Hockey

Sauvageau arrive au seuil du Temple

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MONTRÉAL — Pour pouvoir faire du hockey au féminin – l’article «au», elle y tient –, Danièle Sauvageau a cogné à bien des portes qui ne se sont pas toujours ouvertes au moment souhaité, lorsqu’elles s’ouvraient, ce qui ne l’a jamais empêchée de continuer à croire en son rêve. Lundi soir, à Toronto, s’ouvriront à elle, et à jamais, les portes les plus prestigieuses du sport qu’elle adore depuis qu’elle est «haute comme ça», afin de la remercier pour tout ce qu’elle a fait pour le hockey féminin.

Quinze ans après les deux premières joueuses, huit ans après sa compatriote québécoise Danielle Goyette, ce sera au tour de Sauvageau de devenir une immortelle du hockey, tout court, alors qu’elle fera son entrée au Temple de la renommée. Toutefois, elle y accédera dans une catégorie où le hockey féminin n’était toujours pas représenté, celle de bâtisseuse.

Il s’agira d’une autre première pour une femme qui les a additionnées au fil des trois dernières décennies.

Quelle autre femme peut se vanter, entre autres, d’avoir été la première à occuper une place derrière le banc d’une équipe de la LHJMQ, à titre d’adjointe à Gaston Therrien avec le Rocket de Montréal? Ou à devenir analyste à la Soirée du hockey, à Radio-Canada?

Sans oublier son bébé: le Centre de hockey de haute performance 21.02, le tout premier domicile des joueuses de hockey élite au Québec, qu’elle a fondé en 2019 à l’Auditorium de Verdun.

Pour Marie-Christine Boucher, qui a commencé à travailler aux côtés de Sauvageau il y a un peu plus de 25 ans à Hockey Canada, cet honneur n’arrive pas trop tôt. Aussi, il représente « un juste retour des choses » pour une femme qui, estime-t-elle, « a porté à bout de bras la promotion du hockey féminin ».

« Quand j’y pense, je trouve que le mot ‘première’ lui va bien », a-t-elle déclaré lors d’une récente entrevue avec La Presse Canadienne.

« Elle a été la première entraîneuse (canadienne) à gagner une médaille d’or olympique en hockey féminin, en 2002. Elle a lancé les Carabins (l’équipe de hockey féminin de l’Université de Montréal). Première directrice générale de la Victoire. Elle a été la première à tellement d’endroits», a énuméré celle qui a été la complice de Sauvageau lors des deux premières années d’existence de l’équipe montréalaise qui évolue dans la Ligue professionnelle de hockey féminin (LPHF) depuis sa création, en 2023.

« Je suis heureuse et fière que ça soit une femme d’ici, du Québec, qui devienne la première bâtisseuse à être intronisée au Temple de la renommée du hockey, a-t-elle ajouté. J’ai toujours beaucoup admiré Danièle et quand on a commencé le projet, ensemble, de lancer la Victoire – ça fait quelques fois que je le répète –, je me pinçais souvent en pensant que j’avais l’opportunité de lancer cette ligue de hockey professionnel avec une ‘franchise’ à Montréal et Danièle Sauvageau à mes côtés. »

Le temps s’arrête

Avec son riche palmarès de réalisations, et après tant d’années consacrées à sa mission de donner vie au hockey féminin et de le faire grandir, il allait de soi que Sauvageau deviendrait une immortelle de son sport, un jour.

Et pourtant, en ce début d’après-midi du 24 juin 2025, à Ottawa, le coup de fil qu’elle a reçu de l’ancien hockeyeur vedette Ron Francis, aujourd’hui président du comité de sélection du Temple de la renommée, l’a complètement estomaquée.

Il s’agit de revoir la vidéo de l’annonce, longue de seulement 56 secondes, pour saisir toute l’émotion que pouvait ressentir la Montréalaise âgée de 63 ans.

Il y avait ces pauses de quelques secondes dans sa voix où elle cherchait comment réagir, quoi dire, pour finalement admettre qu’elle était à court de mots. Quand elle a réussi à construire une phrase pour remercier le comité du « plus profond de son âme », les trémolos et les sanglots étaient clairement perceptibles.

« J’avais l’impression que le temps s’était arrêté», a-t-elle décrit lors d’une rencontre à son bureau du Centre 21.02, à trois semaines de la cérémonie d’intronisation.

« J’ai entendu une voix me dire ‘C’est le Temple de la renommée’, puis ‘Nous sommes sérieux’. À ce point-là, j’avais de la misère à respirer, j’avais de la misère à parler. Et là, j’ai dit ‘merci’. Je voulais dire merci du plus profond de mon âme. J’écoutais, mais je pensais seulement à mes parents. J’avais juste hâte de les appeler. »

Ce qu’elle a fait immédiatement après la fin du bref message de Francis, de sa chambre d’hôtel, où elle venait de mener une entrevue avec une joueuse admissible à la séance de sélection de la LPHF, qui allait s’amorcer à peine quelques heures plus tard, dans son rôle de directrice générale de la Victoire.

Il s’agit d’un réflexe prévisible de la part d’une femme pour qui la famille est au centre de toutes ses valeurs.

« Je viens d’une famille où je ne me suis jamais fait dire que je ne pouvais pas faire quelque chose. Mais le monde entier me le faisait, me le disait. Puis, je m’aperçois à quel point les valeurs à la maison sont importantes, parce que c’est ton filet de sécurité. Tu peux avoir l’inverse, tu peux être reconnue par le monde, mais si tu ne l’as pas à la maison, je ne peux même pas penser ce que ça peut représenter pour quelqu’un. C’est pour ça que je voulais appeler mes parents », précise-t-elle.

Du shampoing

À partir de là, les événements allaient se précipiter. Le Temple avait prévu une conférence de presse, mais il y avait aussi les derniers préparatifs liés à la séance de sélection. Ça incluait un détour par la salle de maquillage, puisque le repêchage allait se dérouler devant les caméras de télévision.

« J’ai mis les lunettes les plus foncées que j’avais. Je suis arrivée au maquillage et j’ai dit que j’avais les yeux rouges, parce que je m’étais lavé les cheveux et que j’avais du shampoing dans les yeux », relate-t-elle.

Maintenant, elle l’avoue; les yeux rouges n’avaient rien à avoir avec du shampoing.

« C’étaient des larmes », confie-t-elle, tout en qualifiant d’euphoriques les émotions qu’elle a ressenties dans sa chambre d’hôtel.

« Le Temple de la renommée du hockey, c’est le summum. La reconnaissance de ton sport, de ton milieu, c’est la plus haute reconnaissance », répond Sauvageau lorsqu’elle se fait demander ce que représente pareil honneur.

Puis, finalement, à quelques heures du début du repêchage, l’heureuse nouvelle a été ébruitée. Dans l’entourage de la Victoire, c’était le bonheur total.

Boucher dit avoir couru d’un bout à l’autre de l’arrière-scène pour rejoindre sa grande complice et lui sauter dans les bras.

« C’était spécial, parce qu’on était ensemble au repêchage quand elle nous a annoncé ça. Je me rappelle la joie chez tous les membres de la Victoire qui étaient là. Puis, c’était beau de voir à quel point elle était émue. À la fois émue et surprise, bien que ce soit tellement mérité », a souligné Caroline Ouellette, médaillée d’or en 2002, sous les ordres de Sauvageau, et intronisée au Temple de la renommée en 2023.

Ouellette avoue qu’elle n’a pas souvent vu Sauvageau aussi émue.

« Peut-être dans des moments de grandes victoires dans le passé, comme à Salt Lake City. Mais non, je pense que c’est vraiment l’un des moments où je l’ai vue très émue. »

À titre de membre du personnel d’entraîneurs de la Victoire, Ouellette était aux côtés de Sauvageau lorsque la séance de sélection s’est mise en branle.

« Pour l’avoir vécu, ce n’est pas évident. C’est tellement une grande nouvelle. Tout le monde t’écrit pour te féliciter, des gens, des fois, à qui tu n’as pas parlé pendant des années. C’était pendant la journée la plus occupée dans son rôle de directrice générale de la Victoire. Il y a des pourparlers d’échange, on cherche à voir comment on peut s’améliorer avec le repêchage. Je ne peux pas imaginer la journée qu’elle a eue et à quel point ç’a dû être occupé. Mais elle est restée calme et en contrôle, et tout a super bien été. »