MONTRÉAL – Le football est un sport rempli de subtilités. Une foule de détails doivent être exécutés simultanément, à un niveau s’approchant de la perfection, pour qu’un jeu en apparence banal débouche vers le résultat espéré.    

Mais il y a aussi des limites à se prendre au sérieux. Certaines choses sautent aux yeux, même des plus néophytes.

À chaque entraînement des Alouettes, Boris Bede et Sean Whyte sont occasionnellement appelés à sortir de la solitude inhérente au métier de botteur pour participer au perfectionnement des unités spéciales. Quelques jours avant un récent affrontement entre les Alouettes et les Tiger-Cats de Hamilton, les deux coéquipiers ont joggé sur le terrain du Parc Hébert pour un exercice de routine ciblant les bottés de dégagement.

Bede est le premier à s’exécuter. Les talons placés à environ 35 verges de la zone des buts, il accepte une remise de Martin Bédard, arme sa jambe droite et largue une bombe vers les profondeurs de la zone adverse. À l’autre extrémité du terrain, Stefan Logan suit l’objet des yeux et commence à reculer. Il recule. Et recule encore. Quand le petit destinataire finit par arrêter sa course, dos au jeu et un ballon fumant entre les mains, il est pris au piège à l’intersection des lignes qui délimitent le terrain.

Quelques sifflements flatteurs viennent mettre un point d’exclamation à la scène, mais le témoin le plus impressionné n’est pas sur le terrain. Dans les gradins, les jambes écartées de chaque côté de la ligne de 55, un jeune garçon d’une dizaine d’années ne peut retenir son émerveillement et hurle un long cri admiratif.

Au tour de Whyte. Le vétéran enchaîne les mêmes mouvements que son prédécesseur, mais le résultat n’est pas aussi valorisant. Dès qu’il entre en contact avec les lacets de sa chaussure, le ballon ovale s’envole timidement vers la gauche, virevoltant maladroitement au-delà des lignes de côté. Dans un contexte plus sérieux, la défensive ne la trouverait probablement pas drôle.

Sur l’estrade métallique, la réaction du petit blond est immédiate alors qu’un vibrant éclat de rire tourne en dérision le mauvais coup de Whyte. Ça manque de délicatesse, c’est vrai, mais vous savez ce qu’on dit à propos de ce qui sort de la bouche des gamins.  

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Durant toute la durée de leur camp d’entraînement, les Alouettes ont attendu que Boris Bede leur donne une bonne raison, une seule, de le renvoyer à la maison. Qu’il les convainque qu’il était absurde de réserver une place de joueur international à un botteur recrue. Qu’il valide leur idée de rester dans leur zone de confort avec un loyal serviteur qui mettait sa jambe droite à leur service depuis quatre ans.

Ils attendent encore.

Bede a rencontré tous les critères d’embauche depuis que les Alouettes lui ont ouvert les portes du football professionnel en le mettant sous contrat en février. Bouillant de confiance à son arrivée au camp, il a gagné des points dès le premier match préparatoire en réussissant notamment un botté de dégagement de 63 verges. Une semaine plus tard, une autre solide performance lui permettait d’atteindre, et même de surpasser, l’objectif qu’il s’était fixé.

« Je dois avouer que c’était stressant », relate Bede, qui a accepté de rencontrer RDS sur la terrasse d’un café du quartier Hochelaga-Maisonneuve pendant la semaine de congé des Als.

« Je me disais que si je restais naturel et que je faisais ce dont j’étais capable, j’allais au moins faire l’équipe. À la base, c’était ma motivation première. Ensuite, c’était de voir du terrain. Je pensais peut-être faire des bottés d’envoi, qu’on allait utiliser mes forces. Mais je ne pensais pas être partant. »

Si on ne parle que de puissance brute, il n’y a jamais eu de réelle compétition. À ce niveau, Bede a toujours mis Whyte – et pas mal n’importe quel autre rival - dans sa petite poche. C’est surtout sa constance et sa capacité à gérer la pression qui allaient être scrutées au microscope par l’équipe professionnelle qui allait lui offrir sa première chance.

En quatre années avec le Rouge et Or de l’Université Laval, le botteur d’origine française a visé juste sur 80,7% de ses bottés de précision, un taux de réussite exemplaire, mais a aussi laissé quelques souvenirs amers avec des échecs regrettables lors de matchs sans lendemain. Il vit encore, d’ailleurs, avec les relents de sa tentative ratée de 47 verges sur le dernier jeu de sa carrière universitaire lors du match de la Coupe Dunsmore perdu aux mains des Carabins de l’Université de Montréal.  

Mais jusqu’à maintenant, les doutes sont sous verrou au vestiaire. Après les quatre premiers matchs de la saison, Bede a réussi ses dix tentatives de placement. Il est l’un des trois botteurs de précision toujours parfaits dans la Ligue canadienne. Whyte, lui, a regardé tout ça en civil, les crampons bien remisés dans son casier.

« Tu veux savoir quelque chose? Dans ma carrière, chaque fois que quelqu’un m’a parlé de mes succès sur les placements, j’ai raté mon prochain. Alors si jamais ça se fait, on saura d’où ça vient! », reproche gentiment Bede à son interlocuteur, qui regardera nerveusement le match de samedi contre les Stampeders de Calgary.

Tous les chemins mènent à Québec

Boris Bede n’avait encore jamais touché à un ballon de football quand il est déménagé aux États-Unis à l’âge de 15 ans pour y rejoindre son père. Inscrit à l’école secondaire Framingham, en banlieue de Boston, il est converti à la véritable religion américaine pendant un cours d’éducation physique.

« Ce n’est pas que ça ne me tentait pas de lancer ou attraper le ballon, mais je me suis dit instinctivement que tant qu’à en avoir un, j’allais le botter! », raconte celui qui a grandi en jouant au soccer dans la ville de Toulon, au sud de la France. « Je faisais ça pour m’amuser jusqu’au jour où le botteur de l’école a fait un AVC et qu’on m’a demandé de le remplacer. J’ai bien voulu essayer. Avec quelques mots du coach, on a réussi à corriger la donne pour ça ait l’air de vrais bottés de football et c’est comme ça que c’est parti. »

Athlète naturel, Bede assimile si bien ses nouvelles techniques qu’à la fin de son high school, ses entraîneurs lui font comprendre que ses aptitudes sur le terrain pourraient convaincre un programme universitaire de lui offrir une bourse d’étude. Bede s’inscrit donc, à l’été 2008, dans une école du Maine dans le but d’y acquérir une visibilité accrue. Mais deux semaines avant la rentrée, il reçoit un appel de David Walkowski, l’entraîneur-chef des Dragons de l’Université Tiffin, un programme de deuxième division de la NCAA situé dans l’Ohio.

Boris Bede« Depuis que je joue au foot, on dirait que chaque étape de mon parcours se décide au dernier moment. Il y a toujours quelque chose qui change et qui fait en sorte que j’avance », fait remarquer Bede dans un accent métissé qui permet de retracer chacun de ces détours.

Bede botte pendant deux saisons pour les Dragons. Dans un vieux guide de presse de l’équipe, une brève anecdote immortalise un placement de 52 verges qu’il aurait réussi dans un match préparatoire.

En 2010, Bede fait un pas en arrière. Il retourne à Toulon et s’enrôle avec le club de soccer local. Un contrat lui est offert à la fin de l’année, mais il a la tête ailleurs. Sa banque d’années d’admissibilité dans les rangs universitaires américains étant presque écoulée, un retour aux États-Unis n’apparaît pas avantageux. Mais une autre solution lui chatouille les méninges.

« Je voulais aller au Canada. J’avais parlé avec une recrue que j’avais hébergée quand j’étais aux États-Unis, un gars d’Ottawa qui m’avait expliqué que les règles canadiennes n’étaient pas les mêmes. Avec mes deux ans en Ohio et mon année en France, c’était comme si j’avais l’équivalent du cégep. »

Bede commence ses démarches, mais les réponses se font rares. Son nom n’a pas traversé la frontière et il ne possède aucune preuve visuelle de son talent pour bonifier son dossier.

« La plupart des équipes ne me revenaient pas parce que je n’avais pas réussi à avoir du vidéo. Quand j’ai appelé à Tiffin, ils m’ont dit qu’ils n’avaient pas de temps à perdre pour me faire des highlights parce que je n’étais plus un de leurs joueurs. »

Le coup de pouce espéré vient finalement d’un ancien allié. Nouvellement à l’emploi des Stampeders de Calgary, Coach Walkowski tend la main à son ancien botteur en l’autorisant à utiliser son nom comme référence. C’est à lui que Glen Constantin demande conseil lorsqu’il se met à la recherche d’un remplaçant potentiel pour Christopher Milo.

« On a parlé un peu, mais il n’était pas sûr au début, se remémore Bede de son premier contact avec le maestro du Rouge et Or. On a ensuite perdu contact pendant trois semaines, un mois. Un jour, mon ami Kevin Baillif, qui était mon gardien quand j’ai joué au soccer en France, a été accepté par le Vert et Or et voulait que je le suive. Comme personne n’était intéressé à moi comme botteur, je me disais que le soccer pourrait me servir de porte d’entrée. »

Bede commence à remplir les formulaires d’inscription de l’Université de Sherbrooke. « Je me disais qu’au pire, je pourrais toujours passer près du terrain de foot et m’inviter avec mon ballon... »

Mais Constantin revient finalement à la charge. Le Rouge et Or a tout arrangé et si Bede veut botter à Laval, on est prêt à lui donner sa chance. C’est finalement à Québec que le Français poursuivra le rêve américain.  

Déraciner un vétéran

Bede passe quatre années mémorables dans la Vieille Capitale, une ville où il a retrouvé « les avantages des deux pays où j’avais vécu auparavant. Tout le monde était vraiment accueillant. C’est une des raisons pourquoi je me vois y rester à long terme », imagine-t-il.

Après avoir soulevé deux fois la Coupe Vanier et remporté de multiples honneurs individuels, Bede met le cap sur une carrière professionnelle. Le football avait payé ses études, pourquoi ne paierait-il pas son hypothèque? C’est du moins le raisonnement de plusieurs membres de son entourage, mais le principal intéressé titube dans l’insécurité.

Boris Bede« Je vois toujours le négatif dans ce que je fais, explique-t-il. Je suis tellement fixé à essayer de régler toutes les mauvaises parties que je ne me rends pas compte de ce que je fais de bien. Aujourd’hui, je suis conscient de ce que j’ai accompli lors des quatre dernières années, mais pendant que j’y étais plongé, j’obsédais sur ce que je devais faire de mieux. »

« Peut-être que j’aurais pu apprécier encore plus mes années universitaires si je n’étais pas autant concentré sur le négatif, mais en même temps, je crois que c’est l’une des raisons qui expliquent pourquoi je suis rendu ici aujourd’hui. Cette mentalité va toujours rester avec moi. Je veux atteindre la perfection à chaque fois et la perfection ne s’atteint pas seulement avec du positif. »

Inadmissible au repêchage de la LCF en raison de la couleur de son passeport, Bede est ajouté à la liste de négociations des Alouettes après sa deuxième conquête de la Coupe Vanier, en 2013. Un an plus tard, son arrivée chez les professionnels est soulignée en grandes pompes. Les Alouettes annoncent sa mise sous contrat conjointement à celle du plaqueur défensif étoile Khalif Mitchell.

À partir de ce jour, ses chances de gagner son pari n’ont cessé d’augmenter. Juste à l’œil, Bede fait paraître toute bataille injuste. Du haut de ses 6 pieds 4 pouces, il est baraqué comme un receveur de passes. À sa dernière saison à l’école secondaire, on l’a d’ailleurs essayé comme ailier défensif! Il a aussi déjà pratiqué l’athlétisme, le volleyball et la crosse. Il a assurément le physique d’un emploi, mais pas nécessairement le sien. À côté de lui, Sean Whyte - 5 pieds 9 pouces, 175 livres - passe pour un porteur d’eau.

Mais c’est sur le terrain que le petit nouveau a gagné ses épaulettes.

« Je me disais que si j’arrivais à faire imposer deux botteurs avec des tâches divisées, c’était déjà gros. Mais là, quand on m’a appris que j’étais partant pour le premier match, c’était plus gros que ce que j’imaginais. C’est sûr que j’ai trippé, j’étais vraiment heureux. »

Heureux, mais aussi nerveux. Bede savait que sa présence et la confiance débordante qu’il s’était promis d’afficher pourraient provoquer quelques frictions. On n’arrive pas pour voler le job d’un régulier sans se faire regarder un peu de travers. Mais un camp d’entraînement n’est pas un camp de vacances. Bede aurait tout le temps au monde de se faire des amis une fois qu’il aurait garanti sa place dans le vestiaire.

Une distance respectueuse s’est créée entre le jeune et le vétéran. Même depuis que les rôles ont été clarifiés – Bede l’homme à tout faire et Whyte la police d’assurance – chacun fait ce qu’il a à faire sans jouer à l’hypocrite.

« Il n’y a pas vraiment de relation, admet franchement la recrue de 25 ans. On parle, on jase de temps en temps, mais sans plus. Je ne sais pas s’il ne parle pas beaucoup ou c’est juste qu’il ne me parle pas beaucoup. Mais chacun reste dans sa bulle, on va dire. »

Bede excelle dans les trois phases de son métier depuis le début de la saison. Ses bottés d’envoi traversent parfois la longueur complète du terrain de 110 verges de la Ligue canadienne pour atterrir dans la zone des buts adverse. Sa moyenne de 45,9 verges sur les bottés de dégagement le place au cinquième rang de la LCF parmi les botteurs qui se sont exécutés au moins dix fois, mais les statistiques ne disent pas tout. Ses frappes longues et précises ont permis aux Alouettes d’embouteiller complètement le dangereux Brandon Banks à leur plus récente sortie.

Et vous connaissez déjà l’histoire à propos des placements. Par souci pour notre propre sécurité, on n’osera pas la répéter.

« Un botté de précision, c’est comme un ‘merci’ et un ‘de rien’, illustre le sympathique cousin. Merci à l’attaque de nous avoir mis dans cette position, mais ‘de rien’ parce qu’on est quand même venus finir le travail! Je pensais à ça l’autre jour sur la route et je me disais que c’était pas mal ça. Maintenant, je suis payé pour faire ça alors je dois réussir à le mettre dedans à chaque fois. »

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Le petit blondinet n’a toujours pas bougé de son siège quand Bede décide de préparer sa sortie en grand. Alors que l’entraînement tire à sa fin, il convoque ses complices près du centre du terrain. Le quart-arrière Brandon Bridge s’agenouille à la ligne de 43 – celle la plus éloignée de l’objectif - et fais signe à Bédard qu’il est prêt à accepter son offrande.  

Le ballon part à l’horizontale et arrive dans les gants de Bridge, qui a tout juste le temps de prendre le bon angle pour le clouer au sol avant que le soulier droit de Bede ne le renvoie dans le sens inverse. Le reste de la scène se déroule au ralenti. Le projectile, qui doit parcourir 67 verges pour remplir sa mission, semble sur le point de fendre l’espace entre les poteaux des buts en deux... quand il s’écrase bruyamment sur la transversale.

Soixante-sept verges. La puissance est là, ça ne fait aucun doute. S’il arrive à polir l’ensemble de son art, qui sait où pourrait se rendre Bede avec son pied droit.

« C’est sûr que c’est un rêve, avoue-t-il prudemment lorsqu’on lui parle de la NFL. Mais comme je le dis très souvent, je ne pourrais pas me permettre de dire que je vise ça alors que je n’ai encore rien fait. Je suis dans la Ligue canadienne et qu’est-ce que j’ai fait? Je ne suis personne, je ne me suis pas encore établi ici. Peut-être qu’une fois que je serai établi ici, je viserai autre chose. Mais pour l’instant, je suis aux Alouettes de Montréal et je veux faire ma place ici d’abord. »