs, un « matchmaker », un neuropsychologue et un observateur critique de la scène de la boxe, l’auteur Paul Ohl.

À mi-chemin entre un hommage à ces guerriers et une critique de l'industrie, le documentaire de 60 minutes dresse un portrait juste et objectif de la réalité des boxeurs de sous-carte, qui sont essentiels au développement et à la continuité de la boxe.

Les boxeurs Kimmy St-Pierre (2-4, 2 K.-O.) et Mike Breton (1-5) racontent leurs motivations initiales, leurs expériences respectives et leurs craintes pour leur santé. On y présente le parcours des poids lourds Éric Martel-Bahoéli (11-7-1, 7 K.-O.) et Stéphane « Brutus » Tessier (3-30-2, 1 K.-O.) et des dangers auxquels ils ont été exposés dans leurs batailles respectives. On revit le combat terrible que Martel-Bahoéli a livré à Dillon Carman à Toronto, où comme le raconte l’entraîneur François Duguay, les boxeurs valsaient comme l’aiguille d’une horloge grand-père. Le boxeur de Québec nous fait comprendre le dilemme profond qui le ronge à retourner dans le ring, malgré sa conscience du danger. Le tout, sur toile de fond du drame vécu par David Whittom, plongé dans le coma trois mois après sa défaite contre Gary Kopas en mai 2017 au Nouveau-Brunswick.

À ce propos, les commentaires de Paul Ohl sont durs. Celui qui a plaidé en faveur d’une révision de la Commission athlétique québécoise après la mort de Cleveland Denny lors de son combat contre Gaétan Hart en juillet 1980 au Stade olympique, estime qu’il était du devoir de la Régie québécoise des sports de combat d’aviser ses homologues des autres provinces, de la précarité de la santé de David Whittom en raison des nombreux K.-O. subis au cours de sa carrière. Si l’on peut contester cette accusation formulée par l’auteur à la réputation irréprochable, on ne peut qu’acquiescer à la nécessité d’une plus grande vigilance pour protéger les boxeurs.

« Maintenant, quand je vois des gars se faire fesser, ça remue de quoi en moi. Je pense au futur de ces gars-là », ajoute Sylvain Rancourt. Le réalisateur aimerait que son documentaire amène une réflexion sur le monde de la boxe. « Est-ce que les boxeurs de sous-carte devraient être mieux rémunérés, mieux protégés? Je ne sais pas! C’est peut-être utopique. »

Où est la morale?
 
« Ce que les gens veulent voir quand ils assistent à un combat, c’est un knock-out, affirme Ohl. Ils veulent voir un adversaire qui envoie l’autre au pays des rêves.»

« Le knock-out, c’est une commotion cérébrale, précise le neuropsychologue et chercheur en traumatologie au Centre de recherche de l'Hôpital du Sacré-Cœur-de-Montréal et professeur à l'Université de Montréal Louis De Beaumont. C’est quelqu’un qui perd pied parce qu’il y a une déconnexion entre le cerveau et les membres inférieurs. Les jambes ne répondent plus à la commande du cerveau qui est de rester debout. »

« Un athlète en temps réel peut recevoir 200, 250 coups de poing dans un combat. La force développée par les athlètes est très grande, la force peut atteindre 53-G et se traduit en milliers de livres de pression. On n’a pas une surveillance médicale entre chacun des coups de poing. »

Le Dr De Beaumont considère aussi que contrairement au hockey ou au football, les diagnostics de commotion cérébrale à la boxe ne sont pas faits de façon sérieuse.

Martel-Bahoéli illustre bien cette situation, qu’il a vécue après sa défaite par K.-O. en février 2017 à Québec. « Je m’en allais vers le vestiaire. Le médecin est arrivé à la course. Il m’a examiné avec sa petite lampe de poche. Il m’a demandé si j’étais correct. J’ai dit oui. Il m’a dit "on va te suspendre pendant 1 mois, ou 2 ou 3, car tu t’es fait knockouter. Tu ne pourras pas avoir de coups à la tête. Fais attention à toi, merci et bonne soirée mon homme". Ce soir-là j’ai viré une brosse. On sait bien qu’après une commotion, tu ne fais pas ça. Mais je m’en fichais. »

N'empêche, les propos diffusés sont percutants et on peut se demander si ce sport est encore moralement acceptable au 21e siècle.

Le Dr De Beaumont ose poser la question : « La boxe c'est un sport tabou, c’est un intouchable. Néanmoins ce sont les mêmes règles pour les êtres humains, des règles morales qui devraient dicter la façon dont on permet à ces personnes d’encaisser des coups. Oui, je comprends que c’est la décision de l’athlète, qui est majeur. Mais est-il réellement conscient de tous les risques qu’il encourt lorsqu’il aura 50 ans ou 60 ans? »

C'est grâce à leurs connaissances des risques du métier que St-Pierre et Breton ont accroché leurs gants. Mais parfois la passion du combat est si grande que les journeymen font abstraction des dangers, au péril de leur vie.