MONTRÉAL — Personne n’avait vu venir la victoire de Magdeleine Vallières Mill aux Championnats du monde de cyclisme sur route à Kigali, mais la Québécoise de 24 ans, elle, y croyait.
Elle n’avait jusque-là remporté qu’une seule course chez les professionnelles, mais c’est parce qu’elle avait toujours fait passer les intérêts de son équipe avant les siens.
Sauf samedi dernier. Cette fois, elle a couru pour elle, et la voilà vêtue d’un maillot arc-en-ciel de championne du monde pour les 12 prochains mois.
Cette victoire a été rendue possible grâce à un rêve entretenu depuis plusieurs années, mais aussi grâce à un rigoureux entraînement de plusieurs semaines à Encamp, une paroisse d’Andorre à 1300 mètres d’altitude.
Vallières Mill s’y est rendue avec le couteau entre les dents, puisque quelques jours plus tôt, son équipe, EF Education-Oatly, avait été disqualifiée du Tour de Romandie, en Suisse, où elle était censée être meneuse pour la première fois.
«J’avais vraiment hâte de voir où je me situais par rapport aux autres filles, a-t-elle admis lors d’un entretien avec La Presse Canadienne, mardi, depuis son appartement à Gérone, en Espagne. Ne pas participer à cette course a été une vive déception pour moi.
«Je suis partie de là en essayant de mettre ça derrière moi et en changeant mon état d’esprit, a-t-elle poursuivi. Mon plus gros objectif de la saison était les Championnats du monde, donc je me suis concentrée là-dessus à 100 %.»
Pendant sa préparation, Vallières Mill a participé à deux courses. Elle a terminé 16e en France, puis huitième en Belgique. Mais ces résultats importaient peu, les courses faisaient partie du plan.
«Je voulais surtout faire de la vitesse, parce que c’est plus difficile d’en faire à l’entraînement, a-t-elle expliqué. En Belgique, j’ai attaqué plusieurs fois, beaucoup trop de fois en fait. Il ne me restait plus de jambes à la fin, mais tout ce travail pendant la course m’a vraiment permis de croire que je pourrais faire quelque chose à Kigali.»
C’est donc avec une détermination sans borne que Vallières Mill est débarquée au Rwanda, quatre jours avant la course qui allait changer sa vie.
Sa confiance a toutefois été mise à rude épreuve dès la journée suivante.
«Je m’entraînais et je trouvais ça vraiment difficile, a dit la Sherbrookoise. Je faisais mes intervalles et je n’étais pas capable de les terminer. Ça n’allait vraiment pas bien. Je me disais que j’avais merdé lors de ma préparation.»
«La journée avant la course, ça allait un petit peu mieux, mais c’était quand même pénible, a-t-elle ajouté. L’altitude, la chaleur, la qualité de l’air, la nourriture… tout est différent là-bas. Mais en parlant avec d’autres filles, je me suis rendu compte que tout le monde trouvait ça difficile. J’étais quand même nerveuse avant le départ, mais finalement, mes jambes sont revenues pour la course.»
En plus d’avoir retrouvé ses jambes, Vallières Mill pouvait compter sur quatre coéquipières n’ayant qu’une mission en tête: l’aider à réaliser son rêve.
«On paye toutes pour être là, donc dans ma tête, j’avais mon plan, a raconté Vallières Mill. Je travaille tout le temps pour l’équipe, mais cette course-là, je voulais la faire pour moi. Je m’étais préparée tellement fort. Je savais que ma forme était là.
«La directrice sportive canadienne nous a demandé ce qu’on attendait de cette course et les filles ont commencé à dire qu’elles allaient tout donner pour moi. Je n’en revenais pas. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à y croire pour vrai. Avoir des coéquipières qui croient en moi, c’est ce qui m’a donné des ailes.»
Deux éléments primordiaux pour gagner étaient donc au rendez-vous à la ligne de départ: la forme, ainsi que le support de son entourage et de ses coéquipières.
Il ne restait plus qu’à espérer que tous les astres s’alignent pendant la course, et c’est ce qui s’est produit.
«Les cinq premiers tours, je n’avais rien à faire, a dit Vallières Mill. Les filles m’apportaient en avant pour le début des bosses. Le positionnement était vraiment important. De ne pas avoir à dépenser de l’énergie supplémentaire, c’était parfait. J’étais vraiment chanceuse.
«Elles ont abandonné dans la deuxième moitié de la course, mais je suis partie en échappée quelques minutes après, donc tout allait comme prévu. Je savais que je devais tenter ma chance avec deux ou trois tours à faire. Je ne voulais pas prendre le pari de rester avec les favorites jusqu’à la fin.»
Neuf coureuses étaient dans cette échappée, mais à l’avant-dernier tour, Vallières Mill a mis les bouchées doubles afin de laisser derrière celles qui ne collaboraient pas à son goût.
«La moitié des coureuses ne travaillaient pas, ça ne faisait aucun sens, a-t-elle dévoilé. Il fallait qu’on en lâche, j’ai donc accéléré dans la première des deux bosses et ç’a fonctionné. On était seulement trois par la suite et ça travaillait mieux.»
La Néo-Zélandaise Niamh Fisher-Black (argent) et l’Espagnole Mavi Garcia (bronze) étaient alors à ses côtés. Au moment d’attaquer la toute dernière montée de la course, à 2,4 kilomètres de la fin, les trois coureuses avaient 25 secondes d’avance.
C’est à ce moment que Vallières Mill a décidé de jouer le tout pour le tout.
«Je ne voulais pas me rendre au sprint avec elles et je ne voulais pas que le peloton nous rattrape, a-t-elle expliqué. Je savais que la victoire était possible et je savais qu’un effort de trois minutes comme cette bosse était dans mes cordes, donc je ne voulais pas avoir de regrets et j’ai foncé.»
«La pente était raide au début, mais c’était un peu plus plat ensuite. Il restait encore deux kilomètres jusqu’à l’arrivée et je me suis dit que je venais peut-être de commettre une erreur, que j’allais peut-être casser, a-t-elle avoué. Ça faisait mal, mais je me parlais, je me disais que c’était le titre de championne du monde qui était au bout de l’effort. J’ai puisé des watts dans l’énergie de la foule qui criait et c’est comme ça que j’y suis parvenue.»
Déjà dans le rôle de meneuse samedi prochain
À peine sept jours après avoir été sacrée championne du monde à Kigali, Vallières Mill se rendra en Italie pour y disputer le Tour d’Émilie, une course d’une journée.
Et elle sera la meneuse d’EF Education-Oatly.
«Ça va être fou avec le maillot de championne du monde sur le dos. J’ai vraiment hâte de voir aussi ce qu’ils vont faire avec mon vélo. Je me suis toujours dit que j’allais avoir réussi si j’avais un vélo personnalisé», a dit la Québécoise avec le sourire.
«L’équipe m’a dit que les filles allaient courir pour moi et qu’on allait tenter quelque chose, a-t-elle ajouté. On veut essayer de rendre le maillot visible pendant la course. On va voir ce que ça va donner, j’apprends encore et je ne veux pas me mettre trop de pression.»
Et pour l’an prochain, elle et son équipe voient grand.
«Mon autre rêve, c’est de gagner une des classiques ardennaises (Amstel Gold Race, Flèche wallonne et Liège-Bastogne-Liège), et je crois qu’ils vont me permettre d’y aller pour la victoire, a dévoilé la Québécoise avec une excitation dans la voix.
«L’équipe m’a également parlé d’un rôle de meneuse pour l’un des grands tours (Tour de France, Tour d’Italie et Tour d’Espagne). Ça va être une belle saison. Dans les couleurs de l’arc-en-ciel en plus... ça devrait être pas mal!»
Patrick Caisse, La Presse Canadienne





