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Louis Robitaille à l’école sibérienne de Guy Boucher

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L'entraîneur-chef québécois Louis Robitaille, derrière le banc de l’Omskie Krylya dans la VHL. (Omskie Krylya)

MONTRÉAL – Le quotidien d’un entraîneur de hockey, qu’il se vive au Cap-Breton ou à Omsk, reste le même, constate Louis Robitaille.

Enfin presque.

« Tu te lèves le matin, tu déjeunes et tu t’en vas à l’aréna. Mais au lieu de mettre des sandales, je mets des bottes d’hiver, parce qu’on est en Sibérie et qu’il fait -30°! »

Une fois à destination, le Québécois y passe le plus clair de son temps. Les jours de congé sont rares et finissent souvent par être convertis en une journée au bureau se terminant à 20 h, voire encore plus tard.

« L’aréna, c’est mon échappatoire. »

Car à la maison, Robitaille est seul. Quand il a accepté l’offre de Guy Boucher de quitter les Eagles du Cap-Breton pour aller diriger le club-école de l’Avangard de Omsk dans la KHL, le Québécois a dû faire le sacrifice de s’éloigner de ses trois enfants et de sa conjointe.

Son plus vieux, Kayden, bientôt 18 ans, poursuit son cheminement hockey dans une école préparatoire de Sherbrooke. Rachel, 12 ans, et la petite Livia, 6 ans, sont quant à elles demeurées au Cap-Breton, où elles continuent de fréquenter une école francophone.

« C’est ma femme qui a décidé en bout de ligne que je m’en venais ici. Elle m’a dit, si tu veux le faire pour ta carrière, inquiète-toi pas pour moi, je vais m’occuper des enfants. »

« Mais si ma fille m’appelle demain matin, qu’elle pleure, et que je sens que ma femme est en détresse et qu’elle a besoin de moi, je vais lâcher ma job et aller auprès d’eux », nuance toutefois Robitaille.

« La famille, c’est la priorité no 1, mais sans leur support, je ne serais pas ici aujourd’hui et je ne serais pas capable de m’épanouir comme coach. »

Les technologies de la communication étant ce qu’elles sont en 2026, Robitaille reste bien sûr en contact avec les siens sur une base quotidienne, et ce malgré le décalage horaire d’une dizaine d’heures les séparant.

« Je reste éveillé jusqu’à 1 h du matin, parce que c’est l’heure où les enfants finissent l’école et peuvent m’appeler. Et le matin, je me lève de bonne heure pour leur dire bonne nuit. »

Ce n’est qu’ensuite qu’il enfile ses bottes d’hiver et file vers son havre de glace pour une autre longue journée de travail.

***

Guy Boucher et Louis Robitaille Les entraîneurs Guy Boucher et Louis Robitaille, dans le vestiaire de l’Omskie Krylya. (Omskie Krylya)

Robitaille et Boucher ont fait connaissance il y a quelques années par l’entremise de Martin Raymond, le mentor qu’ils ont en commun.

Quand Boucher a repris du service dans la LNH à titre d’entraîneur adjoint des Maple Leafs de Toronto à l’aube de la campagne 2023-2024, le tacticien a préparé son retour en consultant son entourage, notamment Robitaille, qui venait de quitter les Olympiques de Gatineau pour les Eagles.

« Ça faisait une couple d’années qu’il ne coachait plus (quatre, NDLR.) quand il m’a appelé pour qu’on se rencontre. On a passé des journées ensemble dans un café du Vieux-Montréal à parler de hockey et échanger. Et on est resté en contact après ça. »

Visiblement, ç’a cliqué entre les deux hommes. Si bien qu’à la conclusion de sa première saison à la barre de l’Avangard, Boucher a songé à Robitaille pour appliquer sa vision du hockey et du développement à l’ensemble de l’organisation.

« Quand il est arrivé ici, avec l’accord des propriétaires, il voulait amener un modèle plus linéaire, à l’image de la Ligue nationale et de la Ligue américaine. »

« C’est un défi qui m’intéressait, qui me déracinait. Les gens qui me connaissent savent que je suis un gars de challenge. C’est important dans le coaching de sortir de sa zone de confort et de continuer à apprendre. »

Sans dire qu’il était à la croisée des chemins après neuf années à diriger un banc de la LHJMQ, Robitaille sentait que le moment était venu de passer à autre chose pour l’avancement de sa carrière.

« Quand je passais des entrevues [pour des postes dans la Ligue américaine] dans les dernières années, on me soulignait que je n’avais jamais coaché d’hommes, jamais coaché dans le pro. »

« Ce n’est rien contre le hockey junior, au contraire, insiste-t-il. J’y retournerais demain matin et je serais très heureux, mais cette opportunité qui s’est présentée me permet surtout de travailler avec Guy, d’apprendre de lui à tous les jours.

« Je suis un bien meilleur coach aujourd’hui en janvier 2026 que je l’étais quand la saison s’est terminée l’année passée au Cap-Breton. »

—  Louis Robitaille

Selon son estimation, l’Omskie Krylya, le club formateur que Robitaille dirige dans la VHL, emploie « à 95 % » le système de jeu de l’Avangard.

Résidant dans le même quartier, Boucher et Robitaille se côtoient régulièrement dans leurs environnements de travail respectifs pour arrimer leur vision.

« C’est important de rester à l’affût, parce que Guy c’est un gars qui pense la game, qui est très bon à changer et à ajouter des choses. Il est très visionnaire. »

« Son système de jeu est aligné sur mes valeurs, ajoute Robitaille. C’est-à-dire de jouer rapide, d’être physique, d’appliquer constamment de la pression et d’être intelligent défensivement. C’est un défi. »

Celui-ci a d’abord été de vendre le style de jeu nord-américain à ses joueurs, tous de nationalité russe.

« C’est complètement à l’opposé de ce dans quoi ils ont grandi. Les Européens aiment revenir vers l’arrière, ils aiment le temps de possession », note Robitaille.

« C’est une game difficile à jouer que d’être constamment en pression. Ça amène un niveau de fatigue tant physique que mentale, parce qu’un revirement, ça donne un 2 contre 1. Quand tu es plus passif, tu te contiens, tu gères ton énergie. Il y a cette balance-là à aller chercher avec eux et le camp d’entraînement a été difficile pour cette raison-là. »

N’empêche, ces nouveaux protégés ont accepté la proposition sans rechigner, assure le pilote.

« On a bâti une nouvelle équipe parce qu’on n’avait pas énormément de talents. […] Il fallait qu’on amène des joueurs de l’extérieur, des joueurs autonomes comme en Amérique du Nord. Les joueurs qui ont signé ici savaient exactement dans quoi il s’embarquait. Ils connaissaient la mentalité de Guy Boucher. »

Les résultats sur la patinoire, jusqu’ici, le prouvent. L’équipe qui n’a jamais accédé aux séries en quatre années d’existence occupe le cinquième rang du classement général de la VHL, un circuit de 32 clubs.

Bref, le message passe. Et ce en dépit de la barrière de la langue.

Robitaille dit s’appuyer entre autres sur « 5-6 » de ses joueurs ayant déjà transité par le système de développement nord-américain pour communiquer ses idées. Ses entraîneurs adjoints, pour la plupart bilingues, sont aussi mis à contribution.

« Au début, il y a eu une période d’adaptation, mais aujourd’hui je suis capable de faire un meeting sans avoir de traducteur. Les gars comprennent mes termes et je fais beaucoup plus de vidéos, parce qu’avec le côté visuel, ils voient exactement ce que je veux dire. »

Après tout, Robitaille a affaire avec des pros. Des hommes qui ont du vécu.

Louis Robitaille L'entraîneur-chef de l’Omskie Krylya, Louis Robitaille, félicitant un de ses joueurs dans le vestiaire. (Omskie Krylya)

« C’est leur job, leur business. […] Ils ont cette pression de subvenir aux besoins de leur famille. Ils veulent que ça marche, ils veulent avoir du succès, tant individuellement que collectivement. »

« Il s’agit d’être juste, d’être précis et d’établir un partenariat avec eux autres, poursuit Robitaille. Mon capitaine, Georgi Berdyukov, a 34 ans. Son petit gars, qui vient parfois dans le vestiaire, a l’âge de ma fille. Prendre un café avec un homme le matin, sans rien enlever aux jeunes de 19-20 ans, ce n’est pas la même réalité qu’un gars de 34 ans qui a fait 8 ou 9 organisations dans la VHL ou la KHL.

« C’est une réalité différente qui me challenge. »

Déracinant, oui, mais épanouissant.