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Le talon d’Alexis Barrière

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C’est sur une terrasse du Quartier latin que le rendez-vous avait d’abord été fixé en ce jeudi avant-midi ensoleillé de septembre, mais c’est plutôt un immense bâtiment industriel comme il y en a tant d’autres dans ce secteur sans saveur de l’Est de la ville jonché à l’angle des rues Dickson et Hochelaga qu’il faudra visiter pour aller à la rencontre d’Alexis Barrière.

Ce n’est pas la première fois que l’auteur de ces lignes se retrouve en ces lieux, sauf qu’il se demande chaque fois s’il ne s’est pas trompé de chemin en empruntant le long corridor qui mène jusqu’au Club de boxe de l’Est. Les indications se font rares et le bruit de chacun de nos pas qui foulent le sol bétonné et immaculé resonne comme un métronome tonitruant.

Une fois arrivé à destination, des affiches nous ramènent à une époque pas si lointaine où Kevin Lavallée était la tête d’affiche de galas organisée au Chapiteau Maisonneuve, mais Yvon Michel nous invite à revenir dans le moment présent et à le suivre à l’arrière du gymnase. C’est là que Barrière s’époumone aux côtés de son entraîneur SugarHill Steward.

Le poids lourd, qui vit en Floride depuis la fin de l’hiver, profite à ce moment-là d’un « congé » au milieu de son camp d’entraînement en vue du choc qu’il livrera contre Guido Vianello ce samedi soir à Philadelphie. Steward, quant à lui, est en ville, car un autre de ses élèves – Vladimir Shishkin – affrontera Osleys Oglesias en soirée au Cabaret du Casino de Montréal.

Pendant que l’athlète originaire de St-Jean-sur-Richelieu lance une combinaison, Michel nous fait remarquer quelque chose. « Regarde le talon de son pied droit, il ne touche jamais le sol. Je ne l’avais jamais remarqué auparavant. Maintenant, je ne vois que ça », avoue-t-il.

« À un moment donné, Sugar a boudé Alexis pendant une journée, parce qu’il avait fait du sac en gardant les pieds plantés au sol. Sugar lui avait dit qu’il avait compris le message, qu’Alexis n’avait plus besoin de coach pour l’entraîner! Ça prend une personnalité spéciale pour s’entraîner avec Sugar, ce n’est certainement pas à la portée de tout le monde. Mais Alexis est quelqu’un d’extrêmement intelligent et discipliné. Il en est assurément capable. »

Pendant toute l’heure que durera l’entraînement, le talon droit de Barrière n’effleurera jamais le plancher. Et comme Michel l’a souligné, il est juste impossible de ne pas le noter.

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Pour « le meilleur poids lourd québécois depuis Robert Cléroux dans les années 1960 », son promoteur vise grand et après un début de carrière relativement tranquille, un changement d’entraîneur s’imposait pour passer à la prochaine étape : celle des combats d’envergure.

« Pour qu’un boxeur réussisse à un haut niveau, il faut que l’entraîneur soit extrêmement compétent, explique Michel. Ici, on a deux entraîneurs qui ont cette compétence-là : Stéphan Larouche et Marc Ramsay. Et Alexis n’était avec ni l’un ni l’autre à ce moment-là...

« Stéphan était devenu moins impliqué dans la boxe, alors que Marc était extrêmement occupé. [Alexis] avait quelqu’un qui s’occupait très bien de lui, Marc-André Gauthier (il fait toujours partie de la garde rapprochée et de l’équipe d’entraîneurs de Barrière, NDLR), mais sans rien lui enlever, il ne possédait pas ce bagage d’expérience chez les professionnels. »

C’est donc tout naturellement que le promoteur s’est tourné vers Steward, qui a longtemps travaillé aux côtés de l’ancien champion des mi-lourds du WBC Adonis Stevenson. Michel savait cependant que la partie n’était pas gagnée d’avance, malgré le profond respect qu’ils éprouvent l’un envers l’autre. Steward est en effet rendu à un stade de sa vie où il choisit ses ouailles et au moment où le contact s’est fait, il en avait déjà plein les bras avec Tyson Fury.

C’est d’ailleurs dans ce contexte que Barrière est allé rejoindre Steward en Arabie saoudite. Il servirait de partenaire d’entraînement à Fury en préparation de son premier choc face au champion unifié des lourds Oleksandr Usyk. Une expérience qui ne devait durer qu’une petite semaine, mais qui s’est finalement échelonnée sur un mois d’intense entraînement.

« Quand je l’ai appelé pour lui proposer Alexis comme partenaire d’entraînement, je sais qu’il l’a fait juste parce qu’il m’aimait bien, parce que ça ne lui tentait pas, raconte Michel avec le sourire dans la voix. Il m’a dit qu’il allait le garder une semaine et que s’il ne l’aimait pas, il le retournerait chez lui. Après une semaine, il m’a rappelé pour savoir d’où il venait!

« Alexis était arrivé vers minuit à Riyad et à 10 heures le lendemain matin, il sparrait. Il ne l’avait même pas vu avant. C’était peut-être un moyen pour lui de s’en débarrasser et de passer à autre chose, mais il a vu quelque chose! Il l’a immédiatement intégré à l’équipe. »

« Ça faisait deux ans qu’Yvon me parlait d’Alexis lorsque j’ai commencé à travailler avec lui, s’est souvenu Steward. Mais comme j’étais occupé et toujours sur la route, je n’avais tout simplement pas le temps. Il y a finalement eu cette occasion pendant le camp de Tyson et j’ai enfin pu le voir à l’œuvre, voir comment il travaillait. J’ai beaucoup aimé ce que j’ai vu. »

À partir de là, les deux ne se sont jamais plus vraiment quittés. Steward a même exigé qu’il le rejoigne en Floride après leur premier combat en février dernier à Gatineau. Une relation à distance aurait permis d’enchaîner les victoires jusqu’à un certain niveau, mais le célèbre entraîneur ne vit qu’au rythme de son sport. C’est ce qui permet de former des champions.

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À l’image de plusieurs sportifs de haut niveau, Barrière aurait pu exceller dans n’importe quelle discipline avec un tout petit peu d’entraînement. À 6 pieds 4 pouces et près de 240 livres, il aurait facilement pu évoluer à la position d’ailier rapproché au football américain.

Michel, grand amateur de football, se plaît d’ailleurs à raconter que certaines personnes ici au Québec le confondent parfois avec le joueur étoile des Chiefs de Kansas City Travis Kelce. « Toutes les filles tombent en amour avec lui lorsqu’elles le voient », mentionne-t-il.

« Il a le charisme, il a tout ce qu’il faut, continue le vétéran promoteur dans une envolée qui lui est propre. S’il performe sur le ring comme nous pensons qu’il est capable de le faire, Alexis a le potentiel de devenir la plus grande vedette de l’histoire de la boxe au Québec. »

Plus sérieusement, Michel n’est nullement gêné de dresser des parallèles avec Usyk, celui-là même que Barrière devait « personnifier » au moment où il mettait les gants avec Fury. « Son intelligence du ring est supérieure, précise-t-il. Il frappe avec autorité et il est excellent en défense. Il met une pression sans nécessairement lancer de coups à ses adversaires. C’est quelqu’un de très cérébral, mais qui n’est pas pour autant inintéressant à voir boxer...

« Alexis n’est pas un boxeur à la Mike Tyson qui s’en va là pour arracher le cœur de ses adversaires. C’est un boxeur qui a besoin de temps pour comprendre et dès qu’il a compris, il se met en marche. Comme Usyk, avec beaucoup de force et avec beaucoup de précision. Et comme Usyk, il prépare tranquillement les choses avant de dénicher toutes les failles. »

Une analyse que ne partage pas entièrement Steward, qui en a vu d’autres, comparant davantage Barrière à son ancien protégé Stevenson en raison de ses habiletés athlétiques.

« Sa plus grande qualité, c’est son explosivité, affirme-t-il. Comme un joueur de football, il est capable d’atteindre sa cible, même si elle est très éloignée, avec beaucoup de rapidité.

« Je n’ai pas vu un boxeur aussi explosif qu’Alexis depuis Adonis. Quand ce dernier a passé le knock-out à Chad Dawson pour devenir champion du monde, il n’était pas si près de lui... Mais il a été capable de réduire la distance et de le surprendre grâce à son explosivité. Et ce n’est pas quelque chose d’instinctif. Non, c’est une chose qui s’apprend et qui s’enseigne! »

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L’entraînement est terminé et une dernière question – la plus importante! – vient à l’esprit.

« Pourquoi le talon? As-tu déjà regardé les sprinteurs? Leurs pieds sont toujours comme ça, indique Steward en plaçant son bras à 45 degrés. Personne n’est plus rapide qu’eux. Ce n’est pas un hasard si plusieurs mammifères ont leur pied comme ça. Ils doivent être prêts!

« Je pense que ça doit être la même chose pour les boxeurs. Ils doivent être toujours prêts et pour y arriver, ils doivent surtout toujours être en équilibre. Et quand tu es en équilibre, tu es toujours prêt à repartir et prêt à recommencer. C’est pour ça que je travaille là-dessus. »

C’est donc parce qu’il sait qu’un boxeur explosif peut causer énormément de dégâts que Steward insiste pour que le talon du pied droit d’Alexis Barrière ne touche pas le sol. Parce qu’il est aujourd’hui convaincu que le Québécois peut devenir champion du monde un jour.