MONTRÉAL – La tension et la pression grimpent entre les joueurs et les dirigeants de la Ligue canadienne de football puisqu’il y a encore énormément de travail à abattre en vue de la signature d’une nouvelle convention collective alors que les camps d’entraînement approchent à grands pas.
 
Depuis son entrée en scène à titre de commissaire de la LCF, Randy Ambrosie, qui a disputé neuf saisons dans le circuit canadien, a souvent répété qu’il voulait développer le circuit en partenariat avec les joueurs. Le dossier du contrat de travail était la première véritable occasion de passer de la parole aux actes et ses belles paroles irritent de plus en plus les joueurs.

« C’est décevant et je ne sais pas si ça s’explique par de la pression venant des propriétaires. On ne peut pas nier le fait que Randy travaille pour la LCF, mais est-ce que son temps était mieux consacré à faire des voyages en Europe que d’essayer de conclure une nouvelle convention collective? Je n’ai pas la réponse, mais je sais, personnellement, ce que j’aurais fait à sa place », a lancé sans détour au RDS.ca, Marc-Olivier Brouillette qui a choisi de compléter son mandat de représentant des Roughriders de la Saskatchewan même s’il vient d’accrocher ses crampons.  

« C’est le choix qu’il a fait. C’est l’une des raisons expliquant la situation actuelle à un peu plus de trois semaines du camp avec notre vote de 97,3 % en faveur d’une grève et aucune entente à l’horizon », a-t-il poursuivi.  
 
La grogne a particulièrement grandi durant la pause des négociations qui a été décrétée par la LCF depuis le 9 avril. L’autre raison majeure, c’est que le clan patronal a décidé de retenir les bonis qui devaient être versés aux athlètes durant la saison morte.
 
Lundi, les pourparlers vont finalement reprendre entre les deux clans, mais le temps presse puisque les camps d’entraînement doivent officiellement prendre leur envol le 19 mai, le lendemain de l’expiration de la convention collective actuelle.
 
On ne peut s’empêcher de déduire qu’Ambrosie et les propriétaires ont voulu acculer le clan adverse au mur avec cette tactique.
 
Sous le couvert de l’anonymat, un vétéran de la LCF a établi un parallèle avec la méthode politique recyclée par Donald Trump durant sa campagne électorale : diviser pour mieux régner.
 
Le constat de ce joueur s’est confirmé par les commentaires de quelques membres de l’Association des joueurs. Duron Carter, qui ne se tourne jamais la langue, a scandé sur les réseaux sociaux « Je ne sais même plus pourquoi on se bat présentement. Quelle association ou ligue laisse ses membres ou employés être impayés pendant six à sept mois! Sérieusement, qui engage? Je peux commencer demain, j’ai des factures à payer. »
 
Bien sûr, il ne faut jamais oublier que les athlètes de la LCF ne touchent pas des millions comme dans la NFL ou les autres sports majeurs nord-américains. Par conséquent, leur précarité financière sera toujours plus élevée et les propriétaires le savent bien.
 
« C’est certain que c’est difficile pour certains joueurs surtout les jeunes qui sont probablement encore sur leur premier contrat. C’est sûr qu’on a été pas mal surpris quand on a vu la LCF sortir sa directive aux équipes de ne pas payer les bonis. Au moins, on l’a dit à nos gars de s’attendre et de se préparer en fonction à ce que ça se rende jusqu’à la fin. C’est difficile, mais on pouvait quand même s’en attendre. Plusieurs gars ont pu se mettre à l’abri des effets de cette suspension des bonis », a réagi Brouillette à ce sujet.
 
Un plafond salarial beaucoup trop bas?
 
Le joueur qui a préféré conserver l’anonymat a soulevé plusieurs points intéressants dont celui qui dérange sans doute le plus ses confrères : un plafond salarial insuffisant à 5,2 millions en comparaison avec la plupart des circuits majeurs qui versent environ 50 % des revenus aux joueurs.
 
« J’ai de la misère à croire que les opérations de plusieurs équipes ne tournent pas autour de 20 millions. Si c’est le cas, le plafond devrait tourner autour de 10 millions et non de cinq millions », a-t-il visé.
 
« On est la seule ligue professionnelle dans laquelle le plafond salarial n’est pas basé sur les revenus des organisations », a ajouté cette source.
 
Ses récriminations sont rapidement confirmées par Brouillette.  
 
« Naturellement, les salaires sont un enjeu. On voit que la LCF continue de grandir, d’évoluer et de générer plus d’argent. En tant que vrai partenariat entre les joueurs et les équipes, on veut être en mesure de partager les succès. On parle d’une 10e équipe qui s’en vient, de nouveaux stades et d’un nouveau contrat avec TSN et RDS. On veut simplement que les salaires reflètent leur vraie valeur. Ce n’est pas le cas présentement surtout quand je pense au salaire minimum (55 000 $) », a confié l’avocat et ancien membre des Alouettes.
 
« C’est vrai que le plafond salarial doit monter, mais il faut que ça se rende plus loin que simplement l’augmentation de cette enveloppe et du salaire minimum. Si on fait seulement augmenter le plafond, les dollars supplémentaires vont uniquement aller dans les poches des quarts-arrières ou des trois ou quatre joueurs les plus payés de chaque équipe », a expliqué Brouillette en confirmant que des idées sont avancées pour s’assurer que tous les joueurs en profitent.
 
Un autre aspect qui ne facilite point l’aboutissement du dossier, c’est que des équipes sont détenues par des propriétaires privés, mais également par des communautés et même par la LCF (dans le cas des Alouettes).
 
« Ça change les obligations au niveau du dévoilement des rapports financiers de chaque club. Le portrait donné par certaines équipes de leur santé financière n’est pas nécessairement la vraie histoire. On a déjà eu des problèmes avec des équipes qui ne voulaient pas nous montrer leurs rapports financiers. C’est difficile pour nous d’avoir un partenariat avec la LCF s’ils ne sont pas honnêtes avec nous », a déploré Brouillette.
 
Ridicule de devoir se battre pour la protection des joueurs
 
En plus des salaires et du plafond salarial, deux autres enjeux sont considérés majeurs dans les discussions. Il y a le ratio des joueurs partants canadiens qui suscite bien des réactions et la protection de la santé des joueurs.
 
Arrêtons-nous sur ce dernier thème. L’exemple de Jonathan Hefney constitue souvent la référence. Gravement blessé lors d’une collision durant une partie, Hefney a été couvert seulement pendant une année au niveau médical. Depuis ce moment, il doit se débrouiller par lui-même pour payer plusieurs opérations coûteuses.

« Le combat n’est pas le bon. La LCF devrait déjà prendre soin de ses  joueurs, ça ne devrait pas revenir à l’Association des joueurs de le demander », a critiqué avec frustration la source anonyme.
 
Pour cet intervenant, le coût de renonciation accepté par les joueurs quant à leur santé devrait être compensé par des revenus plus élevés.
 
« Quand tu ressens dans la trentaine de l’arthrose d’un homme de 50 ans, ce sera quoi à 70 ans? On hypothèque notre corps à long terme et je ne comprends pas pourquoi les joueurs finissent par être obligés économiquement de se prouver dans un autre domaine après leur carrière sur le terrain. C’est un débat philosophique qui va bien plus loin que celui d’une convention collective », a-t-il cerné tout en reconnaissant des progrès depuis 15 ans pour les salaires.
 
Présentement, plusieurs joueurs constatent que les propriétaires détiennent encore le gros bout du bâton et ça ne fait qu’augmenter leur déception. Leurs craintes ne s’apaisent pas du tout quand ils s’aperçoivent que les deux clans conservent encore des demandes exigeantes.
 
« C’est normal que chaque partie ait pris une position assez éloignée surtout quand on est dans le début comme c’est le cas. Il y a eu des rencontres, mais on aurait pu en avoir plus si on n’avait pas perdu deux semaines. Beaucoup de choses auraient pu se faire pendant ce temps. Voilà exactement le problème : les deux côtés se regardent comme des adversaires tandis que, pour le bénéfice de tout le monde, on serait plus dans l’intérêt de se voir comme des partenaires. Du côté des joueurs, on le fait depuis le début, mais la LCF nous a montré qu’elle est résistante à l’idée et qu’elle préfère agir comme un adversaire », a conclu Brouillette.
 
Même si la LCF a prouvé qu’elle était plus solide que la défunte Alliance of American Football, elle ne peut qu’admettre qu’il y a encore une tonne de chemin à parcourir. Les joueurs espèrent que des progrès se concrétisent via la nouvelle convention collective.