MONTRÉAL – Quand Allan Sirois a bouclé sa carrière junior avec une saison inattendue de 59 buts et 127 points, il s’est mis, tout naturellement, à rêver à la Ligue nationale. Au pire, se disait-il, il pourrait gagner sa vie en jouant dans la Ligue américaine. C’était un plan parfait, au-delà de toutes les attentes qu’il aurait pu entretenir un an plus tôt.

Son agent avait réussi à lui décrocher un contrat accompagné d’une invitation garantie au camp d’entraînement des Blues de St Louis. Il a sué sous les ordres de Mike Keenan, patiné en compagnie d’Al McInnis et Chris Pronger. Quand on l’a retranché, on lui a dit qu’il commencerait l’année dans la Ligue de la Côte Est.

« Je ne savais même pas que cette ligue-là existait avant de me faire descendre, raconte-t-il en riant. Quand on m’a dit que j’allais jouer à Baton Rouge, je n’avais aucune idée où c’était. J’ai regardé sur une carte, j’ai vu que c’était complètement en bas. Ça m’a pris 35 heures de route à partir de Rimouski. »

La LNH n’aura jamais été plus qu’un rêve. Vingt ans après cette traversée panaméricaine vers l’inconnu, la ligue dans laquelle Sirois a appris les rouages du hockey professionnel lui ouvrira les portes de son Temple de la renommée. Il sera l’un des deux Québécois intronisés au panthéon de l’ECHL en 2016. L’autre est l’ancien gardien de but Daniel Berthiaume.

La cérémonie aura lieu vendredi à Kalamazoo, au Michigan. Quand on l’a appelé en novembre pour lui demander s’il pensait pouvoir se libérer pour y assister, il n’a pas hésité une seconde. L’honneur lui est allé droit au cœur.    

« Au début, j’étais surpris, mais je suis très, très heureux qu’on reconnaisse ma carrière de cette façon. J’ai passé dix ans dans cette ligue, j’ai assez bien joué. C’est excitant. J’ai hâte, ça n’a pas de bon sens! »  

Allan SiroisAucun jeune joueur ne grafigne les patinoires extérieures de son patelin en s'imaginant un jour brûler la « Coast », un circuit mineur qui se positionne à la base de la chaîne alimentaire du hockey professionnel. Pour chaque David Desharnais ou Mike Condon, qui ont réussi à utiliser l’ECHL comme un tremplin, une quantité innombrable de joueurs y réaliseront tôt ou tard qu’il n’y aura pas de suite à leur ascension. Terminus. On descend ou on reste sur les rails et on apprécie le voyage même si on sait qu’on ne pourra que humer l’odeur des plats qui sont servis en première classe.

Mais il fut une époque où Allan Sirois avait presque abandonné l’idée de gagner sa vie en jouant au hockey. La Ligue de la Côte Est, ça a été sa ligue, celle qui lui a permis de réaliser son rêve. Alors pour lui, ce voyage à Kalamazoo vaut bien toutes les plaques qui sont accrochées à l’intersection des rues Front et Yonge, à Toronto.

« J’avais eu une belle année à 18 ans en gagnant la coupe du Président avec les Saguenéens. Mais l’année d’après, ça n’avait pas été trop fort. Je m’en allais sur mes 20 ans et je me disais qu’il n’y aurait peut-être pas beaucoup de hockey pour moi après ça », se remémore-t-il.

La naissance de l’Océanic a changé la ligne de vie de Sirois, il en est convaincu. Née du déménagement des Lynx de Saint-Jean, « l’Équipe de toute une région » avait besoin d’une vedette locale pour forger son identité. L’acquisition de Sirois, un natif de Rivière-du-Loup, s’est avérée un grand coup. Premier capitaine de l’histoire de l’organisation, il a terminé la saison au troisième rang du classement des buteurs et septième meilleur marqueur de la LHJMQ. Avant que les Lecavalier, Richards et Crosby passent dans le Bas-du-Fleuve, Sirois a été la première grande vedette de l’Océanic, qui a retiré son numéro 12 en 2003.

« Je crois qu’on avait gagné moins de dix matchs sur la route avec quelque chose comme une vingtaine de victoires à la maison, se souvient approximativement l’ancien as marqueur. Le support des partisans était incroyable. Avec Hugo Turcotte, Christian Caron et Max Blouin, j’étais un des rares vétérans de l’équipe et on avait vraiment tout donné pour l’organisation. On avait fait les séries et on avait même passé la première ronde, ce qui était quand même remarquable avec l’équipe qu’on avait. Je n’oublierai jamais cette année-là. »

« Ce n’est pas une mauvaise vie... »

Les premières années de Sirois dans l’ECHL rassemblent tous les clichés généralement associés aux ligues de cette envergure. Un marché atypique, un entraîneur plus coloré que compétent et, pour un jeune Québécois, une adaptation difficile causée par la barrière de la langue.

Les Kingfish de Baton Rouge étaient une équipe moyenne. Sirois a été leur premier marqueur dès sa première année, mais il s’ennuyait en Louisiane. « Si je n’avais pas autant aimé le hockey, je serais parti », dit-il.

La deuxième année a été pire. L’équipe était dirigée par Dave Schultz, le célèbre fier-à-bras des Flyers de Philadelphie. « Je ne voulais pas lui dire, parce qu’il était pas mal tough, mais ce n’était pas fort son affaire! Il était pas mal craqué! »

Sirois a été échangé en Floride puis, à la fin de la saison, est devenu joueur autonome. Il a alors reçu un appel de Jack Capuano. Celui qui dirige aujourd’hui les Islanders de New York était à l’époque à la barre du Pee Dee Pride, une nouvelle équipe qui avait vu le jour l’année précédente à Florence, en Caroline du Sud. Sirois a accepté son offre et y a passé les sept années suivantes.

« Je me disais que j’allais jouer du mieux que je pouvais et que si j’avais des offres ailleurs, j’y penserais. Sinon, je me voyais rester là. Aujourd’hui, je n’ai pas de regret. Ce n’est pas une mauvaise vie, être payé pour avoir du fun... »   

Sirois promet qu’il en a eu, du fun. À sa première année, le Pride a atteint la demi-finale des séries éliminatoires. L’équipe jouait devant des foules de près de 6000 spectateurs et, comme à Rimouski, le gars de Rivière-du-Loup était l’un des favoris de la foule.

« Je me battais une fois de temps en temps. Ils nous appelaient la French Connection, moi et Dany Bousquet. On a joué ensemble pendant quatre ans avant qu’il quitte pour l’Europe. »

Lui aussi a été tenté par le Vieux Continent. Peter Stastny l’a appelé et a tenté de le recruter – en français, s’il vous plaît! – pour qu’il aille jouer en Slovaquie. Mais Sirois a fini par prendre racine en Caroline du Sud. Il a touché de bons salaires, a marié une fille de la place et s’est éventuellement trouvé un emploi qui l’occupait entre les saisons.

Des chiffres impressionnants

Allan SiroisQuand le Pride a été dissout, Sirois a passé quelques années dans ses valises. Il a joué à Greenville, à Winston-Salem et au Texas. À 33 ans, il s’est cassé un bras et a vu dans cette malchance un signe de la vie.

« Quand je suis revenu, j’avais de la misère à prendre des lancers. Un soir, assis sur mon divan avant notre dernier match, je me suis dit que c’était le temps de faire autre chose. Je pensais que j’allais le regretter six mois plus tard, mais non, ça ne m’a jamais démangé. Dans le fond, j’étais prêt. »

Seulement quatre joueurs ont joué plus de matchs dans l'ECHL que les 687 que Sirois a disputés. Il a marqué 249 buts et arrive au neuvième rang du classement des meilleurs marqueurs de l’histoire du circuit avec 594 points. Il est aussi le meilleur pointeur de l’histoire du défunt Pride avec 432 points en 486 parties.

Âgé de 40 ans, Sirois habite aujourd’hui à Columbia, à une heure de route de Florence. « C’est comme Rivière-du-Loup – Rimouski! », compare-t-il. Au cours des cinq dernières années, il a monté les échelons chez Budweiser, où il supervise une équipe de sept vendeurs. « Je suis manager », dit-il en s’excusant d’avoir perdu son français.  

Sa femme et lui sont les parents d’Alexa, qui aura bientôt 12 ans. Son père et sa mère, qui ne rataient pratiquement jamais ses matchs quand il jouait à Rimouski, lui manquent, tout comme ses deux sœurs. Mais c’est là-bas qu’il a décidé de fonder sa propre famille. Il aura une pensée pour eux et pour tout le chemin parcouru quand il prendra le micro vendredi, à Kalamazoo, où il sera honoré par une ligue qu’il ne connaissait même pas avant de s’y faire envoyer.

La pensée l’amuse, l’inspire. « Je pourrais commencer mon discours comme ça... »