COLLABORATION SPÉCIALE
Je viens de terminer le tournage de la deuxième saison de Baseball l’Académie, avec, entre autres, l’excellent Josue Peley, qui sera diffusée sur RDS dès le 20 juin prochain. Cette émission, produite par le sympathique Jean-Michel Vanasse, vise à aider les jeunes et les entraîneurs à mieux comprendre les techniques de base dans toutes les facettes du baseball.
Pour moi, c’est surtout une occasion privilégiée de parler aux jeunes, de voir ce qu’ils vivent sur le terrain et de mieux comprendre leur réalité.
J’ai moi-même trois garçons actifs dans le baseball, dont deux au niveau universitaire américain. Ajoutez à cela mon expérience comme entraîneur et comme analyste depuis plusieurs années… et un constat s’impose :
Le baseball a changé.
Le baseball a évolué.
Les techniques sont plus raffinées. Les données nous permettent de mieux comprendre ce qui se passe sur le terrain. Les entraîneurs ont accès à une quantité impressionnante d’outils et de plateformes pour enseigner les subtilités du jeu.
Et je tiens à saluer sincèrement tous ceux qui prennent le temps de se former, pas seulement ceux qui suivent les formations obligatoires, mais aussi ceux qui cherchent constamment à progresser.
Mais malgré toute cette belle évolution, j’ai parfois l’impression qu’on échappe à quelque chose d’essentiel.
J’ai l’impression qu’on est en train de développer des robots qui n’ont plus le droit à l’erreur.
Et ça, selon moi, va complètement à l’encontre de l’essence même du baseball.
La peur d’échouer
Vous connaissez probablement cette célèbre citation de Michael Jordan :
« J’ai raté plus de 9 000 tirs dans ma carrière. J’ai perdu près de 300 matchs. Vingt-six fois, on m’a fait confiance pour prendre le tir de la victoire… et je l’ai raté. J’ai échoué encore et encore et encore dans ma vie. Et c’est pour cela que je réussis. »
Au baseball, un frappeur qui maintient une moyenne de ,300 est considéré comme excellent.
Ça veut dire qu’il échoue sept fois sur dix.
Et pourtant, on voit encore des joueurs, des entraîneurs et parfois des parents réagir à ces sept retraits comme s’il s’agissait d’un échec complet.
Récemment, j’ai discuté avec un jeune voltigeur de 14 ans qui avait laissé tomber une balle frappée en hauteur, une balle qu’il aurait probablement pu capter avec un effort moyen.
Je lui ai demandé comment il avait vu le jeu.
Sa réponse m’a frappé.
On lui avait déjà dit qu’il n’y avait personne derrière lui au champ extérieur et qu’il valait mieux jouer « safe », limiter les dégâts et accepter un simple plutôt que risquer qu’une balle passe derrière pour un double ou un triple.
Autrement dit : il avait peur d’essayer.
Peur d’échouer.
Peur de nuire à son équipe.
Et moi, ça m’a troublé.
Pourquoi ne pas plutôt encourager nos jeunes à tenter tous les jeux qu’ils sont capables de faire?
Peut-être qu’en 11U il va échapper une balle importante. Peut-être même que son équipe va perdre.
Et alors?
S’il est accompagné correctement, cette erreur devient un apprentissage.
Quelques années plus tard, cette même balle sera captée sans même qu’il y pense.
Le développement passe par la confiance.
Le plaisir.
Le droit à l’erreur.
Et on oublie parfois quelque chose d’essentiel : le baseball reste un jeu. Un jeu extraordinairement difficile où même les meilleurs échouent plus souvent qu’ils réussissent.
On dirait parfois qu’on a remplacé le plaisir par l’obsession du résultat.
Au baseball, il faut apprendre à célébrer ses réussites, même les petites. Une bonne présence au bâton. Une balle bien frappée même si elle est attrapée. Une décision courageuse sur les buts.
Et il faut aussi apprendre à accueillir les échecs autrement.
Pas comme une preuve qu’on n’est pas assez bon.
Comme une information.
Comme une leçon.
Parce qu’au baseball, si on commence à avoir peur d’échouer, on finit souvent par arrêter d’essayer.
Et la peur d’échouer… tue le développement.
Parce que si chaque erreur entraîne des soupirs, des regards désapprobateurs, des parents frustrés ou des commentaires des coéquipiers… il devient normal que les jeunes jouent avec le pied sur le frein.
Le rôle des entraîneurs
D’abord, si vous êtes entraîneur bénévole, merci.
Sincèrement.
Parce qu’un entraîneur va probablement influencer davantage de personnes en une saison que plusieurs adultes dans toute une vie.
C’est énorme comme responsabilité.
Et ce rôle dépasse largement les connaissances techniques.
Comme je le répète souvent :
Ça joue comme c’est mené.
Si vous passez votre temps à contester les arbitres, vos joueurs vont finir par croire que les erreurs viennent toujours des autres et des arbitres.
La grande qualité d’un entraîneur, ce n’est pas d’éviter les erreurs.
C’est d’accepter qu’elles fassent partie du processus.
Vos joueurs vont se faire retirer sur des prises.
Ils vont manquer des relais.
Ils vont commettre des erreurs.
On prend des notes.
On pratique.
On corrige.
Mais pas dans la colère.
J’aime beaucoup cette idée :
Au baseball, il y a deux résultats possibles : tu réussis ou tu apprends.
Un entraîneur en contrôle de ses émotions aura presque toujours un impact positif.
Et quand je dis en contrôle, je parle autant du langage verbal que du langage corporel.
Si tout le parc entend vos interventions… il y a de bonnes chances que vous ne soyez déjà plus en contrôle.
Même chose avec les consignes constantes.
On entend parfois des instructeurs guider chaque pas des coureurs comme si on décidait du sort du monde.
Il y a pourtant moyen d’enseigner sans étouffer.
Responsabilisons nos jeunes
Un phénomène qui me frappe de plus en plus : on veut tout contrôler.
On dirait qu’aucun joueur ne peut prendre une décision sans validation du coach.
La course sur les buts est probablement le meilleur exemple.
Un coureur au premier. Une balle frappée au champ centre.
Le jeu est devant lui.
Pourquoi ne pas le laisser décider?
Va-t-il se faire retirer au troisième une ou deux fois? Certainement, mais il va apprendre.
Il va développer son instinct. Sinon, on forme des exécutants.
Même constat pour les écarts sur les buts.
Expliquez les principes.
Enseignez.
Puis laissez-les jouer.
Et je vais aller encore plus loin.
Quand on arrive au niveau 15U et que c’est encore l’entraîneur qui dicte tous les lancers… comment veut-on développer des receveurs et des lanceurs qui comprennent le jeu?
La compréhension vient avec les décisions.
Les décisions viennent avec le droit à l’erreur.
Les parents
Vous devriez être le plus grand partisan de votre enfant.
Mais attention : encourager et diriger, ce n’est pas la même chose.
Dans un match de 9U, une balle est frappée au deuxième but.
La mère crie à son fils :
— Lance pas au premier!
Le jeune fige. Il garde la balle.
Après le jeu, la mère explique :
« Il lance toujours tout croche. Comme ça, au moins, le coureur reste au premier. »
Histoire vraie.
Mais si on ne lui permet jamais de lancer… comment va-t-il apprendre?
Le baseball est un sport extraordinairement difficile.
Tu frappes une balle en mouvement avec un bâton rond.
Tu prends une décision en quelques fractions de seconde.
Tu cours, tu glisses, tu attrapes.
Ça demande déjà énormément de concentration.
Alors quand un parent ou un entraîneur commence à crier :
« Lève les mains! Plie les genoux! »
On vient souvent de voler une grande partie de cette concentration.
Laissez-les jouer.
Laissez-les chercher.
Laissez-les trouver.
Pensez au golfeur qui connaît une excellente ronde.
Si quelqu’un lui souffle soudainement qu’il est beaucoup trop large, il y a de bonnes chances que le prochain coup soit raté.
Même principe au baseball.
Surtout quand le jeune essaie déjà de vous impressionner.
Et parfois, la meilleure intervention… c’est de ne pas intervenir du tout.
Il y a aussi un moment qu’on sous-estime souvent : le retour en voiture.
Combien de jeunes montent dans l’auto après un match avec le cœur un peu lourd… et avant même d’avoir attaché leur ceinture, ils reçoivent l’analyse complète de leur performance.
Parfois avec de bonnes intentions.
Mais les critiques constantes finissent souvent par enlever le goût de jouer.
Laissez votre enfant parler s’il en a envie.
Et s’il n’a rien à dire… ce n’est pas grave non plus.
Souvent, il sait déjà exactement ce qu’il aurait pu faire mieux.
Parfois, ce qu’il a surtout besoin d’entendre, c’est :
« J’ai aimé te regarder jouer aujourd’hui. »
Parce qu’un enfant qui n’a plus peur de décevoir apprend plus vite qu’un enfant qui joue pour éviter l’erreur.
Conclusion
Après toutes ces années dans le baseball, comme parent, entraîneur, analyste et aujourd’hui à travers Baseball l’Académie, il y a une chose dont je suis de plus en plus convaincu : les jeunes n’ont pas besoin qu’on joue à leur place. Ils ont besoin qu’on les prépare, qu’on les accompagne… puis qu’on les laisse jouer.
Le baseball est magnifique parce qu’il nous apprend quelque chose d’unique : on peut échouer souvent et quand même réussir.
Alors donnons à nos jeunes le droit d’essayer. Le droit de se tromper. Le droit d’apprendre.
Et surtout, donnons-leur le droit d’avoir du plaisir.
Parce qu’au bout du compte, notre rôle n’est pas seulement de développer de meilleurs joueurs. Notre rôle est de former des jeunes capables de réfléchir, de prendre des initiatives, de rebondir après un échec et de continuer à avancer.
Et si un jeune joue aujourd’hui sans peur de se tromper, il deviendra peut-être un meilleur joueur demain… mais surtout une meilleure version de lui-même pour le reste de sa vie.



