La performance de Jonathan Crompton à Winnipeg la semaine dernière nous avait donné espoir. Qui n’avait pas hâte de voir comment il allait s’en sortir à son premier départ?

Pendant toute la semaine qui a précédé le match de vendredi contre le Rouge et Noir d’Ottawa, les entraîneurs ont donné au nouveau quart-arrière partant toutes les répétitions possibles à l’entraînement. On a vraiment tout fait ce qu’il était possible de faire pour qu’il se pointe fin prêt au rendez-vous.

De plus, on avait érigé un plan de match fait sur mesure pour les débuts d’un jeune quart. Avec 30 jeux de course exécutés contre 26 passes, les Alouettes ont démontré un bel équilibre en attaque. Jamais Crompton n’a reçu le message qu’il devait transporter cette équipe à lui seul sur ses épaules.

Mais je reviendrai au petit nouveau un peu plus tard.

La semaine dernière, j’avais été frustré de voir les Alouettes négliger le jeu au sol contre des Blue Bombers qui semblaient vulnérables contre cette facette offensive. Contre Ottawa, disons qu’ils se sont drôlement bien repris.

Le coordonnateur offensif Ryan Dinwiddie a sélectionné un bon ratio de courses, s’assurant surtout de bien varier ses tactiques. À preuve, six joueurs différents ont placé le ballon dans le creux de leur coude pour partir à la conquête d’un premier essai. Mais ce qui est le plus important, c’est qu’au final, les deux meilleurs porteurs de ballon ont été... les deux porteurs de ballon! Une semaine plus tôt, je n’avais pas apprécié voir que les deux joueurs les plus efficaces de l’attaque au sol avaient été un receveur et un quart-arrière. Vendredi, la logique a prévalu.  

Il a été rassurant de constater que l’engagement des Alouettes envers le jeu au sol était sérieux. Parfois, un entraîneur semble rempli de bonnes intentions jusqu’à ce que le match débute et qu’on constate que ses prétentions ne se reflètent pas dans ses choix de jeux. Cette fois, on est passé de la parole aux actes en courant tôt et souvent.

Cette pratique a ouvert un monde de possibilités à l’attaque. Plusieurs passes ont été complétées dans les zones intermédiaires à la suite d’une feinte de jeu au sol. Le Rouge et Noir, à force de se faire passer sur le corps par Brandon Whitaker et Tyrell Sutton, a rapidement dû respecter les intentions des locaux. À un certain moment, leurs secondeurs se sont mis à décoller comme des fusées vers l’avant pour s’assurer de limiter les dégâts. Résultat : ils laissaient de belles grandes zones exploitables derrière eux. Crompton en a profité assez souvent.

Un autre effet bénéfique d’un jeu au sol efficace : il limite les chances de l’adversaire de réussir un sac du quart. C’est logique : moins tu tentes de passes, moins l’adversaire a d’occasions de frapper ton quart. Un bon jeu au sol enlève aussi aux joueurs défensifs l’opportunité de préparer leurs stratégies, de mettre la table pour le jeu spécial qu’ils réservent pour les grandes occasions, les moments critiques. Quand l’adversaire ne tente que 26 passes, tu n’as pas vraiment le luxe de pouvoir conditionner le joueur de ligne auquel tu es confronté pour éventuellement le prendre par surprise avec un geste qu’il n’a jamais vu venir.

Pour les débuts de Crompton, on a mélangé le Rouge et Noir. On n’a pas vu beaucoup de passes décochées dans une pochette à l’état pur. Ça, c’est toujours de toute beauté au niveau de la protection.

J’en profite pour lever mon chapeau à la ligne à l’attaque des Alouettes. S’il y a une unité qui se défonce match après match depuis le début de l’année, c’est bien celle-là. Depuis le début de la saison, il y a eu des changements partout, sauf sur la ligne et je dis bravo à ces cinq gars-là. Il n’y a pas de statistiques pour un joueur de ligne, mais l’élément de fierté, c’est justement ce qu’on a vu vendredi : un porteur de ballon qui atteint le plateau des 100 verges et aucun sac contre ton quart.

Dans les tranchées, les Alouettes ont gagné la bataille de la robustesse haut la main. Au niveau des sacs du quart, ça s’est terminé 3-0 en leur faveur et pour les verges au sol, c’est 183 contre 60, un différentiel positif de +123.  

Une autre conclusion favorable à tirer de cette victoire : les Alouettes ont donné la chance à leurs joueurs d’impact de faire la différence. On prétend compter sur des vedettes? Des gars qui doivent absolument toucher au ballon? Eh bien là, on leur a donné. Whitaker l’a reçu 20 fois, Sutton 10. Par la voie des airs, S.J. Green et Duron Carter, les deux meilleurs receveurs, ont chacun capté cinq passes. Si j’additionne, ça donne 40 jeux sur un total de 56, donc 71 % des jeux exécutés par l'attaque. C’est excellent.

Il n’y a rien de pire, quand un match de football est terminé, de constater que tes joueurs d’impact n’ont pas eu la chance de faire la différence. C’est toujours quelque chose que j’ai trouvé frustrant, mais ça n’a pas été le cas contre Ottawa.

Deux touchés préparés

Bien sûr, les Alouettes auraient aimé – et probablement dû – inscrire plus de deux touchés dans cette première victoire en sept matchs. Mais attardons-nous sur ces deux majeurs pour mieux en apprécier la fabrication.

La passe de Tanner Marsh à l’endroit de Green au premier quart a été réalisée à la suite d’une feinte d’un jeu au sol qu’on avait commandé à quelques reprises à la porte des buts. Sur le jeu payant, on est revenu avec une formation à plusieurs ailiers rapprochés et le gros plaqueur défensif Alan-Michael Cash comme centre-arrière. Bref, on avait amené nos brutes sur le terrain et tout indiquait « jeu au sol ». Tout était semblable aux courses appelées préalablement, jusqu’à ce que Marsh conserve le ballon, glisse vers sa gauche et rejoigne une cible complètement oubliée dans la zone des buts.  

Maintenant, le touché de James Rodgers, inscrit avec cinq minutes à faire au quatrième quart.

Pendant tout le match, Rodgers a été appelé à faire une feinte de balayage rapide, souvent baptisé le fly sweep ou le jet sweep, où il commence à courir parallèlement à la ligne d’engagement avec l’intention, si le jeu se concrétise, d’attaquer l’extérieur. Les Alouettes ont dû le faire cinq ou six fois dans le match, sans jamais lui donner le ballon.

Puis, en fin de match, alors qu’on cherchait à répliquer au premier touché du Rouge et Noir, le petit jeu recommence. On croit que Rodgers va encore servir d’appât, mais non! On lui remet le ballon et il ne s’arrête qu’après avoir franchi la ligne des buts.

On a aussi vu un jeu de diversion similaire dans l’utilisation des deux porteurs de ballon. En effet, Whitaker et Sutton, par leur polyvalence, facilitent grandement le travail des entraîneurs des Alouettes. Voyons de quelle façon.

Régulièrement, les Alouettes déployaient une formation à deux porteurs avec Whitaker dans le champ arrière et Sutton à la position de demi inséré où soudainement, les deux inversaient leurs rôles à la toute dernière seconde. Souvent, l’ajustement apporté par Ottawa se traduisait par le déplacement du secondeur intérieur sur la ligne d’engagement pour respecter sa couverture « homme à homme » de Whitaker.

L’un des effets obtenus, c’est l’obtention d’une confrontation avantageuse. Soudainement, on a un gros secondeur chargé de surveiller un petit porteur de ballon. C’est exactement ce qui s’est passé sur l’interception de Crompton. L’exécution était mauvaise, mais la décision était la bonne parce que Whitaker s’était démarqué sur la séquence. Un gros jeu de Travis Brown, mais si la passe est bien lancée, on a possiblement un touché.

Aussi, le départ d’un secondeur de la boîte défensive affaiblit la muraille construite pour arrêter la course. Je trouve ça intéressant comme concept et avec des gains de 183 verges au sol, je dirais qu’il a plutôt bien fonctionné en fin de semaine!

Tout ça illustre bien le côté « jeu d’échecs » que j’aime bien du football.

Un petit je-ne-sais-quoi

Revenons maintenant à Crompton. On ne partira pas en peur – ce n’est qu’un départ, après tout - mais il y a quand même des choses qui sautent déjà aux yeux.

Crompton a été à l’origine de trois jeux explosifs en complétant des passes de 51, 48 et 30 verges. Son prédécesseur, Alex Brink, ne pouvait pas attaquer les zones profondes parce qu’il n’avait pas le bras pour le faire. Troy Smith essayait, mais son manque de précision le trahissait. Maintenant, avec Crompton, on est capable d’exploiter les zones profondes. Ça change toute la dynamique! L’adversaire doit jouer différemment contre lui. Soudainement, tu ne peux pas faire des couvertures trop serrées à l’intérieur d’une zone de 15 verges parce que tu sais que l’adversaire peut viser le coup de circuit. Tu forces l’adversaire à surveiller tout le terrain et ça, ça donne de l’espace pour le jeu au sol et les passes plus courtes.

Au-delà des statistiques, j’aime le langage corporel, l’énergie et la confiance de Crompton. C’est visiblement un gars qui prend le contrôle du caucus et qui démontre un bon leadership. Je l’ai beaucoup observé contre Ottawa. Après les jeux, il rassemblait immédiatement le caucus en dirigeant ses receveurs et ses porteurs de ballon. Il démontre beaucoup de confiance et on voit bien que c’est un joueur très intelligent.

En entrevue d’après-match, Tom Higgins a dit que Crompton possédait ce petit je-ne-sais-quoi qui ne se calcule pas. Les anglais appellent ça le « it ». C’est invisible, mais ça se sent et c’est contagieux. Quand un quart-arrière possède cette qualité, elle se transmet comme par magie à tous ses coéquipiers.  

Marc Trestman disait toujours qu’un quart-arrière doit être capable de donner de l’espoir à son équipe. Présentement, on sent que c’est ce que Jonathan Crompton apporte. Depuis le début de l’année, je me demande si les joueurs offensifs, lorsqu’ils quittaient le caucus, ne prenaient pas leur position en marmonnant, convaincus qu’ils se dirigeaient tout droit vers un autre échec. Mais j’ai l’impression qu’avec ce nouveau leader, on croit qu’il y a vraiment une chance que chaque jeu fonctionne.

Je vous parlais des trucs qui ne se calculent pas... Crompton a lancé une interception vendredi, mais ça ne l’a pas du tout affecté.

Avant cette erreur, il était 5-en-9 avec des gains de 40 verges. Après : il a immédiatement dirigé une séquence qui a permis aux Alouettes de traverser le terrain et a éventuellement affiché des chiffres améliorés (10-en-16 pour 205 verges).

Quand Ottawa a marqué un touché pour mettre un peu de piquant dans le match à la fin du quatrième quart, Crompton est revenu sans perdre de temps avec une séquence qui a mené à une riposte. Enfin, l’attaque des Alouettes démontrait un peu d’appui à une brigade défensive qui a fait le gros du boulot depuis le début de la saison.

« C’était juste Ottawa »

C’est la ligne de plusieurs dénigreurs aujourd’hui. Les Alouettes ont gagné, mais contre un club d’expansion. Comme si ça ne comptait pas.

Personnellement, j’ai toujours dit que tu n’avais pas à t’excuser pour l’identité de ton adversaire. L’équipe au calendrier, l’équipe qui se présente sur le terrain, c’est l’équipe qu’il faut battre et c’est ce que les Alouettes ont fait.

Quand tu es enfoncé dans une séquence de six défaites, il n’y a plus de match facile. Tu es simplement heureux de gagner, d’avoir une base positive sur laquelle bâtir. Il faut une victoire pour commencer une séquence. C’est ce qu’ont les Alouettes, à eux de façonner la suite.

C’est vrai que le Rouge et Noir en est à ses premiers pas dans la LCF, mais ils n’ont fait cadeaux de deux points à personne depuis le début de leur renaissance. La semaine dernière, ils perdaient 11-7 contre Calgary avec six minutes à faire avant que le ciel ne leur tombe sur la tête. Le pointage final n’indique pas l’allure du match. Avant ça, ils avaient subi une défaite crève-cœur de 10-8 contre les Eskimos d’Edmonton. Puis ils ont battu les Argonauts de Toronto, qui ont lessivé les Alouettes 31-5...

Ça ne se reflète peut-être pas dans son nombre de victoires, mais le Rouge et Noir est un club compétitif et non une proie facile. Je lui lève mon chapeau, parce que je regarde ces gars jouer et je vois une belle attitude, beaucoup d’effort, du travail acharné.

Les yeux plus gros que la panse

La défensive des Alouettes, pour ne pas l’oublier, a connu un match solide. Deux revirements provoqués, trois sacs du quart, aucun gros jeu concédé... Mission accomplie. On a bien assisté à un petit passage à vide sur la séquence qui a mené au touché d’Ottawa en fin de match, mais elle s’explique simplement par de trop nombreux plaqués ratés.

Le portrait global, c’est qu’elle n’a accordé que dix points. Au football, une telle avarice vous mènera à beaucoup plus de victoires que de défaites!

Il faut, avant de vous quitter, que je vous parle de Sean Whyte. Ça a été un match difficile pour lui, ça c’est clair. Si les Alouettes avaient affronté une équipe qui possède une attaque plus dynamique, disons que ça aurait pu faire très mal.

Whyte, trop souvent, essaie d’aller chercher le botté de dégagement parfait. Il tente de refouler l’adversaire le plus profondément possible, mais ce faisant, il joue avec le feu. Encore hier, il a obtenu trois simples. Ça, calculez ça comme vous voulez, c’est 105 verges en cadeau à l’autre équipe. Vous me direz que ça donne aussi trois points qui auraient pu être fort utiles dans les circonstances, et c’est vrai. Mais je répliquerai qu’une équipe de pointe aurait su profiter d’un bon positionnement sur le terrain à répétition pour rendre ces trois points impertinents.

Whyte a exécuté neuf bottés de dégagement qui ont couvert une distance de 383 verges. Enlevez trois fois 35 verges et ajoutez les 38 verges de retour du Rouge et Noir, il en reste 240. C’est une moyenne de 27 verges par dégagement. Encore une fois, contre Ottawa ça peut aller, mais il ne faut pas que ça arrive trop souvent.

Ironiquement,  la plus longue course d’Ottawa a été de dix verges, la plus longue passe a été de 28 verges et le plus long retour a été de 25 verges. Alors les trois plus gros jeux du Rouge et Noir, ce sont les simples concédés aux Alouettes.

Whyte essaie d’être trop parfait. Il doit être rendu à une dizaine de simples cette saison. C’est une mauvaise tendance qu’il faut absolument arrêter.

Les Alouettes vont profiter de quelques journées de congé pour recharger les batteries. Pour la première fois depuis longtemps, il y avait des sourires dans le vestiaire après le match. Le lendemain, les blessures font moins mal, les bobos guérissent plus vite. On a quelque chose pour construire. Le but, c’est maintenant de partir une séquence de victoires.

Et quand on y pense, les Alouettes sont bien placés dans l’Est. Six des neuf matchs qu’il leur reste sont contre des rivaux de section, des rivaux qui sont décimés par les blessures.

Ça ne paraît peut-être pas au premier regard, mais l’avenir semble encourageant pour les Alouettes.