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90 minutes d’enfer, une vie de fierté

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MONTRÉAL - Casquette du Canada sur la tête, chandail de Montréal sur le dos, sourire généreux au visage, Gerry Frappier est visiblement heureux lorsqu’il apparaît sur l’écran de l’ordinateur.

Entre la fin de sa journée de « travail » à titre de bénévole dans les cuisines de l’organisme communautaire « Hell’s Kitchen » et son souper, il est heureux de faire une petite visite à la maison par le biais de l’application WhatsApp. Il est 9 h au Québec; 16 h à Kharkiv, ville du nord-est de l’Ukraine située à une trentaine de kilomètres de la frontière et de la ligne de front où soldats russes et ukrainiens meurent par centaines tous les jours.

À Kharkiv, où il effectue une sixième mission humanitaire depuis le début de la guerre, il y a quatre ans.

« Tout va bien », s’empresse de répondre l’ancien président de RDS avant même d’avoir entendu la première question.

« Les sirènes d’urgence partent une dizaine de fois par jour. Des bombes tombent du ciel et font trembler les immeubles. Des drones d’observation nous passent au-dessus de la tête. Mais je réagis comme les gens de la place. Je suis prudent. J’écoute les directives. Quand les sirènes retentissent ou quand l’application de sécurité qu’ils ont installée sur mon cellulaire me donne une alerte rouge, je m’assure de non seulement rester loin des fenêtres, mais d’avoir au moins deux murs de protection entre moi et l’extérieur... au cas où. La cuisine où je passe mes journées est dans un sous-sol, ce qui est déjà sécuritaire. En plus, on est au centre de Kharkiv. C’est un coin plus tranquille de la ville. On est à une trentaine de kilomètres de la ligne de front. Des immeubles ont été détruits par les bombes, mais le secteur où je suis n’est pas une cible constante de l’armée russe », explique Gerry Frappier.

Tout en se montrant le plus rassurant possible, l’ancien grand manitou de RDS ne peut passer sous silence l’expérience très difficile qu’il a vécue au cours d’une nuit la semaine dernière.

« Après six missions humanitaires, j’en ai entendu des explosions. Mais là, je dois admettre que j’ai vécu 90 minutes d’enfer. On était en pleine nuit. Il était 3 h. Les sirènes nous avisant d’une attaque imminente m’ont réveillé. J’ai juste eu le temps de me mettre à l’abri que les bombes ont commencé à sauter partout autour. J’en ai compté au moins 20, peut-être 25 et il y en a deux qui sont tombées vraiment près de mon immeuble. Ça m’en prend beaucoup pour me déstabiliser, mais là je peux dire que j’ai vraiment eu peur. Il faisait noir, j’étais seul et je me sentais vraiment seul alors que l’immeuble vibrait au rythme des déflagrations», raconte Gerry Frappier avec franchise.

La fierté au quotidien

Une fois les 90 minutes d’enfer passées, une fois un calme relatif revenu, Frappier n’a pas été en mesure de refermer l’œil.

Facile à comprendre…

Mais dès 7 h, il était à son poste dans la cuisine de l’enfer où des résidents de Kharkiv, appuyés de bénévoles comme lui, mettent l’épaule à la roue tous les jours pour confectionner des repas qui sont ensuite distribués à des soldats campés sur la ligne de front. Des repas qui sont aussi acheminés dans deux hôpitaux de la ville où des soldats tombés au combat sont soignés.

« On travaille fort. Mais c’était le deal », convient l’ancien président de RDS.

Une fois la corvée de patates et autres légumes nécessaires pour la confection de la soupe du jour terminée, il passe à la préparation du pain.

« C’est un rituel très précis. Il faut respecter les directives à la lettre sinon on se fait rabrouer. Il faut couper la pâte dans le bon sens, il faut respecter la quantité de 150 grammes par morceaux avant de mettre les grosses plaques au four. Les cuisinières – majoritairement des femmes qui ont mis leur carrière de dentiste, d’enseignantes et d’autres fonctions bien en vue de côté pour joindre l’effort de guerre contre la Russie – travaillent sans relâche. Les bénévoles aussi. Ça bourdonne, mais tout le monde arrive à communiquer malgré les langues différentes. Il faut dire qu’un sourire, ça se comprend dans toutes les langues. Et malgré le travail difficile, malgré la situation qui est très difficile, on trouve tous le moyen de sourire », raconte Frappier qui entre au travail à 7 h et quitte la cuisine en fin d’après-midi une fois la corvée de vaisselle est terminée.

Gerry Frappier raconte sa journée de travail et les tâches qu’il multiplie avec une fierté évidente. Une fierté qui est contagieuse dans les locaux de la « Hell’s Kitchen ».

« Quand tu vois les visages sévères, fatigués et inquiets des soldats qui viennent ramasser les repas pour repartir vers la ligne de front, tu ressens de la fierté. Tu te sens utile. Les résidents de Kharkiv qui nous dirigent dans la cuisine sont très fiers aussi. C’est leur façon de prendre part à la guerre. De défendre leur pays.»

Anniversaire à Kharkiv

Comme la vingtaine de bénévoles qui travaillent à ses côtés, Gerry Frappier ne met pas seulement sa vie en danger quotidiennement.

Il vit dans des conditions pas évidentes en matière d’hygiène. « Je porte fièrement ma casquette du Canada, mais je peux te dire que je la porte aussi parce que je n’ai pas été en mesure de me laver les cheveux depuis que je suis ici. Il y a de l’eau potable dans mon appartement, mais pas assez de pression pour prendre des douches. Je me lave avec des serviettes humides. Ça peut passer pour le corps, mais c’est bon à rien pour les cheveux », lance-t-il en riant.

Gerry Frappier a aussi payé de sa poche les quelques milliers de dollars nécessaires pour l’achat du billet d’avion aller-retour entre Montréal et Cracovie, le transport terrestre et ferroviaire pour traverser l’Ukraine à deux reprises : le 17 février lors de son arrivée et le 15 mars alors qu’il reviendra à la maison, en plus de verser des pourboires généreux pour mousser sa sécurité.

En prime, c’est à Kharkiv et non avec ses nombreux parents et amis que Gerry Frappier célébrera, le 10 mars, son 69e anniversaire de naissance.

« Oui c’est difficile, mais c’est quand même un cadeau que je m’offre. Aider les Ukrainiens, aider ceux et celles qui sont frappés par la guerre, c’est important pour moi. C’est pour ça que je suis de retour pour une sixième mission. C’est aussi important pour la vingtaine de bénévoles qui sont avec moi. Des Américains, des Anglais, un Australien, un Norvégien, un Allemand et un autre Canadien qui vient... de Montréal », défile Frappier.

Un des bénévoles américains apporte une touche particulière à la mission actuelle.

« Le gars s’appelle Ed. Dans un des coins de la cuisine, il y a une plaque honorant la mémoire d’un disparu. Je croyais que c’était en hommage aux soldats de la place morts au combat. Mais je suis allé plus près il y a quelques jours. J’ai vu que la plaque honorait la mémoire de son fils qui est venu appuyer l’armée ukrainienne en 2022 au début du conflit et qui est décédé au combat. C’est spécial », de témoigner Gerry Frappier.

Lors du quatrième « anniversaire » de l’assaut de l’armée russe en Ukraine, Gerry Frappier s’est demandé comment souligner l’événement.

« Il y avait des cérémonies organisées au centre-ville. J’ai songé à y prendre part et finalement, je n’y suis pas allé. Avec les drones russes qui font de la reconnaissance au-dessus de Kharkiv, il aurait pu être imprudent de se retrouver au milieu d’un gros groupe. L’armée russe aurait pu profiter de l’occasion pour bombarder la ville. J’ai donc opté pour la prudence. En plus, j’avais mon travail à faire. Je ne suis pas venu ici en touriste. Je suis venu pour donner un coup de main aux Ukrainiens. »