COLLABORATION SPÉCIALE

Il fallait bien que cela arrive un jour. Le bon moment pour tourner la page sur la fabuleuse carrière de Roger Federer n'est pas facile à imaginer. Pas pour lui et pas plus pour nous! À 41 ans avec plus de 1500 matchs au compteur en 24 saisons, Roger aura passé 310 semaines au sommet de la hiérarchie. Il a, après tout, remporté 103 titres. Ce ne sont pas nécessairement les chiffres qui impressionnent autant que la personne elle-même. Chaque fois que le Suisse foulait un terrain, on était assuré d'une chose: on se régalerait en admirant la beauté du geste, peu importe sa position sur le terrain et le coup qu'il devait produire. On l'a d'ailleurs souvent comparé à un danseur de ballet tellement il était fluide et léger. Au bout du compte, en regardant Roger jouer au tennis, il nous donnait l'impression que c'était facile. 

On se doutait bien que la fin était proche puisqu'il n'a pas disputé de rencontre depuis l'an passé à Wimbledon alors qu'il s'est incliné en quarts de finale devant Hubert Hurkacz en trois manches, 6-0 au dernier set. Ce jour-là, Roger avait deux sets d'autonomie. Quelques jours plus tard, il nous apprenait qu'il devait subir une troisième opération au genou droit, ce qui était beaucoup. Sinon dans la dernière année, Federer a bien essayé de s'entrainer pour revenir, mais avec ce genou qui coince, il était incapable d'endurer de grandes charges de travail. Pourtant, cette année au All England, il était parmi les invités de marque alors que l'on fêtait les 100 ans du central de Wimbledon sur Church Road. Federer a souligné qu'il tenait mordicus à participer pour une dernière fois au tournoi en 2023. Comme à peu près tous les sportifs de haut niveau, à un moment donné, le corps parle.

Au-delà du sport, Federer est une personne que je respecte au plus haut point, car il s'est presque toujours comporté avec classe et dignité tout en étant très généreux, volubile et intéressant en entrevues. Quel immense mandat que donner des conférences en anglais, allemand et français pour que tout le monde y trouve son compte. Pour l'avoir interviewé à quelques reprises, je peux vous dire qu'il est sympathique et enjoué tout en gardant un bon fond de sensibilité comme tous les grands artistes. Je me souviens en 2008 lui avoir demandé s'il avait regretté l'amorti utilisé au 5e set en finale face Rafael Nadal à Wimbledon, alors qu'il tenait le match. Sa réponse avait été géniale alors qu'il m'avait expliqué en long et en large les raisons de ce choix plutôt que de frapper tout bonnement dans l'ouverture. Sauf que Nadal a renversé la rencontre en sa faveur. Toute la semaine, en entrevue sur le terrain après ses matchs, il n'était pas aussi jovial. Il faut croire que la blessure était encore trop vive. Sinon, bravo à son entourage qui a su le protéger et bien l'entourer, car il s'avère un des plus grands ambassadeurs de marque tous sports confondus. 

Finalement, le compteur en Grand Chelem s'arrête à 20, un de moins que Djokovic et à deux de Nadal. Sa terre la plus fertile est le gazon alors qu'il y a obtenu 8 couronnes alors qu'il aurait pu en rejouter 3 autres si on tient compte aussi des deux finales perdues devant Djokovic en 5 sets en 2014 et 2019. Mentionnons également ses grandes années de domination entre 2004 et 2007, alors qu'il a grappillé 42 titres et passé 207 semaines sur 208 à la première place mondiale! Je crois aussi qu'un haut fait d'armes dans sa carrière est survenu en 2017 alors qu'il a triomphé aux Internationaux d'Australie et à Wimbledon. Rappelons les faits : il s'est incliné en demie en 5 sets devant Milos Raonic à Wimbledon en 2016 et a mis fin à sa saison car il avait mal aux deux genoux. Il nous est revenu régénéré début 2017 alors qu'il a glissé à la 17e place mondiale. Comment oublier son retour de service surnommé SABR (« sneak attack by Roger ») alors qu'il se propulse vers le filet sur le retour. Génial cette façon qu'il aura su se réinventer plus d'une fois au cours des 4 dernières décennies!

Oui, c'est bien triste de perdre ce grand parmi les grands, mais il faut agir avec sagesse. Souvent, Roger a mentionné au cours des dernières années qu'il voulait apprécier vieillir en santé. De toute façon, en ce jour, il n'a plus de classement et même s'il obtenait des invitations des directeurs de tournois il ne serait pas tête de série, donc pas protéger dans les tableaux. Vous avez vu le niveau des joueurs moyens d'aujourd'hui? Et de la grande élite avec les jeunes pousses comme Carlos Alcaraz et Jannik Sinner pour ne nommer que ces deux-là? Je m'imagine mal Federer revenir au jeu pour faire de la figuration. D'ailleurs, il prévoit jouer pour une dernière fois du 23 au 25 septembre à Londres à « sa » Coupe Laver. C'est le meilleur timing qui soit. Il est très certainement mon plus grand de tous les temps!

Un grand du tennis qui se retire