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RÉSULTATS

MLB : L'inquiétante épidémie de blessures qui menace l'avenir du baseball

Une épidémie de blessures au baseball Une épidémie de blessures au baseball - Getty, RDS
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Spencer Strider, Shane Bieber, Shohei Ohtani, Sandy Alcantara, Jacob DeGrom, Robbie Ray, Shane McClanahan, Lucas Giolito et Gerrit Cole.

Voici une liste partielle des lanceurs étoiles actuellement sur la liste des blessés dans la MLB avec des problèmes reliés à leur coude.

Leurs noms sont associés à l'opération Tommy John et la procédure s'est installée comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête de tous les lanceurs d'exception dans le monde du baseball.

À voir les infirmeries se remplir à ce rythme, on ne se demande plus si les lanceurs vont se blesser durant leur carrière, mais plutôt quand ils devront manquer une saison afin de passer sous le bistouri.

C'est le fléau qui secoue les fondations du baseball majeur en ce moment et tout le monde se pointe du doigt sans vraiment apporter de solution sur la table.

Une patate chaude

Depuis le début de la saison, l'Association des joueurs (MLBPA) et le commissaire Rob Manfred se renvoient la balle publiquement quand vient le temps d'adresser le nombre croissant de blessures au coude chez les lanceurs.

D'un côté, Tony Clark, le directeur exécutif de la MLBPA, a dénoncé les modifications au cadran de tir cet hiver qui ont réduit de 20 à 18 secondes le temps entre deux lancers avec des coureurs sur les sentiers.

Une mesure, aux yeux de l'Association, qui ne prend pas en considération la santé des joueurs dans une quête obsessive de réduire la durée des matchs.

Manfred, devant les accusations, se défend que l'introduction du cadran de tir en 2023 n'est pas une cause du nombre croissant de blessures et aucune étude ne pointe dans cette direction.

Les joueurs, quand ils sont questionnés sur le sujet, renvoient le débat dans toutes les directions. Mais un grand thème ressort : la vélocité et le mouvement des tirs.

Selon certains, on aurait atteint la limite théorique des avancées technologiques quand on parle d'optimiser les techniques pour augmenter la vitesse et le mouvement des tirs. Pourquoi? Parce que le corps humain, spécifiquement le coude et tous les tendons impliqués dans le mouvement, n'est pas construit pour résister à autant de sollicitations.

Et c'est ici qu'il devient difficile de simplement placer un couvercle sur la marmite déjà débordante.

Un fléau prévisible

Depuis 2008, avec toutes les données disponibles dans la MLB, il a été permis d'établir que la vitesse moyenne des balles rapides lancées lors des matchs est passée de 90,5 MPH à 94,0 MPH en 2023. Un bond de presque 4 milles à l'heure en 12 ans, c'est gigantesque.

À aucun moment, lors de cette compilation de statistiques, la moyenne n'est allée en descendant d'une année à l'autre.

Cette augmentation constante de la vitesse moyenne des balles rapides indique que la nouvelle génération de lanceurs est fortement encouragée à utiliser leur force maximale souvent, voire tout le temps, lors des matchs.

Dans la foulée, Johan Duran a presque touché la barre des 105 MPH avec ses balles de feu en 2023, avant de lui aussi tomber au combat avec une blessure au coude.

Dans cette même fenêtre, Stan Conte du groupe Conte Performance a compilé les procédures chirurgicales au coude, mineures et majeures, chez les joueurs de la MLB.

Là aussi, comme avec la vitesse, on remarque une hausse constante avec une pointe drôlement alarmante lors des dernières années.

De 103 interventions en 2010, nous sommes maintenant à 263 en 2023. La pire année, 2021, a vu 316 opérations différentes sur les coudes des lanceurs de la MLB. C'est presque deux par jours sur une saison complète de la MLB. On a essentiellement triplé le nombre d'interventions chirurgicales aux coudes en moins de quinze ans.

Pas pour rien qu'on monte aux barricades pour sauver l'avenir des lanceurs dans le baseball majeur.

Autre constat très inquiétant : plus un lanceur lance fort, plus son bras est susceptible de flancher tôt dans sa carrière.

Quand on classe les lanceurs partant de la MLB par la vitesse moyenne de leurs balles rapides, on remarque rapidement que la grande majorité des plus rapides a passé sous le bistouri.

Voici un aperçu de cette liste :

  • Jacob DeGrom (99,2 MPH) – 2e opération Tommy John en 2023
  • Hunter Greene (98,9 MPH) – Opération Tommy John en 2019
  • Spencer Strider (98,2 MPH) – 2e Opération Tommy John en 2024
  • Sandy Alcantara (98,1 MPH) – Opération Tommy John en 2013
  • Noah Syndergaard (97,8 MPH) – Opération Tommy John en 2020
  • Gerrit Cole (97,8 MPH) – Blessure au coude en 2023
  • Nathan Eovaldi (97,5 MPH) – 2e Opération Tommy John en 2016
  • Eury Perez (97,5 MPH) – Opération Tommy John en 2024
  • Grayson Rodriguez (97,4 MPH) – Rien pour le moment
  • Shohei Ohtani (97,3 MPH) – 2e Opération au coude en 2023
  • Zach Wheeler (97,2 MPH) – Opération Tommy John en 2015
  • Luis Castillo (97,1 MPH) – Rien pour le moment
  • Drew Rasmussen (97,1 MPH) – 3e Opération au coude en 2023
  • Tyler Glasnow (97,0 MPH) – Opération Tommy John en 2021

Des 14 lanceurs avec une moyenne de plus de 97 MPH sur leurs balles rapides, seulement deux n'ont pas encore fait réparer leur coude.

Pas besoin d'avoir terminé ses maths fortes pour comprendre qu'il y a ici un problème.

« La façon de lancer a tellement changé »

C'est le point de chute de Justin Verlander lorsqu'on l'a questionné sur le sujet. Le vétéran lanceur, à 41 ans, avec trois trophées Cy Young dans sa collection et deux bagues de la Série mondiale, sait de quoi il parle. Il a mené cinq fois la Ligue américaine au chapitre des retraits au bâton et il a aussi eu recourt à une opération Tommy John en 2020 au lieu d'accrocher ses crampons après 15 ans dans la MLB.

« Tout le monde lance la balle de toutes ses forces, précise-t-il. En plus d'ajouter un maximum d'effet. C'est une arme à double tranchant pour les lanceurs. »

Cette culture de la vitesse maximale, c'est quelque chose qui commence bien avant d'atteindre la MLB.

Protéger les jeunes

Depuis 2015, la MLB soutient USA Baseball, l'organisme derrière le baseball mineur aux États-Unis, avec le programme Pitch Smart qui vise à réduire l'usure physique des jeunes joueurs lors de leurs années formatrices.

Surtout qu'à l'adolescence, les meilleurs joueurs sont souvent catapultés d'une équipe à l'autre sans réelle saison morte alors qu'on veut se faire remarquer par les dépisteurs de la MLB dès la polyvalente.

Plusieurs politiques sont en vigueur afin de limiter la vitesse des tirs, l'utilisation des balles glissantes et courbes ainsi que le nombre de manches lancées.

Il y a une réelle volonté de laisser la jeunesse se faire, surtout quand l'imminent docteur James Andrews, sommité dans le domaine des reconstructions ligamentaires, souligne sur toutes les tribunes qu'on lui offre que le corps humain n'atteint pas sa pleine maturité avant la mi-vingtaine, autour de 26 ans.

De ce fait, soumettre les ligaments du coude en autant de sollicitation, c'est l'équivalent d'étirer un élastique au maximum de sa force jusqu'à ce qu'il se déchire tranquillement.

Ce même docteur Andrews remarquait aussi, avant de prendre sa retraite, que sa clientèle était de plus en plus jeune et il s'inquiétait déjà, il y a dix ans, des reconstructions requises par des jeunes de 16, 17 ou 18 ans alors que le corps, à cet âge, se remet de virtuellement de tout avec une compresse d'eau froide.

Même avec des mesures pour protéger les jeunes, une réalité demeure incontournable : pour se faire remarquer par les dépisteurs de la MLB, il faut atteindre un minimum de vitesse sur le radar. Sinon, on ne reçoit même pas d'invitation pour vendre sa salade.

C'est aussi simple que ça. Avec des milliers de jeunes joueurs qui rêvent de décrocher un des postes disponibles dans la MLB, le premier tri se fait souvent avec l'aide du radar de vitesse et plus le chiffre est haut, mieux c'est pour la suite des choses.

Sauf que c'est cette vitesse même qui peut réduire, voire même anéantir des carrières.

Les exemples sont malheureusement trop nombreux.

Stephen Strasburg

Apprendre du passé

Ce printemps, après une longue période d'hésitation et de questionnements, le lanceur étoile des Nationals de Washington Stephen Strasburg a confirmé sa retraite de la MLB.

Gagnant de la Série mondiale en 2019 et premier choix du repêchage de 2009, l'électrisant lanceur était considéré comme un talent générationnel lors de son entrée dans la ligue et les Nationals ont tout fait pour le protéger et bâtir l'équipe autour de lui.

Malheureusement, les blessures ont freiné son plein potentiel même si, au sommet de sa forme, il a dominé lors des séries de 2019 en route vers la seule Série mondiale de l'histoire de l'équipe.

L'exemple de l'artilleur de 35 ans est probant puisqu'il avait signé une monstrueuse prolongation de contrat de 245 millions de dollars après le championnat des Nationals. Mais depuis cette entente, il n'a lancé que 31 manches en quatre ans. Une situation financièrement catastrophique pour l'équipe. C'est aussi l'accumulation de blessures qui aura forcé la retraite dans son cas, malgré un talent indéniable.

Si le meilleur espoir de sa génération, selon plusieurs, n'est pas en mesure de connaître une carrière à la hauteur de son talent, il y a matière à s'inquiéter pour l'avenir du baseball.

Pas que le sport est en péril de ne plus exister, mais, peut-être que les athlètes d'exception regarderont dans une autre direction avant de placer leur bras dans l'engrenage menant à une carrière dans la NBA.

Des joueurs étoiles de la NFL comme Patrick Mahomes et Kyler Murray, pour ne nommer qu'eux, ont eu à choisir tôt dans leur parcours sportif entre le football et le baseball puisqu'ils excellaient dans les deux sports. Si une carrière de lanceur est hantée par le spectre de Tommy John, il ne serait pas surprenant de voir les meilleurs bras tenter leur chance ailleurs.

Comme le baseball est de plus en plus un sport de jeunes phénomènes, c'est inquiétant.

Des solutions?

Malheureusement, c'est un peu un cas d'œuf et de poule quand on se penche sur le problème des blessures chez les lanceurs.

On ne peut pas réellement remonter le temps et revenir à l'époque où la quête de puissance n'était pas aussi quantifiée. Oui, les lanceurs puissants ont toujours attiré l'attention, mais on ne réduisait pas leurs performances dans un chiffrier Excel. On savait que Randy Johnson dégommait les coins du marbre et c'était suffisant.

De nos jours, les frappeurs aussi ont augmenté leurs performances. Les tirs plus lents terminent leur trajectoire dans les gradins. Comme les lanceurs voient leur rémunération dépendre des victoires qu'ils aident à obtenir, difficile de leur dire de vivre avec le fait que les frappeurs d'aujourd'hui sont des machines destructrices de toutes les balles qui n'ont pas des effets surhumains.

La MLB pourrait, par contre, augmenter le nombre de joueurs pour chaque équipe afin d'éponger le travail. Mais d'un autre côté, quelques manches de moins dans une saison et quelques jours de repos de plus ne changeront pas le fait que le bras humain, fondamentalement, n'est pas conçu pour une telle violence.

Cette situation, aussi désolante soit-elle, semble sans issue à moins de trouver une façon de solidifier les ligaments humains.

Et ça, c'est plus du domaine de la science-fiction que du sport professionnel.