MONTRÉAL – Pris hors contexte, le silence de Charles-Émile Brunet pourrait laisser place à toutes sortes d’interprétations.
Quand le milieu de terrain recrue du Nashville SC se remémore la fois où on lui a indiqué la porte de sortie de l’Académie de l’Impact et qu’il s’arrête net après avoir dit : « Ça a été ma première grosse déception, donc c’est le fun de pouvoir jouer contre eux juste pour... », on pourrait lui prêter des intentions revanchardes remplies de ressentiment.
La vérité? Sans doute que le compétiteur en lui rêve secrètement de jouer un rôle dans la victoire de son équipe et d’envoyer un petit clin d’œil sur le banc de touche du CF Montréal ce soir sur le terrain du Geodis Park. Mais de l’animosité? Vous ne cherchez pas au bon endroit si c’est que vous espériez trouver.
Au contraire, en entrevue, les yeux du jeune homme de 22 ans s’illuminent dès la première mention du match que son équipe s’apprête à disputer contre son club formateur.
« Pour vrai, y a même pas les mots. C’est spécial. J’allais au Stade Saputo, je les regardais, j’avais des billets de saison. C’est le club de ma ville, donc c’est très spécial pour moi. »
Brunet ne s’arrête pas là. Il parle de Philippe Eullaffroy, qui l’a recruté à la pré-académie. « J’ai joué contre son fils quand j’avais 10 ans! » Il se souvient de Serge Dinkota, l’un des adjoints d’Eullaffroy, avec qui il a vécu les plus beaux côtés du sport – « mes premiers voyages au Mexique et en France, U13, c’était avec lui » - mais aussi les plus cruels. C’est Dinkota qui devait être son coach chez les U15 quand on lui a annoncé qu’il faisait partie des joueurs retranchés.
« C’est que des bons souvenirs, met-il en perspective malgré tout. Ce sont eux qui m’ont formé quand j’étais petit, j’ai vécu des expériences de fou. Ils m’ont appris la discipline, le travail au quotidien. L’Académie, ça a été un bon passage pour moi. J’en suis très reconnaissant. »
Ironiquement, il reverra aussi, en Sylvain Hascoët, l’homme qui lui a « redonné le plaisir de jouer au soccer » après sa sortie de l’Académie. Hascoët était entraîneur dans un programme Sport-Études qui a récupéré Brunet à l’adolescence. Il est aujourd’hui adjoint à Eullaffroy.
« C’est vraiment fou en ce moment », s’épatait le jeune homme, incrédule, à la veille de retrouvailles qui s’annoncent émotives.
Comme les lignes tracées dans la paume d’une main, les visages qu’il reverra au banc adverse racontent son histoire. En fait, ils racontent une partie de son histoire. Mais pas la plus fabuleuse.
Les leçons de l’Académie
Peu de gens aurait parié, à ce moment, que Brunet atteindrait la MLS à 22 ans. C’est pourtant ce qu’il est parvenu à faire, sans passer par les sentiers battus. Dans un parcours qui rappelle celui de Moïse Bombito, il a joué au Collège Ahuntsic et dans la Ligue 1 Québec avant de prendre la direction des universités américaines.
Une saison à Central Arkansas, une autre à Southern Methodist. Il s’est fait remarquer quand SMU a remporté le titre de l’Atlantic Coast Conference (ACC) en battant les champions en titre (Wake Forest) et les deux premières têtes de série (Stanford et Virginia).
Nashville l’a repêché en troisième ronde, avec le 80e choix du SuperDraft de la MLS. Un bel accomplissement, mais pas nécessairement du genre à vous placer sur l’autoroute vers une carrière chez les pros. Brunet aurait pu retourner à l’université, mais il a décidé de « parier sur lui-même ». Il s’est présenté au camp, a marqué un but dans un match préparatoire. « Je pense qu’ils ont compris qu’il y avait peut-être quelque chose à faire avec moi », dit-il fièrement.
En février, il a signé un contrat d’un an avec options jusqu’en 2029. Il est alors devenu l’un des deux Québécois, avec le Terrebonnien Woobens Pacius, dans l’effectif de l’équipe du Tennessee. Il a rapidement foulé le terrain contre l’Atlético Ottawa en Coupe des champions de la CONCACAF, mais a ensuite dû patienter pendant deux mois et demi avant de jouer ses premières minutes en MLS.

« Mais c’est ça qui est drôle aussi et c’est pourquoi mon passage à l’Académie a été clé pour moi, vient-il boucler la boucle. Parce que j’étais vraiment le plus petit là-bas et puis j’ai toujours eu à me battre pour avoir des minutes. J’ai eu des moments très bas où j’ai dû me battre pour avoir du temps de jeu. Donc je suis habitué. Ce sont des expériences qui me suivent. Puis après, j’ai eu des belles années où j’ai joué et j’avais un rôle clé, mais c’est normal quand tu es une recrue, tu dois recommencer à zéro. Et pour vrai, j’aime ça. J’aime ça les défis. J’aime ça travailler et juste prouver que je peux le faire. »
Brunet a été utilisé comme substitut dans trois des quatre derniers matchs des meneurs au classement général de la MLS avant la trêve de la Coupe du monde. « Trois matchs complètement différents, trois bonnes expériences qui m’ont permis d’apprendre beaucoup », résume-t-il.
Il n’a pas quitté le banc vendredi dernier dans une victoire de 1-0 contre Atlanta. L’entraîneur-chef B.J. Callaghan sera-t-il tenté d’utiliser ses jambes fraîches et son sain désir de faire la barbe à ses anciens mentors pour la visite du CF Montréal?
« C’est sûr que c’était dur, reconnaît Brunet en repensant à sa séparation d’avec son club de cœur. Ça m’a forgé d’une certaine manière. C’est aussi peut-être pour ça que maintenant, chaque petit obstacle ou chaque défi que je dois relever... ça m’a fait apprendre beaucoup. Et de me dire aujourd’hui que je suis rendu en MLS, à Nashville, et que je vais jouer contre l’équipe première de Montréal? C’est malade mental. »





