MONTRÉAL — La couverture télévisée des Jeux olympiques de Montréal de 1976 représente encore aujourd’hui l’un des grands moments de la glorieuse histoire de Radio-Canada. Elle a consacré les renommées de géants, tels René Lecavalier, Richard Garneau, Jean-Maurice Bailly, Raymond Lebrun, Lionel Duval et Pierre Dufault, et propulsé à l’avant-scène une relève qui réunissait, entre autres, Claude Quenneville, Jean Pagé et Serge Arsenault.
Toutefois, ce grandiose événement a aussi servi de rampe de lancement à une dizaine de journalistes, la grande majorité très jeunes et plus ou moins connus à l’époque, mais qui allaient le devenir. Ils étaient ambitieux et galvanisés par le privilège qui leur était offert de couvrir à la radio, chez eux, au Québec, le plus grand rendez-vous sportif de la planète.
Certains nous ont quittés, plusieurs ont pris leur retraite ou ont bifurqué vers un domaine différent, et quelques autres sont toujours bien présents. Dont Pierre Houde, la voix du Canadien de Montréal au Réseau des Sports, qui n’avait que 19 ans lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux de Montréal, le 17 juillet.
Ces deux dernières semaines de juillet 1976 sont profondément ancrées dans sa mémoire et dans ses tripes, comme c’est le cas pour ses collègues qui allaient plonger, eux aussi, dans une aventure exaltante.
« Mon Dieu! J’aurais eu un grand vide. Et peut-être que je n’aurais jamais fait de sport de ma vie à la télé. Peut-être », avoue Houde au sujet de l’apport des Jeux de Montréal à sa carrière de plus de 50 ans dans les médias, qui l’a mené à vivre 13 autres éditions des Jeux olympiques dont ceux de Milan-Cortina en février dernier.
Une équipe à bâtir
À l’été de 1976, Houde était animateur les fins de semaine à la station radiophonique CKAC, alors au faîte de sa renommée avec des cotes d’écoute qui franchissaient le million d’auditeurs, lorsque Claude Mailhot a eu le mandat de bâtir une équipe pour relater les faits marquants des premiers Jeux olympiques jamais tenus au Canada.
« Les Jeux, naturellement, c’étaient le ‘talk of the town’, et on se demandait ce qu’on pouvait faire pour donner une couverture la plus complète possible », se remémore Mailhot, alors directeur des sports à CKAC.
Il allait se servir de l’émission « Les amateurs de sports », qu’il avait lancée en 1972, et d’une grande salle de conférence, comme point d’ancrage et de réunion pour les comptes rendus quotidiens de ses reporters, dispersés sur les divers sites de compétitions.
À Montréal, Mailhot a pu compter sur les regrettés Yves Létourneau, déjà un géant du métier, et André Côté, qui allait devenir descripteur des matchs des Nordiques de Québec durant les années 1980 et 1990.
Il y avait aussi Michel Lacroix, arrivé à la station en 1975 et dont la voix allait résonner au Forum de Montréal, au Centre Molson/Bell mais aussi lors de nombreux Jeux olympiques à titre d’annonceur officiel, incluant ceux de Montréal.
Lacroix s’est d’ailleurs retrouvé dans une position singulière, car il allait, justement, être l’annonceur officiel au Stade olympique, site des compétitions d’athlétisme. Mailhot en a profité pour lui faire couvrir cette discipline pour CKAC.
Le défi était double, note Lacroix, compte tenu des différences entre les deux tâches.
« À 22, 23 ans, tout ce que tu veux, c’est faire ta niche, faire ta place, puis travailler fort. Pour moi, c’était le bonheur total, l’immersion totale. Il n’y avait pas meilleur moyen pour me retrouver dans des conditions professionnelles absolument extraordinaires », a raconté Lacroix.
Rencontre inattendue
Au passage, Mailhot a également eu l’idée de faire appel à Pierre Houde, le temps des Jeux. Déjà grand amateur de sports, Houde a accepté le défi et s’est retrouvé à la compétition de volleyball. Arrivé à CKAC un an plus tôt, l’animateur Claude Saucier s’est aussi joint à l’équipe.
Aussi, et sans qu’il n’anticipe la puissance du destin, Mailhot a réuni une jeune femme et un jeune homme qui ne se connaissaient pas et qui allaient former un couple au quotidien. Un couple toujours ensemble en 2026.
Elle l’avoue aujourd’hui; l’aspect sportif des Jeux n’intéressait pas tant Manon Lépine, la seule femme à avoir fait partie de cette équipe.
« En 1976, Montréal était une ville déjà un peu plus ouverte, parce qu’on avait eu Expo 67. Ce qui m’intéressait, c’était de voir cette ouverture sur le monde, par les sportifs. Tous ces êtres humains qui venaient faire du sport à Montréal avaient une histoire humaine, une histoire nationale, une histoire individuelle. Ça me fascinait », relate-t-elle.
Non seulement Lépine a hérité du mandat de produire des reportages au Village olympique dans le créneau qu’elle chérissait, son regard allait croiser celui de Marc Blondeau.
Sur la recommandation de Houde, un ami proche alors qu’ils fréquentaient le Collège Bois-de-Boulogne, Blondeau avait fait son entrée au service des sports de CKAC en mars 1976. Quelque quatre mois plus tard, il s’est retrouvé au Vélodrome et à la piscine olympique pour les épreuves de cyclisme sur piste et de natation.
« J’étais passionné par l’actualité, le sport. J’aimais ça. C’était comme un rêve, effectivement, de faire ça. C’était enivrant, c’était excitant. On n’a pas compté nos heures. On aurait travaillé quasiment pour rien », raconte Blondeau, qui est devenu un réputé gestionnaire au réseau Télémédia avant d’occuper le poste de président-directeur général de la Place des Arts de 2012 à 2018.
Appel aux régions
Mais il manquait encore de bras. Des ressources allaient s’ajouter depuis les régions, où Télémédia était déjà solidement implanté.
L’un des élus a été Roland Mailhot, un Montréalais qui oeuvrait à CKCH, à Hull, depuis 1974, et qui a travaillé aux côtés du polyvalent Paul Houde – un autre grand disparu – qui animait l’émission du matin à la même station et dont on allait découvrir ses connaissances encyclopédiques en athlétisme.
Claude Mailhot les a rapatriés et les a ajoutés à son équipe.
« Jamais je n’aurais pensé que Claude allait communiquer avec moi pour m’intégrer au sein de l’équipe. Ça ne se pouvait pas que je reçoive cet appel-là », relate Roland Mailhot, qui a aussi couvert les Jeux de Los Angeles, en 1984, et de Séoul, en 1988, au fil d’une carrière médiatique de plus de 30 ans.
Claude Mailhot s’est également tourné vers Québec, où Michel Villeneuve en était lui aussi, à l’âge de 21 ans, à ses premières armes dans le métier, à la station CKCV.
« On n’avait pas d’expérience, on était tous des bébés, on avait encore la couche aux fesses. Puis on se retrouvait à faire un travail qui, normalement, est confié à des vétérans qui ont du métier », souligne Villeneuve, qui a couvert le tournoi de boxe.
« Mais il y avait tellement de talent. Et on a travaillé en tabarnouche! C’est comme si on avait fait sept séries de sept matchs de la Coupe Stanley », compare Villeneuve.
À cette équipe s’est aussi greffé Jean Arel qui, depuis Sherbrooke, a couvert des matchs de soccer et de handball ainsi que les compétitions de sports équestres présentées à Bromont.
Environ 10 ans plus tard, Arel était nommé descripteur des matchs du Canadien au réseau TVA. Il a occupé ce rôle pendant cinq ans avant de retourner en Estrie pour relancer une longue carrière de journaliste polyvalent, notamment à Radio-Canada.
« Ça m’a motivé, ça m’a rempli la tête d’ambitions. Je voulais performer, aller plus loin. Et ça m’a incité, en 1980, à co-fonder le Mérite sportif de l’Estrie. Cette année c’était le 45e anniversaire », raconte-t-il en revenant sur l’influence des Jeux de Montréal sur sa carrière et sa vie.
Aujourd’hui, tous ces reporters affichent leur reconnaissance à l’endroit de Claude Mailhot, pour son ouverture d’esprit, son leadership et la confiance qu’il leur a tous témoignée.
Mais pour Claude Mailhot, qui a vécu 21 Jeux olympiques, tous dans le rôle de chef d’antenne, ces reporters ont tout simplement étalé le talent qui les habitait déjà.
« Vous allez me dire que je ne suis pas objectif, mais l’équipe qu’on avait formée est la meilleure, tous réseaux confondus, qu’on a pu avoir. La preuve, c’est que tous ceux qui étaient là sont devenus extrêmement connus et appréciés du public. C’est une équipe dont je suis très, très fier. »
« Et surtout, elle a contribué à former des amitiés pour la vie. »





