COLLABORATION SPÉCIALE
Trois histoires, trois angles, mais un même fil conducteur : le talent. Celui qu’on gaspille, celui qu’on redéfinit et celui qu’on apprend enfin à reconnaître autrement. Cette semaine, le baseball nous rappelle qu’au-delà des statistiques, il y a des décisions… et des visions.
Mike Trout doit jouer ailleurs
Quel spectacle entre Mike Trout et Aaron Judge en début de semaine. Pendant quatre matchs entre les Angels de Los Angeles et les Yankees de New York, on aurait dit deux géants qui se lançaient un défi personnel : à qui le prochain circuit? Résultat : cinq longues balles pour Trout, quatre pour Judge. Du baseball comme on l’aime — puissant, spectaculaire, presque irréel.
Mais au-delà du spectacle, une question s’impose : pourquoi ne voit-on pas ça plus souvent, voire en octobre?
Il y avait quelque chose de différent chez Trout dans le Bronx. Peut-être l’énergie du Yankee Stadium, peut-être ses racines du New Jersey, à deux heures de là. Jouer à New York, ce n’est jamais banal. L’histoire, la pression, l’attention médiatique, tout est amplifié. Et les grands joueurs, les vrais, élèvent leur niveau. Cette semaine, Trout nous a rappelé qu’il fait toujours partie de cette catégorie-là.
Et c’est précisément pour ça que la situation devient frustrante.
On parle d’un talent générationnel qui, à 34 ans, n’a pratiquement rien vécu en séries. Une seule présence, en 2014, balayée sans appel par les Royals de Kansas City en trois matchs. Pas une seule victoire. Pendant ce temps, son ancien coéquipier Shohei Ohtani a compris le message : pour gagner, il faut plus qu’une ou deux superstars. Résultat, après six ans avec les Angels, il a trouvé son chemin avec les Dodgers de Los Angeles et se retrouve avec déjà deux bagues de la Série mondiale.
Le baseball est un sport d’équipe et les Angels en sont la preuve vivante. Pendant des années, ils ont eu deux des meilleurs joueurs de la planète sans jamais bâtir autour.
Oui, le contrat de Trout est lourd : 37 M$ par année jusqu’en 2030. Oui, son historique de blessures inquiète. Mais à un moment donné, il faut regarder plus loin que les chiffres. Imaginez-le dans un rôle de frappeur désigné avec les Red Sox de Boston ou les Phillies de Philadelphie par exemple. Soudainement, ces équipes deviennent dangereuses et Trout retrouve une scène à la hauteur de son talent.
Parce qu’au fond, la question est simple : combien de temps encore va-t-on accepter de voir un joueur de cette trempe coincé dans l’anonymat d’une équipe qui ne gagne jamais?
Pour le bien du baseball et pour le nôtre, il est temps que ça change. Maintenant.
Ohtani vise le Cy-Young
On le sait déjà : Shohei Ohtani est un cas à part. Recrue de l’année en 2018, joueur le plus utile à répétition avec les Angels puis les Dodgers et auteur de saisons qui défient la logique. Le 50 circuits, 50 buts volés? Déjà dans sa poche. Comme lanceur, une fiche dominante de 41-20 avec une moyenne de points mérités de 2,91 et plus de 688 retraits au bâton en 564,2 manches. C’est presque absurde quand on y pense. Un joueur capable d’exceller comme frappeur d’élite et comme lanceur dominant sans jamais avoir été sacré meilleur lanceur de sa ligue. Comme s’il gardait encore une marche à gravir, un défi de plus à cocher sur une feuille déjà remplie d’exploits.
Et si 2026 devenait cette année-là?
Son début de saison donne le ton : deux victoires en trois départs, une moyenne de points mérités de 0,50, un seul point accordé en 18 manches. Dominant. Mais au-delà des chiffres, il y a un changement subtil et peut-être déterminant.
Pour la première fois depuis longtemps, Ohtani a accepté, du moins ponctuellement, de se concentrer uniquement sur le monticule. Il n’était donc pas inséré dans le rôle offensif.
On oublie trop facilement à quel point son rôle est exigeant. Quitter le monticule, enfiler son équipement de frappeur, prendre quelques élans, affronter un lanceur à pleine intensité, courir sur les sentiers, puis revenir lancer comme si de rien n’était. Ce n’est pas seulement rare, c’est presque inhumain. Oui, certaines équipes grincent des dents quand on lui accorde un peu plus de temps. Mais honnêtement, est-ce vraiment là que se joue l’équité?
Mercredi dernier, on a vu un Ohtani différent. Plus frais. Plus tranchant. Dix retraits sur des prises, deux coups sûrs, un seul point en six manches. Une domination presque clinique.
Et ça soulève une question fascinante : et si la meilleure version d’Ohtani lanceur passait par un léger sacrifice de l’Ohtani frappeur?
Les Dodgers semblent explorer cette avenue. Moins de surcharge. Plus de contrôle. Maximiser son impact là où il peut être carrément imbattable.
Si c’est la direction qu’ils prennent, le reste de la ligue est prévenu.
Parce qu’un Ohtani reposé, concentré uniquement sur le monticule, ce n’est plus seulement spectaculaire, c’est potentiellement le meilleur lanceur du baseball.
Et cette fois, le Cy-Young n’est plus une idée abstraite.
C’est une cible.
Parker Messick défie le modèle
Qui est Parker Messick? Jusqu’à tout récemment, la question se posait sérieusement. Aujourd’hui, elle commence à trouver une réponse et elle est bruyante. Le gaucher de 25 ans connaît un début de saison remarquable avec les Guardians de Cleveland : une fiche de 3-0 en quatre départs et une moyenne de points mérités de 1,05. Jeudi encore, il flirtait avec l’histoire, amenant un match sans point ni coup sûr en neuvième manche contre les Orioles de Baltimore.
Mais au-delà des chiffres, c’est le parcours qui accroche.
Messick n’entre pas dans le moule classique. À 6 pieds, 225 livres, il est loin de l’image du lanceur longiligne que plusieurs organisations recherchent encore. Pendant des années, certains recruteurs ont reçu des consignes claires : peu ou pas de temps pour les lanceurs sous les six pieds et un biais évident pour les physiques élancés. Résultat? Des profils comme celui de Messick passent souvent sous le radar.
Pas à Cleveland.
Les Guardians ont vu autre chose. Un bras, oui, mais surtout un lanceur. Un gars capable de comprendre son art, de varier ses lancers, de compétitionner. Repêché en deuxième ronde en 2022, il n’a peut-être pas fait tourner les têtes avec son physique, mais il est en train de les faire tourner avec ses performances.
Et c’est là que le baseball devient fascinant.
Parce que contrairement à bien d’autres sports, il ne se limite pas à un seul modèle. Il y a de la place pour différents corps, différents styles, différentes approches. Oui, le jeu est plus rapide, plus puissant que jamais. Oui, l’athlétisme est au cœur de tout. Mais tranquillement, on sent une ouverture : on commence à regarder davantage le joueur que le gabarit.
La preuve? Les Tigers de Detroit ont récemment investi massivement dans Kevin McGonigle, un joueur loin des standards physiques traditionnels à 5 pieds 9 pouces et 187 livres. Pourquoi? Parce qu’il joue au baseball. Vraiment.
Et c’est peut-être ça, le vrai virage.
Arrêter de chercher des silhouettes et commencer à reconnaître des joueurs.
Parker Messick n’est pas en train de révolutionner le sport. Mais à sa façon, il rappelle quelque chose d’essentiel : le talent ne se mesure pas en pouces ni en livres.
Et ça, c’est une excellente nouvelle pour le baseball.
Conclusion
Au fond, que ce soit Trout qu’on veut voir briller en octobre, Ohtani qui repousse encore ses limites ou Messick qui casse les codes, une chose est claire : le baseball évolue. Et tant mieux. Parce que quand le talent est mis de l’avant, peu importe sa forme, tout le monde y gagne.




