COLLABORATION SPÉCIALE

Comme plusieurs, ma réaction initiale à l’annonce de la suspension de six matchs à Deshaun Watson a été très négative. Comment un joueur qui a été accusé par près de 30 femmes d’inconduite et d’agression sexuelle peut s’en tirer avec seulement six matchs de suspension? Comment un joueur qui vient de signer une entente de 230 millions de dollars garantis peut-il être amputé de seulement 345 000$ de ce contrat? Quel message envoyons-nous aux victimes de violence sexuelle?

Voici donc mes réflexions sur un sujet très délicat. Un sujet sur lequel j’ai rarement besoin de me pencher, mais que je considère essentiel dans les circonstances.

Le contexte

Il faut d’abord mettre la suspension en contexte. La juge Sue L. Robinson, qui a déterminé la durée de la suspension de Watson, a été nommée conjointement par la NFL et l’Association des joueurs. Auparavant, c’était la NFL qui agissait comme juge dans ces dossiers. La nomination d’un juge indépendant est la norme depuis la nouvelle convention collective de 2020. Il faut également souligner que la juge Robinson est liée par la jurisprudence en matière de violence sexuelle dans les dossiers similaires de la NFL, même si aucun dossier n’est identique dans des cas de la sorte.

La juge Robinson a tenu une audience de trois jours au mois de juin au cours de laquelle la NFL lui a présenté le cas de quatre victimes alléguées. Elle n’a donc pas entendu les 24 victimes alléguées. Selon son cadre légal, elle ne peut se baser que sur la preuve présentée devant elle. Les grands jurys de l’état du Texas ne sont pas allés de l’avant avec des accusations criminelles contre Watson citant un manque de preuves concrètes. Contrairement aux grands jurys, la décision de la juge Robinson reposait sur la prépondérance des probabilités et non sur une preuve hors de tout doute raisonnable. Un fardeau de la preuve moins sévère. Un fardeau de la preuve qui reposait sur les épaules de la NFL et qui a été bien établi dans le cas présent. La NFL réclamait une suspension d’une saison complète et environ huit millions de dollars. Le clan Watson réclamait une absolution complète, citant l’absence de faute. Elle a tranché pour une suspension de six matchs pour « conduite préjudiciable à la ligue ».

De l’extérieur, cette sanction semble nettement insuffisante. Ces femmes ont été victimes d’agression et d’inconduite sexuelle. Le modus operandi est clair et bien établi à travers les nombreuses accusations. Watson est un prédateur sexuel. Point final. Vous pouvez lire la décision ici et vous comprendrez assez vite.

La suite

La NFL dispose maintenant de trois jours pour aller en appel de la décision de la juge Robinson.

La NFL doit lancer un message et aller en appel

Ce qui est particulier dans ce processus est que c’est le commissaire Roger Goodell qui doit instituer l’appel et c’est également lui, ou une personne qu’il désigne, qui sera le juge de cet appel. Il pourrait donc décider d’aller en appel et imposer une sanction d’une saison complète et de plusieurs millions de dollars. Mais s’il agit ainsi, le clan Watson pourrait poursuivre la NFL devant la cour fédérale et la saga judiciaire se poursuivrait pendant plusieurs mois, voire plusieurs années.

Est-ce que Deshaun Watson pourrait demander un sursis de suspension et jouer cette saison dans un cas pareil? Peut-être. Est-ce que la NFL veut faire traîner ce dossier encore plus longtemps? Probablement pas. Mais est-ce que l’absence d’appel affecterait l’image de la NFL, si importante pour ses propriétaires? Peut-être et c’est probablement ce qui dictera la suite : l’image.

L’image

Tous les systèmes de justice ne sont pas parfaits. Ceci en étant le plus récent exemple. Au-delà de la preuve ou du manque de preuve, il n’en demeure pas moins que Watson a embauché les services d’une soixantaine de massothérapeutes sur une période de 15 mois et qu’une trentaine d’entre elles ont porté des accusations de comportements sexuels inappropriés. Il est l’image incarnée d’un prédateur sexuel et il ne purgera qu’une légère suspension marquée par une quasi-absence d’impact financier tout en empochant 230 millions de dollars au cours des cinq prochaines années. Publiquement, ça ne paraît pas bien du tout.

La NFL fait tout publiquement pour paraître une alliée des causes sociales. Que ce soit pour la diversité, l’inclusion ou le support aux femmes victimes de violence, la NFL est devenue championne des initiatives et des investissements symboliques. J’utilise le mot symbolique, puisqu’en réalité, la NFL fait piètre figure à plusieurs égards. Il n’y a que six entraîneurs-chefs issus des minorités et les dossiers de climat toxique comme celui des Commanders de Washington sont trop fréquents dans un circuit qui se vante d’être chef de file en matière de responsabilité sociale.

C’est donc un autre dossier épineux pour Roger Goodell qui doit évaluer les dommages collatéraux de la décision qu’il prendra au cours des prochains jours. Laissera-t-il tomber la poussière en espérant que les gens oublient? Ira-t-il de l’avant avec un appel pour prouver qu’il prend la chose au sérieux? La balle est dans son camp et je pense que l’image de la ligue sera encore une fois l’élément central dans sa décision.

Et le public ?

Le football est une religion aux États-Unis. À l’instar de l’Église catholique affectée par plusieurs crises et scandales au cours des dernières décennies, les fidèles continueront de se rendre aux temples du football comme ils se rendent encore à l’église les dimanches d’automne. Certains s’achèteront même des chandails avec le nom de Watson dans le dos. Mais comme père de deux filles, je me demande profondément comment on peut célébrer les exploits sportifs d’un prédateur sexuel. Comme citoyen d’un nouveau monde engagé dans une lutte contre les violences sexuelles, je me demande comment un circuit aussi puissant que la NFL peut rester indifférent face à un cas aussi sérieux que celui de Deshaun Watson.

La NFL passera à travers cette tempête comme elle a passé à travers les précédentes. Mais elle dispose d’une occasion unique d’attaquer ce problème de front et d’agir comme vrai vecteur de changement. Souhaitons que bientôt nous puissions parler des exploits des autres joueurs exceptionnels du circuit, non pas parce que la NFL aura enterré l’affaire, mais parce qu’elle aura enfin agi et que le message aura été clair.