Chez les partisans du Canadien, on craignait les Sénateurs bien avant qu'on laisse tomber la toute première rondelle. Leur tour de force des 10 dernières semaines les avait laissés craintifs. On ne s'en n'était pas caché, on aurait préféré un autre adversaire que celui-là.

Puis, contre toute attente, le Canadien s'est retrouvé en avant 3-0 dans la série. C'était dans la poche, croyait-on. Jamais les Sénateurs n'arriveraient à battre Carey Price quatre fois de suite pour garder vivante leur incroyable séquence de succès. Quand ils en ont gagné deux contre le gardien par excellence de la ligue, le doute et la crainte, dans certains cas, ont vite refait surface.

ContentId(3.1132240):Rien à faire devant Price
bellmedia_rds.AxisVideo

Fallait lire les commentaires des internautes dans l'attente de ce sixième match. Michel Therrien avait atteint « la limite de son coaching ». Marc Bergevin était un directeur général surévalué incapable de bâtir une équipe en fonction des séries. L'heure était venue pour lui de faire un grand ménage, écrivait-on (après une saison de 110 points, faut-il le préciser). David Desharnais et Tomas Plekanec étaient trop petits pour ce type de bataille en séries. En P.K. Subban, on avait déboursé neuf millions $ pour s'offrir un amuseur de foule. Et le croiriez-vous, Carey Price n'était pas le gardien que tout le monde croyait. C'était les journalistes qui faisaient de lui un athlète plus grand que nature.

Ce n'était pas une opinion générale, heureusement. C'était celle de partisans émotifs craignant probablement que la saison prenne fin plus tôt que prévu. Les 21 000 spectateurs qui ovationnent Price chaque soir dans le Centre Bell reconnaissent que sans lui, le Canadien n'aurait jamais pu leur offrir ce genre de saison. Peut-être même qu'il n'y aurait pas eu de séries éliminatoires chez nous ce printemps. Et n'eut été ses arrêts répétés dans les derniers instants de ce dernier match, le Canadien aurait peut-être été forcé de disputer un septième affrontement, un scénario toujours risqué.

Curieusement, les attaquants des Sénateurs ne se sont pas appliqués à lui obstruer la vue aussi intensément que dans le match précédent. C'est bien connu, Price n'a pas beaucoup de mal à effectuer son boulot quand on lui permet de voir la rondelle. Ses 43 arrêts, comparativement à 19 seulement pour Craig Anderson, ont pavé la voie au cinquième jeu blanc de sa carrière en séries, le seul des cinq qui n'a pas été réussi aux dépens des Bruins de Boston.

Mettons sur le compte de la peur de perdre tous ces commentaires désobligeants émis sur le dos de certains membres du Canadien, joueurs et dirigeants. Le public souhaite tellement que l'étonnante seconde place au classement général débouche sur une coupe Stanley. Pas sûr que l'équipe possède tous les atouts pour se rendre jusque-là cette année, mais une fois en séries, Dieu sait ce qui peut se produire? Nous savons ça, nous au Québec, que les séries réservent parfois de très grandes surprises. Nous avons encore en tête les exploits de 1986 et de 1993 pour nous rappeler que ce ne sont pas toujours les formations les plus puissantes qui paradent avec la coupe.

On a eu chaud

Le Canadien, pour être bien honnête, a remporté ce match et la série par la peau des dents. Qui sait ce qui se serait passé si l'officiel Chris Lee n'avait pas erré avec un sifflet trop rapide quand Price a échappé une rondelle après un arrêt difficile qui avait permis au jeune et infatigable Jean-Gabriel Pageau de la pousser derrière lui. L'arbitre, qui n'était pas du bon côté de l'action, a perdu la rondelle des yeux en pensant que le gardien du Canadien l'avait emprisonnée contre son corps.

Le Canadien a réussi hier soir là où il avait éprouvé des ennuis dans cette série. Il avait été incapable jusque-là d'inscrire le premier but d'un match. Pourtant, cette saison, il avait été la seule formation de la ligue à ne pas avoir encaissé la défaite après avoir marqué le premier but dans un match disputé sur la route. Une fiche impeccable de 17-0-0.

C'était primordial qu'il frappe le premier pour faire tourner la chance, pour se redonner une certaine contenance et pour améliorer ses chances d'en finir avec un adversaire extrêmement coriace.

Et comme il y a parfois une justice quelque part, l'unique but de cette grande bataille a été celui de Brendan Gallagher qui, et de loin, est celui qui a joué de la façon la plus inspirante, du premier au dernier match. Il s'est sacrifié durant la série. Il s'est posté constamment là où ça fait mal dans une tentative pour ennuyer les deux gardiens utilisés par Ottawa. On lui a bûché dessus. Il a frappé à son tour. On l'a souvent fait basculer cul par-dessus tête, mais il s'est toujours relevé pour échanger coup pour coup avec ses assaillants. Les Sénateurs l'ont eu dans la face durant toute la série.

Ce fut David contre Goliath. Avec ses 5 pieds 9 pouces et ses 180 livres, Gallagher a tenu tête au défenseur Marc Methot qui, du haut de ses 6 pieds 3 pouces et de ses 230 livres, en a eu plein les bras contre lui.

Plus important encore, Gallagher a accompli sa mission sans écoper d'une seule pénalité, lui qui a été un joueur marqué par les officiels durant toute la saison. Il n'a pas volé son statut de héros dans un match de cette importance.

De son côté, le franc-tireur par excellence de la saison, Max Pacioretty, dont le jeu a été étrangement effacé durant la série, a été légèrement plus visible. Ses meilleurs moments, il les a connus dans un rôle défensif, notamment durant les désavantages numériques. Les Sénateurs ont été blanchis en quatre attaques massives.

Comme premier test, c'en fut tout un

Grâce à un départ fulgurant qui leur avait permis d'arracher les trois premières victoires, les joueurs du Canadien avaient rêvé secrètement d'une longue période de repos avant de pouvoir affronter le gagnant du duel Detroit-Tampa. L'arrêt sera plus court que prévu, mais suffisamment long pour soigner quelques blessures et refaire le plein d'énergie après la guerre de tranchées qu'ils viennent de gagner.

Les équipes qui bataillent dans les séries éliminatoires font face à d'énormes défis. Le Canadien vient d'en relever tout un et il faut s'attendre à ce que la suite des choses ne soit guère plus reposante.

Mais un match à la fois, comme dirait l'autre. Rappelons-nous les petits miracles de 1986 et de 1993. Il y avait Casseau dans le temps. Aujourd'hui, c'est Price.

Suffit d'avoir la foi.