MONTRÉAL - L’annonce aussi triste qu’inattendue du décès de Ken Dryden a réanimé l’image à jamais incrustée dans mes souvenirs et ceux, j’ose croire, de tous les amateurs de hockey qui l’ont vu prendre la LNH d’assaut lors des séries éliminatoires de 1971 pour gagner la première de ses six coupes Stanley soulevées de neuf ans.
L’image de cette statue aussi imposante que rassurante se tenant droite et solide comme un chêne devant le filet du Canadien; de ce gardien au calme légendaire, le menton appuyé sur son bouclier et sa mitaine écrasés sur le pommeau de son bâton pendant que ses coéquipiers faisaient la vie dure à son vis-à-vis à l’autre bout de la patinoire.
L’image qui l’immortalisera plus encore que ses statistiques éloquentes, que sa récolte plus éloquente encore de trophées.
Une image qui lui est associée. Que personne n’a pu copier. Que personne n’a osé s’accaparer.
Dans les rues qui se transformaient en patinoire, été comme hiver, dès que les jeunes avaient le temps de les prendre d’assaut, on tentait toujours d’imiter une idole. Pendant qu’un ti-cul ici imitait Bobby Hull et ses tirs frappés, un autre imitait Tony Esposito et affrontait les tirs de ses adversaires, les jambes grandes ouvertes pour éviter que les balles roulent entre les deux « mottes » de neige qui servaient de poteaux, ou dans les filets pour les plus chanceux qui avaient reçu des buts en cadeau.
Il y avait bien quelques braves qui tentaient d’imiter le grand Ken Dryden en s’appuyant le menton sur le pommeau d’un bâton de gardien de fortune. Mais ils n’y arrivaient pas vraiment.
En fait : pas du tout!
Car pour bien imiter Ken Dryden, il fallait d’abord avoir la taille pour le faire. Et dans les yeux des enfants qui tentaient de l’imiter, Dryden était un géant : aux sens propre et figuré.
Mais il n’y a pas que les jeunes qui ne sont jamais vraiment arrivés à imiter Dryden. Il y a aussi tous les gardiens qui ont défilé aux quatre coins de la LNH depuis près des 50 ans.
Ces gardiens ont adopté le style papillon de Patrick Roy. Un style qui a été peaufiné au fil des ans et qui a donné au hockey, pour le meilleur ou pour le pire, des gardiens qui sont tous dans un même moule. Qui gardent tous les buts de la même façon... avec plus ou moins de succès.
Mais depuis le printemps 1979, après que Ken Dryden eut pris sa retraite à 31 ans au terme d’une carrière de huit saisons au fil desquelles il a disputé 397 matchs en saisons régulières – 258 victoires, 57 défaites, 74 verdicts nuls moyenne de 2,24 buts alloués par match et efficacité de 92,2 % -- et 112 autres de séries éliminatoires – 80 victoires, 32 revers, moyenne de 2,41 buts alloués par match et efficacité de 91,5 % -- personne ne s’est dressé comme il le faisait devant son but pendant que l’action se déroulait à l’autre bout de la patinoire.
Et vous savez quoi?
Si un gardien avait eu la prétention démesurée de croire qu’il pouvait se permettre de se prendre pour Ken Dryden, il aurait fallu le rappeler à l’ordre illico.
Car il n’y a toujours eu qu’un seul Ken Dryden. Et il n’y en aura toujours qu’un seul.
Ken Dryden a gagné le trophée Conn-Smythe en 1971 à titre de joueur le plus utile des séries avant de gagner la saison suivante le titre de recrue de l’année.
C’est phénoménal!
À sa deuxième saison complète, il a gagné le premier de ses cinq trophées Vézina.
Sans oublier ses six coupes Stanley.
Tout ça sans jamais faire de vague, sans jamais réclamer une attention qu’il renvoyait volontiers à Guy Lafleur, à Serge Savard, Larry Robinson et Guy Lapointe, les membres du plus illustre trio de défenseurs jamais réunis, et à ses coéquipiers qu’il savait rendre meilleurs.
Dire que Ken Dryden était bien entouré est un euphémisme. Les joueurs qui patinaient devant lui formaient la meilleure équipe de la LNH. Ils formaient peut-être la meilleure équipe de la grande histoire du Canadien de Montréal.
Alors oui : Ken Dryden était gâté.
Mais il gâtait aussi ses coéquipiers. Et ça, trop d’amateurs qui tendent à diminuer la portée de ses performances et la place qu’il occupe dans l’histoire du Canadien de Montréal, de la LNH et du hockey semblent l’oublier.
Il y a quelques années, alors que Serge Savard avait pris d’assaut le Centre Bell avec d’anciens membres de l’équipe canadienne qui a affronté Vladislav Tretiak et la grande équipe dans la jadis très grande Union soviétique, le Sénateur s’était porté à la défense de son ancien gardien.
« On avait une grande équipe, c’est vrai. Une très grande équipe, avait-il lancé. Mais cette équipe, elle attendait souvent la troisième période pour se mettre à vraiment jouer au hockey. Et si nous étions encore dans le coup après deux périodes d’absence, c’est parce que Ken nous avait gardés dans le match », assurait Savard avec la conviction qu’il a toujours affiché dans ses propos.
Debout, à quelques pas de là, Dryden écoutait son ancien général à la ligne bleue sans dire un mot. Il avait esquissé un sourire timide, presque gêné. Un sourire qui en disait toutefois long sur le respect qu’il vouait à Savard et peut-être aussi au mélange de fierté et de satisfaction à l’égard de la plaidoirie que venait de livrer son ancien coéquipier.
Quelle place réserver à Ken Dryden dans la liste des meilleurs gardiens de l’histoire du Canadien, de la LNH, du hockey?
Vos réponses sont aussi bonnes que la mienne.
Mais bien au-delà de cette place, ou de ces places puisque les classements des uns valent bien souvent les classements des autres, c’est l’image que Ken Dryden a créée et qu’il a immortalisée qui compte le plus à mes yeux. C’est à cette image que mes souvenirs s’accrochent depuis toujours. C’est à cette image de ce grand gardien confiant et tranquille debout bien droit devant son but qu’ils resteront accrochés pour toujours.





