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Ce peut-être un lieu, une posture, une compagnie pour regarder le match, un habit porté, un quelconque geste : les Argentins ne plaisantent pas avec les « cabalas », des rites prétendument porte-bonheur, moins encore à l’heure d’affronter l’Espagne pour un quatrième titre mondial.
La demi-finale à l’arraché mercredi contre l’Angleterre (2-1) n’a pas dérogé à la règle. Et la finale dimanche verra les mêmes rites reproduits, même loufoques, dans une sorte de pacte avec la chance.
« Malade, je suis malade du football », avoue jeudi encore sous le coup de l’émotion Andrés Gonzalez, un comptable de 43 ans qui suit les matches à la télévision dans sa maison du quartier de Liniers à Buenos-Aires. Mais pas n’importe comment.
Chez moi, « personne ne bouge de la place qu’il occupait la dernière fois », puisque l’Argentine a gagné, explique-t-il à l’AFP.
« Et si tu es allé aux toilettes et qu’il y a but (pour l’Argentine), on t’enferme. Tu restes là jusqu’à la fin du match », assure-t-il d’un ton qui n’évoque pas la plaisanterie.
Milei aussi
Chez Estela Vargas, une vendeuse de 65 ans, tout le monde porte les mêmes vêtements, s’assied dans le même fauteuil et le chien reste dehors.
« Contre l’Angleterre, vu que le chien est un bouledogue anglais, on lui avait mis un maillot argentin et sa niche dans le patio. Du coup pour l’Espagne, qu’il pleuve ou qu’il vente, il restera dehors », assure-t-elle.
Rodrigo Serna, un petit fan de Messi de 11 ans, confesse qu’il « congèle » les adversaires. « Je prends une figurine du joueur et je la mets au freezer. C’est mon grand-père qui me l’a appris ».
On ne rigole pas avec les cabalas, qu’elles datent de longtemps ou viennent juste d’être incorporées, à l’aune de matches récents. Et elles transcendent les classes sociales, étant observées du fan le plus humble au sommet de l’Etat.
Le président Javier Milei lui-même a déclaré jeudi qu’« en aucun cas » il n’irait aux Etats-Unis dimanche pour la finale. Mais la suivrait à la télévision, comme les autres matches de l’Argentine depuis le début du Mondial, dans la salle de projection de la résidence présidentielle d’Olivos, en compagnie de sa soeur Karina, la secrétaire générale de la présidence.
C’est une « cabala » ? a demandé un journaliste radio.
« Oui », a répondu M. Milei.
Il a livré une confidence sur un autre rituel porte-bonheur à ce Mondial : il regardera la finale avec sur le dos une épaisse veste de la compagnie pétrolière YPF, qu’il portait pour le quart de finale Argentine-Suisse (3-1).
« Comme il faisait froid (l’Argentine est en hiver austral, NDLR) et que je n’allume pas le chauffage, je mets une veste de la compagnie pétrolière qui, le jour du match contre la Suisse, m’a donné très chaud », a narré le président. « Quand je l’ai enlevée, on a pris un but, du coup je l’ai remise et je ne l’ai plus enlevée ».
Les cabalas sont « quelque chose de très présent dans l’univers du football, associé à l’univers païen, en lien avec les saints et les idoles, par exemple Diego Maradona depuis sa mort » en 2020, explique à l’AFP le sociologue Diego Murzi.
Rituel pour être « acteur »
« Dans le football, l’Argentin ne se sent pas spectateur mais acteur et les +cabalas+ font partie de ça : se sentir impliqué en apportant la chance », analyse-t-il.
Dans le quartier populaire de Villa Devoto, où vécut Maradona enfant, le rituel se répète à chaque match de la « Seleccion » : des bougies, des drapeaux, des maillots et des photos sur un autel profane dédié à l’idole qui souleva la Coupe en 1986.
Diego Murzi cite l’anecdote de Carlos Bilardo, l’entraîneur de l’Albiceleste de 1986. Pour son premier match avec la sélection, le téléphone sonna dans le vestiaire. Un joueur décrocha : personne au bout du fil.
« Bilardo a vu ça et, comme l’Argentine a gagné, avant chaque match il faisait en sorte que quelqu’un appelle sur ce téléphone, que le même joueur décroche et que personne ne lui réponde ».
Aux « cabalas » se superposent les « mufas », les prétendues forces négatives, par exemple en cas de commentaires ou de pronostics optimistes sur un match à venir. Aussi en période de Mondial, nombre d’Argentins répètent à tout bout de champ « anulo mufa » (« j’annule le mauvais sort »), de sorte qu’il est à peu près impossible d’avoir leur avis sur un match-clef à venir.
Sans compter les « promesas » qu’on se fait à soi ou à une éventuelle force cosmique, en vue d’un résultat. Comme Elena et Lola Gimenez, des soeurs de 23 et 19 ans qui suivaient la demi-finale mercredi dans un bodegon de Buenos Aires. Elena est assise à droite de Lola, « toujours, toujours à droite ».
« En 2022, j’avais promis de me tatouer si on gagnait. On a gagné, et voilà », disait-elle à l’AFP en exhibant sur son mollet droit « 18.10.2022 », la date de la finale. Il ne fallut pas demander si elle espérait un tatouage sur l’autre mollet. C’eût été « mufa ».






