RDS.ca vous propose une série de rencontres avec des athlètes qui ont vu leur destin chamboulé après une victoire ou d’une prestation inoubliable. Aujourd’hui, la joueuse de tennis Hélène Pelletier revient sur sa victoire dans un match de double contre Martina Navratilova en janvier 1985 qui lui a ensuite permis de mener une brillante carrière dans le monde des communications.

Ç’a beau faire plus de 35 ans, mais les amateurs de tennis d’ici s’en souviennent probablement comme si c’était arrivé hier. Les plus passionnés n’ont jamais oublié le pointage : 5-7, 6-4 et 6-4.

C’était un soir plutôt frisquet de janvier 1985. Hélène Pelletier et sa partenaire ontarienne Jill Hetherington ont signé l’une des victoires les plus improbables du tennis canadien en battant Martina Navratilova et Gigi Fernandez au 1er tour d’un tournoi de la WTA organisé en Floride.

L’histoire avait suscité passablement d’intérêt à l’époque, même si le Québec vibrait résolument au rythme d’une confrontation entre les Canadiens et les Nordiques qui allait être présentée le lendemain. Mais Pelletier n’a rien oublié de ce succès qui a bouleversé le cours de son existence.

« Ma rampe de lancement, lance celle qui a disputé son dernier match un an et demi plus tard pendant une généreuse entrevue accordée à RDS.ca. Cette victoire m’a vraiment ouvert toutes sortes de portes. Ç’a été mon passeport pour ma carrière dans le monde des communications. »

Il ne s’agit certes pas de son plus grand exploit à ses propres yeux – elle a remporté le tournoi de Rio de Janeiro en juillet 1984 et participé au Tournoi des Championnes d’Orlando en avril 1985 – mais il est bon de rappeler que Navratilova était un monstre sacré du tennis mondial à l’époque.

Autant en simple qu’en double, l’Américaine d’origine tchèque ne laissait que des miettes à ses adversaires. Pendant la seule campagne 1984 – qui s’est échelonnée de mars 1984 à la mi-mars 1985 –, Navratilova a notamment gagné 15 des 16 finales auxquelles elle a participé en simple.

C’est extrêmement difficile à croire, mais ce n’est rien par rapport à ce qu’elle accomplissait en double. Au moment d’affronter Pelletier et Hetherington, elle surfait sur une série de victoires commencée en... 1981 à la suite de sa défaite en demi-finale des Internationaux des États-Unis.

Et même si elle était privée de sa partenaire régulière Pam Shriver – blessée – avec qui elle a remporté 109 matchs consécutifs d’avril 1983 à juillet 1985, Navratilova avait immédiatement connu du succès avec Fernandez en enlevant le tournoi de Washington deux semaines plus tôt.

Hélène Pelletier***

Cela peut paraître particulièrement anecdotique aujourd’hui en raison des grands succès connus par Bianca Andreescu et Félix-Auger-Aliassime ces derniers temps, mais il fallait une bonne dose de détermination pour espérer faire carrière sur la scène internationale dans les années 1970 et 1980. Il y a peut-être eu Carling Bassett-Seguso, sauf que c’est l’exception qui confirme la règle.

Il n’y avait pas de structure et surtout pas d’argent pour développer le plein potentiel des jeunes athlètes qui possédaient un tant soit peu de talent. « Si ce n’avait pas été de mon père, je ne serais jamais sortie de Charlesbourg », mentionne l’analyste des matchs de tennis à RDS. J’envie tous ces jeunes qui ont obtenu un soutien qui peut se chiffrer jusqu’à un million de dollars... »

C’est ainsi que Pelletier s’est retrouvée au Rollins College, à Orlando, en Floride, où elle parfait son apprentissage sur le circuit universitaire américain. Elle obtient son diplôme en théâtre et communications en 1983, tout en évoluant sur le circuit de la WTA, sauf qu’elle est déjà une joueuse usée. « Je n’ai jamais joué plus de trois semaines consécutives en santé », avoue-t-elle.

Ses chevilles l’ont handicapée pendant toute sa carrière et, encore aujourd’hui, son corps lui rappelle ponctuellement à quel point le sport pratiqué était drainant. Pas de physiothérapeute, pas d’attelle et des chaussures de mauvaise qualité... Pelletier se demande plus que jamais si tous ces sacrifices en valent réellement la peine, alors qu’elle s’apprête à affronter Navratilova.

Qui plus est, son moral est au plus bas en janvier 1985. Elle vient en effet de rompre avec son fiancé et n’a pas mangé depuis deux jours. Si la jeune femme âgée de 26 ans décide finalement d’aller jouer ce match perdu d’avance, c’est uniquement pour honorer son engagement auprès de sa compatriote. Ce n’est certainement pas parce qu’il s’agit d’un intéressant défi à relever...

D’autant plus que quelques mois plus tôt à Fort Lauderdale, en Floride, Navratilova et l’Australienne Elizabeth Sayers avaient rossé les deux joueuses canadiennes 6-2 et 6-1 au premier tour. Leur jeu n’avait pas progressé à ce point pour espérer un dénouement différent.

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Pelletier ne s’attend donc à rien et la paire américaine remporte la première manche 7-5. Par contre, la Québécoise retrouve le sourire après chaque échange. « J’ai joué pleinement libérée », confie-t-elle. Toutes les balles qui atterrissaient hors ligne depuis des années sont maintenant en jeu. Les Canadiennes reversent la vapeur et enlèvent les deux manches suivantes 6-4 et 6-4.

Pelletier et Hetherington prouvent ainsi que Navratilova n’est pas invincible. « On a joué le match comme un rêve, déclarera Pelletier au quotidien Le Soleil après son triomphe. Tout ça s’est déroulé comme au ralenti, à la manière des rêves où l’on marche sur les nuages. On jouait toutes les deux au filet, de façon fougueuse. On réussissait des lobs remarquables. »

Après avoir battu les Américaines Mary Lou Piatek et Wendy White 6-4 et 6-2, les Canadiennes sont ramenées sur terre en quart de finale par les Soviétiques Svetlana Cherneva et Larisa Sachenko, qui s’imposent 7-6 et 7-5. Pelletier « s’enrichit » alors de 587 dollars, mais nombre d’observateurs croient alors que la confiance gagnée lui permettra de s’enrichir véritablement.

Sauf que les blessures – encore elles – viennent tout gâcher. Ses chevilles l’obligent à faire de la figuration au Tournoi des Championnes et les résultats en Grands Chelems ne sont guère mieux avec des éliminations au premier tour à Roland-Garros et Wimbledon. Il est de plus en plus évident que les sacrifices n’en valent plus la peine. Qu’il est temps de passer à autre chose...

Aux Internationaux du Canada à l’été 1986, le cœur n’y semble plus. Après son élimination au premier tour des qualifications en simple, Pelletier reconnaît qu’elle a peut-être livré son dernier match. Il aura finalement lieu quelques jours plus tard, une défaite en double de 4-6, 6-0 et 6-4.

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La nouvelle retraitée trouve rapidement du boulot en obtenant une pige à Radio-Canada pour le tournoi auquel elle avait participé quelques jours plus tôt et fait ensuite des classes en tant que journaliste à CKAC et CITE. Elle embrasse pleinement sa nouvelle carrière et personne ne pourra la faire changer d’idée. L’arrivée en ondes de RDS à l’automne 1989 scellera son destin à jamais.

« Plusieurs personnes m’ont suggéré de ne pas emprunter cette voie, car il n’y avait pas trop de débouchés à cette époque, mais c’est ce que je voulais faire. C’est ce dont j’avais le plus envie, affirme Pelletier. J’ai eu la chance d’apprendre mon métier aux côtés d’un animateur comme Louis-Paul Allard. Quand on y pense, je n’avais peut-être pas l’expérience nécessaire pour faire partie d’une équipe aussi chevronnée à Bonjour champion!, mais ç’a été une école formidable. »

À RDS, Pelletier se retrouvera notamment à l’animation du bulletin Sports 30, mais c’est véritablement à l’analyse des matchs de tennis qu’elle trouvera sa voix et deviendra l’une des personnalités les plus respectées de la profession. Pas mal pour une « jock qui jouait au tennis », conclut-elle en riant. Pas mal, mais surtout très inspirant pour toute une génération de femmes.

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