Hockey
hockeyOpens in new window

« Sa vie, c’est le hockey » : Jaromir Jagr, le pro de 53 ans

Publié le 

en diffusion null sur undefined
« Il fait des squats à 9h15 le soir... à 53 ans, ça n'a pas de sens! »

« Il fait des squats à 9h15 le soir... à 53 ans, ça n'a pas de sens! »

« Sa vie c'est le hockey. C'est un passionné pur et dur »

« Sa vie c'est le hockey. C'est un passionné pur et dur »

« C'est un privilège de jouer avec une légende comme ça »

« C'est un privilège de jouer avec une légende comme ça »

MONTRÉAL – « Ben non, c’est pas vrai. »

Jérémie Blain se souvient s’être arrêté un instant à la vue de la scène. Comme pour se pincer. Venait-il vraiment de voir ça?

La séance d’entraînement des Knights de Kladno étant terminée depuis belle lurette déjà, il croyait être tout seul dans l’aréna. Comme d’habitude.

C’est du moins ce que lui suggérait la noirceur complète dans laquelle étaient plongées les douches, vers où il se dirigeait, quand un léger mouvement perçu dans son champ périphérique a attiré son attention.

Il était là.

Debout, dans l’immense bain-tourbillon, les deux mains sur un bâton de hockey. Jaromir Jagr, maniant une rondelle imaginaire avec un poids de 10 kilos fixé à la lame de son bâton.

« La première fois que j’ai vu ça, je me suis dit : “J’ai hâte d’appeler mes chums!" »

***

À 53 ans, la légende tchèque joue encore au hockey.

Professionnellement.

Près de huit ans après avoir disputé son dernier match dans la LNH avec les Flames de Calgary, Jagr a récemment entamé sa 38e saison chez les pros, dans l’uniforme de ses Knights de Kladno, un club de l’Extraliga dont il est depuis cet été propriétaire minoritaire.

Au quotidien, quatre Québécois – dont Jérémie Blain – ont le privilège cette année de compter l’increvable immortel parmi leurs coéquipiers. Le RDS.ca s’est récemment entretenu avec chacun d’entre eux.

Voici quelques-unes des anecdotes qu’ils ont bien voulu nous partager.

« Jaromir. Enchanté. »

Daniel Audette, Samuel Vigneault, Jérémie Blain et Phil Pietroniro n’étaient même pas nés quand Jagr a joué son premier match dans la LNH avec les Penguins de Pittsburgh en 1990. Qui aurait osé prédire qu’ils partageraient un jour un vestiaire avec lui en Tchéquie?

Pas eux.

Jérémie Blain (défenseur) : Jamais, jamais, jamais, jamais je n’aurais cru ça possible!

Sur la route, je suis capitaine de l’équipe cette année. C’est moi qui a le « C » sur son chandail et lui qui a le « A ». Si tu m’avais dit quand j’avais 12 ans, que j’habitais à Longueuil, et que je regardais Jagr à la télé avec les Rangers, Philly ou Dallas, que je serais son capitaine un jour, je t’aurais dit : « De quoi tu parles? C’est impossible! »

Samuel Vigneault (attaquant) : Quand tu arrives dans une équipe, c’est dur de se souvenir des noms de chaque joueur, parce que tu rencontres 20 personnes en même temps. Mais je peux te dire que le sien, je ne l’ai pas oublié.

Quand il m’a serré la main et m’a dit : « Jaromir. Enchanté. », je ne pouvais que lui répondre : « C’est correct, je sais qui tu es! »

Daniel Audette (attaquant) : La première fois que je l’ai vu en personne, c’est ici. Il était pas mal plus grand et plus gros que je pensais. C’est tout un bonhomme pareil!

Phil Pietroniro (défenseur) : Si tu m’avais dit quand j’avais 15 ans que durant ma carrière j’allais avoir l’option de jouer avec lui, j’aurais dit oui tout de suite. Ç’a rendu ma décision de venir ici pas mal plus facile à prendre. Le gars est une légende.

Un ours

Après avoir pris part à chacun des 11 matchs préparatoires des Knights, Jagr a subi une blessure qui a repoussé ses débuts au 17 octobre dernier. Le 68 ne joue peut-être pas toutes les rencontres des siens, mais il a récemment récolté son premier point de la campagne – une passe – à sa quatrième et plus récente sortie. Ce n’est évidemment plus le Jagr d’antan, lui qui joue en moyenne une dizaine de minutes par match, mais Jagr reste Jagr.

Blain : Il y a des séquences cette année où c’était un flashback d’il y a 20 ans. C’est l’enfer.

Audette : Il voit les jeux en avance. C’est sûr que côté patin, ce n’est plus comme dans son prime, mais sa tête et son physique sont encore là.

Vigneault : Aucun humain de 53 ans n’est supposé être capable de jouer dans cette ligue. C’est quand même une bonne ligue, et pour être capable de jouer avec nous autres, il faut que tu sois vraiment intelligent.

Pietroniro : Je l’ai vu faire deux jeux complètement fous l’an dernier. Dans le premier, il a fait mal paraître quelqu’un à la ligne bleue, avant de faire une passe soulevée parfaite pour une redirection facile.

Pietroniro : Puis, il y a eu un but à Brno. Il avait deux ou trois gars sur le dos, mais il a trouvé le moyen de se détacher d’eux pour ensuite marquer d’un tir parfait. Après le but, il a reçu une ovation, ce qui était fou, sachant qu’on était sur la route.

Vigneault : Il est quand même grand et gros (6 pi 3 po, 230 lb). Il utilise vraiment ça à son avantage, même s’il a perdu de la vitesse.

Blain : À mon premier 1 contre 1 avec lui à l’entraînement, il était dans le coin de la patinoire avec la rondelle et il la laissait là sans bouger. C’était comme s’il me disait : « Viens la chercher ».

Pendant 26, 27 ou 28 secondes, je n’ai pas touché au puck. Le puck n’a pas bougé. Il me prenait d’un bord, puis de l’autre. Il m’a agrippé l’avant-bras et je ne pouvais plus bouger mon hockey. J’étais incapable de me rendre au puck. Incapable.

C’était comme les combattants de l’UFC qui se battent au Daghestan contre des ours l’été. La même affaire. C’est un ours, c’est aussi simple que ça.

Jaromir Jagr Jaromir Jagr pendant un échauffement, avec son coéquipier québécois Jérémie Blain. (Rytíři Kladno)

Jagr le « rink rat »

Si le deuxième meilleur pointeur de l’histoire de la LNH derrière Wayne Gretzky joue encore, alors que la plupart de ses pairs sont déjà avancés dans leurs projets de retraite, c’est qu’il se tient en forme. Et pas seulement dans le bain-tourbillon…

Blain : C’est un « rink rat » (rat d’aréna). Ce gars-là, il vit à l’aréna. Je n’ai jamais vu ça.

Durant notre camp d’entraînement, on avait deux pratiques par jour. […] Après la première, on retournait à la maison pour une sieste d’après-midi, avant de revenir à l’aréna vers 17 h 30-18 h pour un autre entraînement et aller au gym ensuite.

En temps normal, je suis tout le temps le dernier sorti de l’aréna. Mais un soir, en plein mois de juillet à 21 h 15, j’entends un bruit au rack à squats. Je me retourne… [Jagr] faisait des squats à 21 h 15. À 53 ans, ça n’a pas de sens.

Audette : Après les pratiques, il reste sur la glace. Il enlève son casque et il demeure sur la patinoire une bonne trentaine de minutes de plus que tout le monde.

Vigneault : Pour les pratiques, il va mettre des poids dans ses patins et il va souvent patiner avec une veste de poids sur lui aussi. Il prend son cardio et sa mise en forme vraiment au sérieux, même à son âge. C’est incroyable.

Pietroniro : Quand j’étais jeune, je me souviens d’avoir vu quelque part sa routine avec un élastique sur la patinoire. Il la fait encore à ce jour.

Audette : L’élastique est attaché sur un vieux manche de bâton qu’il place dans l’ouverture de la porte de la bande. L’autre bout de l’élastique est attaché à lui et il patine vers l’avant en faisant des sprints.

Blain : Il fait aussi des élastiques avec ses souliers et son équipement au complet, sauf ses patins.

Pietroniro : Il fait ça après la séance d’échauffement. Il réchauffe ses jambes.

Blain : Il doit avoir 22 paires de patins. Ils sont tous rouillés, les lacets sont jaunes, bruns, verts… Il a des patins pour tout. Pour tout. Il a des patins pour aller sur la patinoire une heure avant la game. Et il a des patins pour marcher à l’entour de l’aréna, à l’entour du gym.

La première fois que je l’ai vu faire ça, je capotais. Il marche avec ses patins sur lesquels sont attachés des poids de 5 livres des deux côtés de ses chevilles. […] Avec 20 livres en plus, il se promène les deux mains sur son bâton, qui est lui aussi plus pesant. Il marche en faisant des poussées avec ses pieds comme s’il patinait. Il est quasiment assis à 90 degrés. […] Il est focus, il ne dit pas un mot, il ne regarde pas personne et il fait ses affaires.

L’heure du conte avec Jaromir

Jagr, ce n’est pas qu’une bête de l’entraînement. C’est aussi une encyclopédie. Un amant du hockey qui aime transmettre son vécu. Et maintenant qu’il s’est départi de la majorité de ses parts dans le club de son enfance, il a tout le temps de jaser.

Et de jouer. Encore et toujours.

Vigneault : Dans le vestiaire, il est assis assez près de Dan (Audette), de moi et de quelques autres joueurs étrangers. Ces dernières semaines, on dirait qu’il vient plus vers nous. Il s’ouvre plus à nous et on capote, parce qu’il a des histoires incroyables sur le temps qu’il a joué avec Mario Lemieux et sur plein d’autres affaires. Il est vraiment smatte dans la chambre.

Jaromir Jagr Jaromir Jagr, dans le vestiaire des Knights de Kladno. (Compte Instagram de Jaromir Jagr)

Audette : Il me raconte beaucoup d’histoires du temps qu’il était en Amérique du Nord et dans la LNH. Plein d’histoires de joueurs de hockey. Il m’a aussi raconté une couple d’histoires de quand il jouait contre mon père (Donald Audette, NDLR).

Blain : Quand il rentre dans le vestiaire, c’est l’heure du conte avec « Jags ». On le rend jeune, et là, il part. On peut parler pendant une heure et demie après les pratiques, les pieds encore dans nos patins.

Ce que les gars m’ont dit, c’est qu’il ne faisait jamais ça l’année passée. Il était propriétaire et il y avait des trucs qui ne marchaient pas avec l’organisation. Je pense que ça lui a donné un gros soulagement cette année de vendre 80% du club. Il n’a pas besoin de dealer avec la logistique. Il est lui-même.

Pietroniro : C’est dans son ADN. Pour lui, c’est juste normal de jouer à son âge. C’est fantastique d’être témoin de ça chaque jour. Il voulait rester en forme et regardez-le aller, il joue sa 38e saison professionnelle à 53 ans. C’est spécial. On ne voit pas ça souvent, pour ne pas dire jamais. Sauf pour « Jags ».

Vigneault : Je pense que c’est la seule affaire qu’il sait faire. Qu’il veut faire. Sa vie, c’est le hockey. C’est un passionné, dur et dur.