MONTRÉAL – Le vénérable Scotty Bowman a publié 213 messages sur Twitter depuis son inscription sur la plateforme en 2010. Deux d’entre eux concernent Lane Hutson.

« Dans un tournoi à l’Université Notre Dame, j’ai vu une jeune étoile montante née en 2004 du nom de Hutson », écrivait Bowman en septembre 2013. Le joueur qui avait attiré son attention était alors âgé de 9 ans.

« Il était plus jeune que tous les autres garçons et laissez-moi vous dire que c’était quelque chose à voir. Le dernier que j’ai vu patiner aussi bien à cet âge est Todd Marchant d’East Amherst NY. Wow! Quel plaisir de les voir jouer. »

Ironiquement, ces quelques mots ont peut-être ouvert la voie à l’arrivée de la jeune merveille, près de neuf ans après qu’ils aient été écrits, dans la même ville où leur auteur a paradé cinq fois avec la coupe Stanley. Rob Hutson, en tout cas, les a pris au sérieux.

« C’est à ce moment-là qu’on s’est dit qu’on devrait peut-être prendre tous les moyens qu’on pouvait pour le "kid" », relate le père du polarisant espoir du Canadien dans une conversation avec RDS.

Les Hutson sont une famille de hockey sculptée dans le vent froid de l’Illinois. Le paternel est né à Swan River, près de la frontière séparant le Manitoba de la Saskatchewan, et a joué son hockey mineur à Edmonton. À l’adolescence, il a obtenu une bourse pour aller jouer à l’Université de l’Illinois à Chicago. Il y a trouvé la femme de sa vie, Julie, et a décidé d’y établir sa future famille.

Lane est le deuxième des quatre fils du couple. Son frère aîné, Quinn, a été l’un des meilleurs marqueurs de la USHL l’an dernier et jouera avec lui l’an prochain à Boston University. Cole, 16 ans, vient d’intégrer le programme de développement américain. Lars, 13 ans, a passé la saison dernière dans un programme AAA au New Jersey où le paternel est entraîneur.

« Ma femme dit toujours qu’elle a cinq garçons », rigole Rob, l’arbre duquel les pommes ne sont pas tombées très loin. « Je ne crois pas qu’il y ait une année où je n’ai pas coaché depuis que j’ai arrêté de jouer en 1998. »

Rob Hutson dirigeait l’équipe novice des Red Wings de Barrington, un club de la banlieue de Chicago, en 2010. Son plus vieux, Quinn, en faisait partie. Sean Behrens, un choix de deuxième ronde de l’Avalanche du Colorado il y a un an, était parmi ses protégés. « Il y en avait d’autres qui sont devenus de très bons joueurs », insiste-t-il. Toujours est-il que cet automne-là, il a posé un geste qui n’a pas fait l’unanimité dans la famille. Il a retranché Lane, qui lui était d’âge pré-novice.

« Ma femme était furieuse », dit-il en riant. Mais c’est là que, pour la première fois, Rob Hutson a vu de quel bois se chauffait réellement son petit gars.

« Je lui ai dit qu’il pourrait seulement s’entraîner avec notre équipe. Il n’était pas content, bien évidemment, mais il était si déterminé à me le faire regretter. Il a travaillé, travaillé, travaillé si bien qu’à Noël, non seulement il jouait des matchs avec nous, mais il était devenu notre deuxième meilleur joueur. »

Ce récit dépasse le stade de la simple anecdote dès qu’on prête l’oreille aux histoires d’autres hommes de hockey qui ont hérité de l’encadrement de Lane Hutson dans les étapes subséquentes de sa jeune carrière. Il offre un aperçu de la motivation intrinsèque qui anime le défenseur format réduit et permet de mieux comprendre ce que voulait dire Hutson lorsque, dans les minutes suivant sa sélection par le Canadien au dernier repêchage, il a affirmé qu’« une fois sur la glace, tout le monde est de la même taille ».

« Pour Lane et pour toute notre famille, l’âge n’a jamais été un facteur, résume son père. Une fois que les patins sont chaussés, il n’y a plus d’excuses. Les autres peuvent être plus gros ou plus petits, du temps de glace c’est du temps de glace et c’est là que les vraies choses se décident. Ça a toujours été notre philosophie et c’est ce qu’on a essayé de lui inculquer, mais pour être bien honnête, je ne crois pas qu’on ait grand-chose à voir avec sa façon de voir les choses. Sa nature compétitive, c’est comme s’il était né avec. »

Une pugnacité frôlant l’obsession

À 42 ans, Adam Nightingale a un parcours impressionnant. Il a été pendant quatre ans le directeur des opérations hockey des Spartans de l’Université Michigan State, puis a passé quatre autres années comme entraîneur dans la LNH avec les Sabres de Buffalo et les Red Wings de Detroit. Il a écoulé les deux dernières saisons à la tête des équipes U17 et U18 du programme de développement américain.

Dix ans, quotidiennement, dans le hockey de haut niveau, sans compter une carrière de joueur qui l’a mené dans la NCAA et la ECHL. Dans tous les souvenirs qu’il a pu accumuler, Lane Hutson remonte à la surface.

« Il est probablement le gars le plus compétitif et le plus constant que j’ai jamais côtoyé, lance Nightingale d’entrée de jeu. Pendant les deux années durant lesquelles je l’ai dirigé, je ne l’ai jamais vu lever le pied ne serait-ce que pour un seul exercice. Aucune consigne n’est trop niaiseuse pour lui et il fait absolument tout avec la pédale au plancher. Même dans un environnement où il fréquentait l’élite de son groupe d’âge, des gars qui se nourrissent de la compétition, il se démarquait en ce sens. »

Lane Hutson en son et images

La théorie la plus facile pour expliquer cette pugnacité frôlant l’obsession est celle de l’instinct de survie. Hutson, il est pertinent de le rappeler, mesure 5 pieds 8 pouces et pesait 151 livres au début du camp de développement du Canadien le mois dernier. Il a toujours été celui qu’on pointait d’un doigt sceptique en raison de son gabarit. Normal, dans ces circonstances, de sentir qu’on a besoin d’en faire plus que les autres.

Mais la théorie la plus facile n’est pas toujours la bonne. Dans ce cas-ci, Dan Muse propose une explication bien plus simple.

« Je crois qu’il aime ça! Il y a des gars qui aiment juste sincèrement se mesurer aux autres dans chaque petite chose qu’ils font. Pour afficher cette attitude avec autant de constance, il faut que ça vienne du cœur. Il faut adorer ce labeur quotidien dont d’autres se passeraient bien certains matins. »

Muse était l’entraîneur de l’équipe U18 du programme américain lorsque Hutson s’alignait avec les U17. Cette année-là, il a fait appel au petit défenseur pour dix matchs contre des adversaires de la USHL. Hutson a tellement bien fait qu’il a mérité sa placer sur la formation qui a participé au Championnat du monde des moins de 18 ans.

« Quand il a commencé à venir s’entraîner avec nous, il ne reculait devant rien. Dès le tout début, il était compétitif. Il est comme ça dans tout ce qu’il fait. Certains joueurs, quand ils se retrouvent à être les plus jeunes d’un groupe, ils vont laisser la place aux plus vieux, ils vont rester en arrière et vont se contenter d’observer. Il n’y avait rien de tout ça avec Lane. »

Les États-Unis ont été surpris en quarts-de-finale à ce Mondial U18. Hutson a terminé le tournoi au deuxième rang du classement des pointeurs de l’équipe.

Défendre « avec passion »

Des points, c’est ce que Lane Hutson est reconnu pour offrir à son équipe. Et si le hockey était doté d’un système qui en attribuait pour le style, ce magicien sur patins aurait déjà quelques records à son actif.

« Mais souvent, il ne reçoit pas assez de crédit pour son jeu défensif », intervient Adam Nightingale au fil de la conversation. Quatre défenseurs qui portaient les couleurs de l’équipe américaine des moins de 18 ans ont été repêchés dans la LNH cet été. Deux d’entre eux ont été sélectionnés avant Hutson en deuxième ronde. Mais leur entraîneur soutient que du lot, c’est le choix du Canadien qui était son meilleur arrière défensif.

« Il utilise son bâton d’une façon incroyablement efficace, explique-t-il. Il a une très longue portée. Je crois qu’il a une envergure de 6 pi 1 po. Il joue comme si c’était le cas, en tout cas, et il est déterminé à bien jouer en défensive. Tu sais, ce n’est pas rare de voir un jeune défenseur qui est doué offensivement, mais qui n’est pas si intéressé à finir les jeux. Lane le fait avec passion. »

Si la parole de Nightingale ne suffit pas, prenez celle de Dan Bylsma. L’ancien entraîneur-chef des Penguins de Pittsburgh et des Sabres de Buffalo est venu visiter son ancien collègue un jour au centre d’entraînement de Plymouth, dans le Michigan.

« À un moment donné, il est descendu et m’a demandé : "C’est qui, ton numéro 48? Je n’ai jamais vu un joueur se servir aussi intelligemment de son bâton en défensive" », se rappelle Nightingale.

Il est maintenant de notoriété publique qu’avant le repêchage, Hutson a fourni à toutes les équipes qui ont demandé à le rencontrer le rapport d’un spécialiste attestant que sa poussée de croissance n’était pas terminée. Rob Hutson tient rigueur à ceux qui ont levé le nez sur son fils en raison de son gabarit. S’ils avaient fait leurs devoirs, dit-il, ils auraient appris que son frère Quinn a grandi d’un pouce dans l’année qui a précédé son 20e anniversaire. Il soutient que Lane pourrait potentiellement gagner deux pouces par année avant de souffler autant de bougies.

Lane HutsonPar contre, lorsqu’on lui fait remarquer qu’une version aussi costaude de son fils serait quelque chose à voir, il se braque.

« Non, ça ne le serait pas. S’il devait effectivement grandir autant, il perdrait certaines facettes de son jeu qui le rendent aujourd’hui si unique. Combien de joueurs de 6 pieds sont capables de faire ce qu’il fait sur une glace? Pas beaucoup! Cale Makar, quand il est arrivé dans la NCAA, faisait 5 pi 9 po. Il en fait aujourd’hui 5 et 10 et demi. Mais il joue plus gros que ça. Il joue comme s’il n’avait peur de rien. Il joue avec la mentalité que lorsqu’il est sur la glace, tout le monde est de la même taille. Quand vous adhérez à ça, rien ne vous dérange. »

Jusqu’ici, Lane Hutson s’est foutu de la gueule de ses critiques à tous les niveaux et sur toutes les plateformes. Il serait étonnant que cela cesse l’an prochain alors qu’il accèdera aux rangs universitaires américains avec les Terriers de Boston University. Son entraîneur Jay Pandolfo est déjà prêt à affirmer que sa recrue pilotera l’une de ses unités d’avantage numérique et jouera « un rôle majeur » au sein de sa brigade.

Mais qu’en sera-t-il quand viendra l’heure de franchir la dernière marche, celle qui s’est avérée trop haute pour tant de joueurs pourtant si doués avant lui? Hutson saura-t-il entrer dans le manège même s’il doit se mettre sur le bout des orteils pour respecter la hauteur minimale requise?

« Il n’y a aucune chance que je parie contre ce jeune-là, se mouille Dan Muse, qui a jadis côtoyé des défenseurs comme Ryan Ellis et Samuel Girard dans un rôle d’entraîneur-adjoint avec les Predators de Nashville. C’est le genre de personne qui va trouver un moyen d’y arriver. Je sais qu’il n’y a pas beaucoup de gars de sa grosseur [dans la LNH], mais il y en a. Ses attributs vont bien au-delà de ses simples aptitudes physiques. Mentalement, il est très fort. Sa motivation, elle est inégalée. Il y a quelque chose de spécial à l’intérieur de lui. »

« Je ne crois pas que c’est de rêver en couleurs que d’imaginer Lane dans la LNH, ajoute Pandolfo, qui a joué pendant 15 ans dans le circuit Bettman et qui était jusqu’à tout récemment entraîneur-adjoint chez les Bruins de Boston. Je le vois clairement connaître du succès au plus haut niveau. Ses qualités cadrent parfaitement avec le hockey qui s’y joue de nos jours. Je serais l’homme le plus surpris au monde s’il n’arrivait pas à y faire sa place. »