MONTRÉAL – Un homme arrive sur la petite mezzanine qui surplombe la patinoire de l'aréna Ed Meagher. Il voit la caméra de RDS et s'avance pour se présenter.
Il est venu de Toronto avec sa fille de 11 ans spécifiquement pour qu'elle participe au camp de perfectionnement organisé par Caroline Ouellette et Marie-Philip Poulin. Ce genre d'événement, pensé par des femmes pour des filles, n'existe pas chez lui, dit-il. Devant notre surprise, il en remet une couche : à l'automne, lorsque son héritière remettra les patins dans sa ligue, elle aura une entraîneuse féminine pour la première fois depuis qu'elle pratique le sport.
Quand on y pense, le constat n'est pas si choquant. Même si elle atteignait la LPHF demain matin, la blondinette aurait de bonnes chances d'être dirigée par un homme. Après deux ans d'existence, les femmes n'ont pas la cote derrière les bancs du plus important circuit de hockey féminin au monde.
Au lancement de la ligue mise sur pied par l'homme d'affaires Mark Walter, trois des six franchises originales avaient une femme à leur tête. Mais cet été, cette proportion a été mise à mal. Les équipes d'expansion de Vancouver et Seattle ont chacune embauché un candidat masculin tandis qu'à Boston, l'entraîneuse-chef Courtney Kessel a cédé son poste et a été remplacée par un homme.
Ne reste plus donc que Kori Cheverie à Montréal et Carla McLeod à Ottawa comme rares patronnes des vestiaires. Sans crier au scandale, Caroline Ouellette, qui travaille aux côtés de Cheverie à temps partiel depuis deux ans, reconnaît que la situation n'est pas idéale.
« Je pense qu'il y a toujours un travail à faire. Hockey Canada a commencé il y a quelques années avec le programme Entraîneuses en herbe. On a des athlètes ici à [l'Université] Concordia qui font partie de ce programme. On les accompagne comme jeunes coaches pour qu'elles commencent dans le métier. Mais tout est arrivé tellement vite. »
Ouellette se souvient d'une époque pas si lointaine où les emplois bien rémunérés dans le hockey féminin étaient à peu près inexistants. La pénurie de débouchés, combiné à un manque d'ouverture dans les milieux traditionnels masculins, pouvait suffire à décourager les jeunes femmes d'oser imaginer leur avenir dans le sport.
La création de la LPHF change la donne, mais le retard accumulé est trop important pour que la représentativité féminine y soit plus équilibrée chez les entraîneurs-chefs. Le travail est toutefois en cours. La saison dernière, dix femmes, incluant Ouellette, ont occupé un poste d'adjointe dans l'une des six équipes de la ligue.
« Tu sais, il y a aussi tout le défi de concilier la famille avec le coaching, ajoute Ouellette. Courtney Kessel, elle adore être entraîneuse, mais elle a pris la décision de retourner au niveau universitaire. Je ne connais pas ses raisons, mais est-ce que ça se peut que ça soit parce que la conciliation familiale y est plus facile? Je le vis ici à Concordia, je suis capable d'être maman de deux jeunes filles et d'être entraîneuse à temps plein. J'adore ce que je fais. Je pense que toutes les entraîneuses, on rêve de pouvoir coacher au niveau professionnel. On regarde la ligue, l'engouement qu'il y a autour, ça serait vraiment un privilège de pouvoir me joindre à eux un jour. Mais il y a tellement de facteurs à considérer pour pouvoir être excellent dans ce rôle-là. »
L'autre côté de la médaille
« C'est sûr qu'on veut grandir de ce côté-là, approuve Marie-Philip Poulin. On parle beaucoup du côté des joueuses, on veut continuer de former la génération future, avoir plus de joueuses, mais c'est aussi vrai du côté des entraîneurs. C'est super important aussi d'avoir cette représentation derrière le banc. »
Poulin se fait toutefois l'avocat du diable avec un point de vue intéressant. Les entraîneurs récemment recrutés arrivent en LPHF avec des feuilles de route étoffées. Kris Sparre, le nouvel homme en place à Boston, a passé les trois dernières saisons avec les Gulls de San Diego dans la Ligue américaine. Il a aussi de l'expérience dans la Ligue junior de l'Ontario et en Europe. Avant d'être l'élu à Seattle, Steve O'Rourke était l'entraîneur-chef des Generals d'Oshawa dans l'OHL. Quant à Brian Idalski, le choix de l'équipe de Vancouver, il compte 18 saisons d'expérience en NCAA.
Leur intérêt pour la ligue est un gage de sa pertinence dans le paysage sportif.
« Quand on voit [l'entraîneuse-adjoint du Kraken de Seattle] Jessica Campbell qui va du côté des hommes, c'est remarquable. Alors on peut voir la même chose à l'envers quand des hommes viennent du côté féminin et veulent nous apprendre, veulent nous coacher. Quand ils voient que le hockey, c'est du hockey. Ce n'est pas nécessairement du masculin ou du féminin. »
Laura Stacey admet ne pas avoir réfléchi à la question lorsqu'on lui propose d'y ajouter son grain de sel, mais le point de vue de sa coéquipière et compagne de vie suscite instantanément son approbation.
« C'est un excellent point. Oui, on veut que les femmes sentent qu'elles ont leur place dans notre ligue et qu'elles la prennent, mais en même temps, ces hommes qui sont embauchés sont hautement qualifiés et visiblement, ils voient notre ligue comme une option stimulante et un projet dont ils veulent faire partie. »
« Il y a deux côtés à la médaille, conclut Poulin. On veut continuer d'avoir des femmes derrière le banc, mais continuer aussi d'avoir des hommes qui veulent nous coacher. C'est cool à voir aussi. »



