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RÉSULTATS

Angleterre-Iran : « S'il vous plaît, écrivez tout ce qui se passe ici! »

Des partisans iraniens Des partisans iraniens - PC
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DOHA, Qatar – Les Iraniens se sont déplacés tôt et bruyamment pour assister au match de leurs favoris contre l'Angleterre lundi à la Coupe du monde. Pendant le trajet de 50 minutes permettant de relier le centre-ville de Doha au Stade Al Khalifa, impossible de faire deux pas sans entendre le vacarme provoqué par une nouvelle vuvuzela, chaque fois suivi d'un puissant cri à la gloire du pays.

Le terrain allait éventuellement rendre son verdict, mais au party d'avant-match, les Anglais n'étaient pas de taille.

Tous n'avaient toutefois pas le cœur à la fête. Pour plusieurs, cette incursion de l'équipe nationale dans le quotidien de millions de personnes à travers le monde était l'occasion de faire sortir le méchant, de cracher leur vérité, d'expulser leur ras-le-bol. De sonner l'alarme.

Farhad Sadough ne portait pas le maillot de sa sélection adorée. Son habit pour ce jour de match : un simple t-shirt blanc frappé de trois mots imprimés dans les couleurs du drapeau du pays. WOMAN LIFE FREEDOM. Femme, vie, liberté.Farhad Sadough

Pour ces trois mots, Farhad a reçu l'attention des caméras et s'est vu offrir ce qu'il recherchait, l'occasion de livrer son message. Dans les rues de Téhéran, les mêmes syllabes peuvent vous valoir la prison, ou pire la mort.   

L'Iran est le théâtre de vives protestations depuis la mort, à la mi-septembre, de Mahsa Amini, une jeune femme qui était détenue après son arrestation pour non-respect du code vestimentaire auquel doivent se conformer les femmes du pays. Deux mois plus tard, les rues de la république islamique demeurent occupées par des contestataires du régime du président Ebrahim Raïssi.

À distance, leurs compatriotes expatriés comme Farhad, qui vit en Allemagne, et ses trois amis venus de San Diego, les appuient comme ils le peuvent en sachant bien que leur contribution au mouvement de protestation ne comporte pas les mêmes risques.

« Ils n'ont pas la liberté d'expression que nous avons », se désole le quinquagénaire.

« On est fiers de notre pays en ce moment, ajoute Bahman Jalali. Fiers de voir que la jeunesse se révolte. »

« Et on a bon espoir que les choses changeront, enchaîne un copain qui préfère taire son nom. Ces jeunes n'arrêteront pas tant qu'on ne leur garantira pas un avenir meilleur. Ils ne peuvent pas s'arrêter là, ils doivent agir. Ça donne quoi d'avoir 25 ans et toute la vie devant soi si on sait qu'on n'a pas d'avenir? Rien. Il faut que ça change et on espère que ça s'en vient. Que les meurtres arrêteront et que nos jeunes pourront vivre dans un pays libre. »

Un silence d'or

Il s'en trouvera toujours pour prétendre que le sport et la politique ne devraient pas faire partie de la même conversation.

« Les gens n'accordent pas autant d'importance à toute cette histoire que ce que les médias tentent de faire croire, prétend un homme de 33 ans drapé dans son drapeau iranien. En réalité, on veut juste profiter du football. Tout ce qui se dit autour n'intéresse pas la majorité, qui veut simplement supporter son équipe nationale et rien de plus. »

« Tout ce qui ne concerne pas le football devrait rester loin du football. »

Les 25 joueurs qu'il est venu encourager semblent penser le contraire. La veille, le capitaine Ehsan Hajsafi avait pris la parole en conférence de presse pour afficher son support au peuple de son pays. « Il faut accepter que les conditions dans notre pays ne sont pas correctes et que les gens ne sont pas heureux. Nous sommes ici, mais ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas porter leurs voix ou qu'on ne peut pas leur montrer notre respect. »

La déclaration peut paraître anodine, mais dans un pays oppresseur comme l'Iran, elle peut être lourde de conséquences. « Je comprends et je respecte les Iraniens qui n'osent pas parler parce que je connais les risques qu'ils courent s'ils froissent les mauvaises personnes, explique Ehsan Gomi, un Irano-Torontois de 44 ans. Je vais être super honnête, je ne crois pas que je dirais un mot si j'étais toujours là-bas. [Le gouvernement] peut mettre de la pression sur votre famille, sur vos possessions... Ça prend des couilles pour être un activiste dans ce pays. »

Pourtant, pour la plupart des gens rencontrés par RDS, la prise de parole de Hajsafi était insuffisante. Ils voulaient des gestes.

« Le capitaine a dit ce qu'il avait à dire, mais on espère qu'ils ont prévu autre chose pour vraiment montrer leur solidarité à notre peuple », nous dit T.J., lui aussi portant un chandail à l'effigie de Mahsa Amini.

Majid et TJ

Certains espéraient voir leurs favoris s'agenouiller avant le début du match ou porter un bracelet noir au poignet. D'autres se demandaient s'ils ne devraient pas plutôt boycotter carrément l'hymne national. Ceux-là ont vu leur idée retenue.

Quand la musique du chant patriotique a résonné dans l'Al Khalifa, les onze titulaires de la Team Melli sont restés de glace, les lèvres immobiles, le regard stoïque.

« Voici ce que je vais dire, nous avait lancé un mécontent anonyme quelques heures plus tôt. As-tu déjà été à un match de ton équipe nationale, mais détesté l'hymne national et détesté le drapeau? C'est ça, mon opinion. On n'est pas à l'aise avec ce qui se passe, mais on souhaite que les joueurs s'unissent et fassent ce qui doit être fait. »

L'équipe iranienne a perdu 6-2 contre l'Angleterre. Mais elle a gagné le respect de ses adorateurs.

Ehsan Gomi