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Guy Jutras le troisième homme, dans l’ombre

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COLLABORATION SPÉCIALE

Le Montréalais Guy Jutras, juge et arbitre international, nous a quittés le 3 avril à l’âge de 95 ans.

Ses funérailles ont été célébrées mardi dernier au salon funéraire Kane Fetterly. Sa conjointe des 63 dernières années Helen, son fils Tony soutenu par son épouse Debbie et ses deux filles, ainsi que sa fille Diane avec son époux Mark, ont reçu les nombreux amis venus rendre une dernière visite et présenter leurs respects.

Tous avaient des anecdotes, aussi savoureuses les unes que les autres, à raconter sur ce grand homme de boxe qui faisait l’unanimité. Il était un homme droit, rigoureux, compétent et crédible, mais amical, généreux et indulgent.

Il prenait un soin quasi obsessionnel de sa condition physique alors que ses routines quotidiennes d’entraînement incluaient plus de 100 pompes consécutives et des centaines de mètres de natation.

Au Québec, grâce à son professionnalisme, sa compétence et la précision de son jugement, il a défini le rôle d’un arbitre sur un ring de boxe dont se seront inspirés tous ceux qui le suivront.

Il a débuté sa carrière au Centre Paul-Sauvé en 1969 en étant le troisième homme sur le ring lors du cinquième combat de Donato Paduano. Très rapidement, il deviendra l’homme des grandes occasions de la commission athlétique de Montréal où il sera assigné à tous les plus importants combats.

Il effectuera ses débuts sur la scène internationale et son association avec la World Boxing Association à Atlantic City en 1982, lors du controversé affrontement entre le champion WBA des plumes, le Panaméen Eusebio Pedroza, et l’aspirant Portoricain Juan Laporte, mais ça aurait pu facilement être son dernier.

Comme première expérience en championnat du monde, Guy n’aurait pas pu choisir pire. Pedroza était reconnu comme un boxeur salaud et n’a pas fait mentir sa réputation en donnant à répétition des coups bas, de tête, de coude à son adversaire. Une espèce de Bernard Hopkins en dix fois pire.

Guy a fait tout son possible pour contrôler l’action, pénalisant même le champion de deux points, ce qui est majeur en championnat du monde. À la fin des 15 rounds, les trois juges ont décerné la victoire à Pedroza.

Après protestation du coin Laporte, la commission athlétique du New Jersey a renversé la décision, déclarant Laporte vainqueur, et suspendra Guy pour six mois en prétendant qu’il aurait dû disqualifier le champion.

Cependant, la WBA n’était pas du même avis et elle supporta le travail du Québécois ainsi que le résultat des juges. Pedroza conservera sa ceinture qu’il défendra à cinq autres reprises jusqu’en 1985 et la réputation de Guy sera blanchie.

Ce genre d’événements auraient pu décourager Guy Jutras, mais au contraire. Il deviendra l’homme de confiance du président de la WBA Gilberto Mendoza pour 74 autres combats de championnat du monde, que ce soit à titre d’arbitre ou de juge, et en 2019, il sera intronisé au Panthéon international de la boxe à Canastota; le quatrième Québécois seulement après Jack Delaney, Lou Brouillard et Arturo Gatti.

Il sera rejoint par un cinquième Québécois en juin prochain avec l’accession de Russ Anber.

Au Québec, Guy Jutras sera la référence comme arbitre jusqu’en 1997. Le 4 décembre 1983, il a possiblement évité une émeute au Forum de Montréal. Le domicile des fantômes des Canadiens était l’hôte de l’un des combats les plus attendu dans l’histoire de la boxe montréalaise, Davey Hilton Fils contre Mario Cusson, pour le titre canadien mi-moyens du francophone.

Les attentes sont fortes pour le combat, la foule record de près de 20 000 spectateurs est partagée. Cusson est plus expérimenté et il est champion. Hilton est deux ans plus jeune, anglophone, invaincu et on le voit futur champion du monde.

Mise-O-Jeu n’existe pas à cette époque, mais les paris sont nombreux, populaires, en argent sonnant, engagés sur le coup des émotions, la bière coule à flots, les esprits sont chauffés à bloc, le support pour son favori est inconditionnel.

Après deux rounds partagés, Cusson subit une coupure profonde à l’œil gauche au début du troisième, causée par un coup de tête non intentionnel, et le combat doit être arrêté.

Le coin Hilton jubile, convaincu être déclaré vainqueur. Le coin Cusson se rue sur l’arbitre Guy Jutras, Mario Cusson lui crie désespérément : « C’est pas vrai, je ne peux pas perdre mon titre de comme ça! »

Ça brasse dans l’amphithéâtre : les pro-Hilton veulent collecter, les pro-Cusson ne veulent pas payer, on se bouscule, plusieurs bagarres éclatent.

Guy Jutras se dirige d’un pas assuré vers le superviseur Jean-Guy Prescott et lui dit d’un ton ferme : « Nulle technique ». Cette règle a été instituée dans les années 1970. Si un combat n’a pas complété quatre rounds et qu’une blessure accidentelle survient, la décision est nulle technique. En revanche, personne dans la salle ne connaît cette règle sauf Guy.

Guy Jutras a fait preuve de sang-froid et a rapidement parlé aux deux coins pour leur expliquer la situation, calmer les ardeurs, alors que les Hilton célébraient bruyamment et que Cusson implorait justice.

La façon dont Guy Jutras a pris le contrôle de la situation fait encore référence aujourd’hui quand on parle de la prestance et du respect qu’inspire un bon arbitre compétent.

Guy aura arbitré son dernier combat en 1997, lors du tout premier gala organisé au Casino de Montréal en novembre 1997, celui d’Alex Hilton contre Joe Stevenson.

Quelques semaines plus tôt, il avait été approché par l’un de ses clients en assurances qui voulait mettre sur pied une firme de boxe professionnelle à Montréal. Ce client était Karl Hans Muhlegg qui venait de fonder InterBox.

Muhlegg lui offre la position de directeur général de sa nouvelle entreprise, mais Guy refuse. Il propose toutefois de s’impliquer dans le processus pour trouver le bon candidat qui mènera la barque de la nouvelle compagnie.

C’est ainsi que Guy m’a approché au début novembre 1997 pour me parler d’InterBox et des plans de Muhlegg. Nous étions à son restaurant favori, l’historique Desjardins sur la rue Mackay. À cette époque, j’étais l’entraîneur-chef de l’équipe nationale du Canada et je dirigeais les carrières professionnelles de Stéphane Ouellet et d’Éric Lucas.

À première vue, j’étais peu intéressé par le projet et je devais d’ailleurs quitter pour deux semaines afin de diriger notre équipe nationale aux championnats du monde qui avaient lieu à Budapest, en Hongrie. J’ai alors dit à Guy que j’y penserais et qu’on s’en reparlerait à mon retour.

Lors de la première session des combats, en Hongrie, j’entends une voix familière qui appelle mon nom des estrades et qui me fait signe de le rejoindre. C’était Guy Jutras et il me dit : « Yvon je te présente Karl Hans Muhlegg, il ne voulait pas attendre ton retour avant de te parler ».

À la fin de la soirée, on se rejoint tous dans la suite de Karl Hans. Pour faire une histoire courte, c’est de cette façon qu’a débuté mon association avec InterBox. Cependant j’avais une exigence particulière. J’ai dit à Guy que j’accepterais la proposition et le défi, à condition qu’il demeure avec nous à titre de consultant, tant que je serais en poste, ce à quoi il a acquiescé.

C’est de cette façon que sa carrière d’arbitre s’est terminée. Guy restera avec l’organisation jusqu’à mon départ en 2004 en étant le plus fiable et le plus fidèle des conseillers qu’il est possible d’imaginer. Éventuellement son grand ami Don Majeski s’est joint à l’équipe pour ainsi réunir deux grands ambassadeurs qui ont facilité les relations avec les associations mondiales.

À compter de ce moment, il ne pourra plus évidemment pas officier ni comme arbitre ni comme juge au Québec alors qu’il était associé à un promoteur, mais il a tout de même poursuivi sa carrière de juge international qu’il avait amorcé en 1980 et qui s’est pratiquement terminée en 2007, sauf pour une seule autre assignation en 2011.

Son implication internationale ne s’est pas terminée là. Il a fait partie ou dirigé divers comités de juges et arbitres, de championnats ou de superviseurs pour la World Boxing Association (WBA) jusqu’en 2019; il avait alors 88 ans.

Guy est né en 1931 et il se targuait régulièrement d’être venu au monde dans une année prolifique pour la boxe, qui a aussi vu naître les deux plus célèbres promoteurs de boxe de l’histoire, Bob Arum et Don King, ainsi que le populaire président du WBC, Jose Sulaiman.

À ses funérailles de mardi dernier, dans son allocution, son fils Tony a raconté que plus jeune Guy avait subi de l’intimidation et que la boxe lui avait donné l’assurance requise pour répliquer et se défendre.

Que même si la langue maternelle de la famille était l’anglais, Guy s’était assuré que les membres de sa famille, enfants comme petits-enfants, parlent couramment le français.

Bernard Barré a aussi pris la parole. À l’aide de statistiques précises et aussi énergique que d’habitude, il a bien décrit la carrière de Guy. Russ Anber aussi a été touchant, abordant l’esprit d’entraide et de camaraderie qui habitait Guy.

Le monde de la boxe a bien été représenté par Gaby Mancini, Gerry Bolan, Deano Clavet, l’olympien Ian Clyde, les ex-champions du monde Lucian Bute et Jean Pascal, Jean Marc Émond et Michel Labonté étaient aussi présents tout comme Pierre Lavoie de Way production qui recueillait les témoignages pour en faire une compilation vidéo.

Il y avait aussi deux membres des médias présents, Herb Zurkowski (The Gazette) et Jeremy Filosa (Cogeco). Ils n’étaient pas là sous assignations, mais Jeremy a pris quelques citations. C’était bien de revoir Herb qui est un véritable fan de boxe qui connaît la valeur de Guy Jutras dans l’industrie.

Don Majeski est venu de New York, un aller-retour rapide, par solidarité pour son vieux chum.

Mike Griffin est débarqué au salon avec sa valise de voyage, arrivant directement du Japon où il a officié dans le championnat WBC des coqs que le Japonais Tenshin Nasukawa a remporté sur Juan Francisco Estrada.

Griffin a débuté sa carrière d’arbitre en 1997 et il affirme que Guy avait été son modèle, son mentor et que sans ses nombreux conseils, il n’aurait pas été en mesure d’atteindre ses objectifs. Mike est actuellement considéré, à juste titre, comme l’un des meilleurs arbitres au monde.

La présence de quatre représentants de la RACJ a été particulièrement appréciée, dont la présidente Isabelle Mignault, la directrice générale adjointe Sandra Langevin, ainsi que Jean Gauthier et Jean Douville, des piliers pour les sports de combat.

Guy Jutras aura toujours été un homme effacé, discret; il disait lui-même que sur le ring le spectacle appartient aux combattants et que si les gens remarquent l’arbitre, c’est qu’il ne fait pas bien son travail.

Guy était ainsi dans la vie, il était discret, travaillait dans l’ombre, dormait le jour, vivait la nuit, mais sa contribution à rendre son sport meilleur est concrète et indéniable.

Merci Guy.