QUÉBEC – Il n’y a aucun doute, la mise à jour du règlement sur les sports de combat initiée par le ministre de la Sécurité intérieure, Ian Lafrenière, au cours de l’été, a été accueillie assez tièdement par plusieurs intervenants du monde de la boxe, dont Camille Estephan.
Présentés dans la foulée du décès de Jeanette Zacarias Zapata survenu en août 2021, le « Projet de règlement modifiant le Règlement sur les permis relatifs aux sports de combat » et le « Projet de règlement modifiant le Règlement sur les sports de combat » proposent une série de changements qui pourraient plomber l’avenir de l’industrie de la boxe au Québec.
Et contrairement aux apparences, ce ne sont pas les mesures proposées pour éviter de revivre les tragiques événements du Stade IGA qui sont montrées du doigt, mais plutôt une pléthore de modifications qui n’ont rien à voir avec l’objectif initial, déplore le promoteur.
Dans le document qui a été notamment publié sur le site Internet de la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ) ainsi que dans la Gazette officielle du Québec, il est possible de lire que des « droits additionnels » de 15 000 $ « par combat de championnat du monde », et de 10 000 $ « par combat de championnat international » sont éventuellement prévus.
Selon toute vraisemblance, la RACJ cherche désespérément un moyen d’augmenter ses revenus, qui s’élèvent à environ un quart de millions de dollars par « saison », tandis que ses dépenses pour l’organisation de manifestations sportives avoisinent le million de dollars.
« Ils veulent effectuer des changements dans la réglementation, car ils trouvent qu’ils sont déficitaires dans leur budget. Je ne suis pas tant d’accord sur la manière qu’ils voient qu’ils sont déficitaires, mais nous sommes néanmoins prêts à contribuer. Dans les faits, c’est comparable à ce qui se passe ailleurs », a d’abord expliqué Estephan, plus tôt cette semaine, en marge du gala que présentait Eye of the Tiger au Théâtre Capitole, à Québec.
« J’espère que la décision qu’ils vont prendre sera la bonne, parce qu’on ne peut pas tuer la boxe, a-t-il immédiatement ajouté. Comme le gala qu’on [a] fait [jeudi], si c’étaient les nouvelles règles, ça nous coûterait 72 000 $ en frais à la Régie. Ce n’est pas ça qui se passe présentement, mais si ça arrivait, on ne pourrait plus faire de [combats avec des] ceintures. »
Dans le gala qui avait lieu jeudi, en plus des deux combats de championnat du monde, plusieurs ceintures mineures – six – étaient à l’enjeu. Souvent tournés en dérision en raison de leur nombre élevé et de leur nom parfois inutilement pompeux, ces titres « internationaux » sont cependant essentiels pour les boxeurs qui souhaitent gravir les échelons des différents classements mondiaux qui mènent vers les duels les plus lucratifs.
« Si on ne peut plus faire de [combats avec des ceintures], ce qui va arriver, c’est que les boxeurs vont avoir moins d’opportunités, a tranché Estephan. Si tu n’as pas de ceinture mineure, tu montes bien moins vite dans les classements et ça peut te coûter une carrière.
« Je pense qu’ils ont de bonnes intentions, je pense qu’ils ont l’intention de prendre les bonnes décisions. Dans d’autres [commissions athlétiques] comme en Ontario ou aux États-Unis, on ne parle pas du cinquième du coût. Il faut simplement être raisonnable. »
Une industrie « complètement différente »
Au-delà de l’augmentation considérable des frais, Estephan est convaincu que les visées de grandeur des promoteurs québécois seraient réduites à néant si le projet va de l’avant.
« Si tu es un boxeur qui sort des rangs amateurs et que tu as un certain potentiel, et que les promoteurs ne peuvent plus organiser des combats avec des ceintures, tu ne signeras pas avec nous, a-t-il prédit. Prenons l’exemple d’Osleys Iglesias, il a littéralement choisi de venir ici à cause de notre réputation. Il a reçu beaucoup d’offres, il aurait pu aller n’importe où. Si on n’avait pas la possibilité de lui monter qu’on peut l’amener au “top”, il ne serait jamais venu ici. Notre industrie serait complètement différente. Est-ce qu’Artur Beterbiev serait venu ici sans les ceintures? Jamais de la vie. Ce qu’il a amené ici est très, très intéressant...
« Est-ce qu’un Vladimir Shishkin vient ici cette semaine à Québec pour affronter Wilkens Mathieu s’il n’y a pas de ceinture? Je ne crois pas. On pourrait dire la même chose de l’adversaire d’Imam Khataev. Ils viennent pour l’opportunité d’obtenir une ceinture. C’est leur récompense. Ils prennent des risques pour ça. Sans les ceintures, Eye of the Tiger n’existerait pas. La boxe, c’est une vraie passion, mais je ne suis pas Mère Teresa non plus. »
Estephan a cependant mentionné que des amendements au projet de règlement pourraient être effectués et a bon espoir que des solutions convenant à tout le monde seront trouvées.
Dans un échange de courriels avec RDS.ca, une porte-parole de la RACJ a d’abord indiqué que « le processus de consultation s’est terminé le 29 août dernier » et que « déjà, à la lumière des commentaires reçus, la Régie peut confirmer qu’il y aura des propositions d’ajustements qui seront présentés concernant le projet de modifications réglementaires ».
La Régie n’a toutefois pas souhaité préciser quelles seront les prochaines étapes qui attendent toutes les parties impliquées « par respect des processus gouvernementaux », pas plus si l’élection d’un nouveau gouvernement à Québec allait y changer quoi que ce soit.
Estephan n’a pas l’intention, pour le moment, de présenter ses événements dans d’autres juridictions, mais il a tenu à rappeler que les galas organisés par les différents promoteurs génèrent des retombées économiques, sans les chiffrer. « La boxe, ce n’est pas déficitaire, a-t-il conclu. La Régie l’est peut-être, mais il y a des taxes qui sont payées, il y a des impôts qui sont payés. Il y a tout un roulement économique à cause de la boxe. C’est profitable. »
Le promoteur ne nie pas que le règlement devait être modernisé, mais le tir doit être corrigé.
D’autres récriminations
Par ailleurs, tout comme l’augmentation des frais de sanction, d’autres changements ont été très mal accueillis par différentes sources consultées par RDS.ca ces derniers jours afin de comprendre les tenants et aboutissants de ce projet de « règlement sur le règlement ».
Celui qui a été le plus évoqué par les intervenants consultés est « de retirer la possibilité que la Régie assume en lieu et place de l’organisateur d’une manifestation sportive le paiement des bourses ou rémunérations aux concurrents à même le cautionnement fourni ».
« Qu’est-ce qui va se passer si un promoteur décide ne pas payer ses boxeurs?, a demandé un vétéran de l’industrie qui ne souhaite pas être identifié. Quels moyens ces boxeurs auront-ils à leur disposition pour récupérer les sommes dues? La Régie n’a-t-elle justement pas été créée pour protéger l’intégrité des athlètes? Ça n’a juste pas de bon sens tout ça. »