Jake Paul contre Anthony Joshua, aussi curieux que surprenant, le duel a bien été confirmé lundi matin à 9 h, autant par Most Valuable Promotions que par Matchroom. Ce fut la première nouvelle que j’ai lu en ouvrant mon ordinateur.
C’est le Kaseya Center de Miami qui va accueillir l’événement samedi le 19 décembre prochain, un vrai combat sanctionné de 8 rounds avec des gants normaux de 10 onces et la limite de poids fixée à 245 livres.
Pour assurer que ce n’était pas un canular, « The Problem Child » s’est senti obligé d’insister sur le fait que la publication de l’annonce n’était pas générée par l’IA, que c’était bien réel.
Eddie Hearn, au nom de « AJ » a formulé un vieux proverbe anglo-saxon qui se traduit ainsi : « Il faut faire attention à ce qu’on souhaite dans la vie parce que ça peut bien se réaliser ».
Joshua (28-4-0, 25 K.-O.) à 6’6’’ est de la génération des géants de la boxe professionnelle. Médaillé d’or olympique à Londres en 2012, il a été champion du monde des lourds lors de deux règnes, de 2016 à 2019 et de 2019 à 2021. Sa fiche en combat de championnat du monde est la suivante : (9-2-0, 8 K.-O.). À 36 ans, sa carrière est une réussite étincelante.
Il a perdu son dernier combat, la pire défaite de sa carrière, par K.-O. au 5e contre Daniel Dubois pour le titre IBF.
Le Britannique est une célébrité sportive extrêmement populaire, surtout en Grande-Bretagne où, malgré la perte de son statut de champion, il demeure au sommet dans le cœur des insulaires comme en font foi ses 16,3 millions d’abonnés sur Instagram et ses 7,3 millions d’amis sur Facebook.
Pour comparer, le champion unifié des lourds, Oleksandr Usyk, absent de Facebook, recueille 3,6 millions d’abonnés sur Instagram. Tyson Fury attire 8,8 millions sur les deux plateformes combinées.
Jake Paul (12-1-0, 7 K.-0.), 28 ans, n’a jamais livré de combats amateurs et n’a jamais affronté un vrai boxeur professionnel au sommet de son art.
Cependant l’influenceur attire sur ses réseaux sociaux un colossal 43,1 millions d’adeptes répartis sur Instagram (28,2), TikTok (18,9) et Facebook (6). Ces derniers sont très investis et ses publications récoltent chaque fois plusieurs centaines de milliers de « Like » pouvant dépasser le demi-million parfois, ce qui est phénoménal.
Pas étonnant que les réseaux de télévision ou de distribution numérique ont de l’intérêt à tout ce qu’il touche dont la boxe, incluant Netflix le diffuseur du choc en décembre.
Comme ses groupies n’accompagneront pas le petit frère de Logan sur le ring le soir du combat, à première vue, le duel Paul/Joshua semble totalement déséquilibré! En regardant de plus près, ça se confirme parfaitement.
Je n’ai pas l’intention d’analyser techniquement les forces et les faiblesses de chacun tellement c’est d’une évidence.
Mon ami de New York Don Majeski, brillant historien de boxe, aime citer celui qui est considéré le plus grand matchmaker de l’histoire de la boxe professionnelle, Teddy Brenner, qui a organisé les plus grands combats présentés au Madison Square Garden de 1959 à 1978 incluant le « Fight of the Century » Muhammad Ali contre Joe Frazier en 1971.
Sa recette infaillible pour déterminer si un combat pouvait être populaire et surtout vendeur auprès du public était la suivante : À deux questions il faut que les réponses soient dans l’ordre; oui et non. 1- Est-ce que les 2 opposants sont bien connus? 2- Est-ce qu’on sait qui va gagner?
Ici dans le combat qu’on intitule « Jugement Day », il est clair que les 2 réponses sont oui! Alors selon le principe Brenner le combat ne sera pas vendeur.
Ce dernier, intronisé au « International Boxing Hall of Fame » en 1993 se retournerait dans sa tombe si on lui disait que Paul/Joshua va attirer plusieurs dizaines de millions d’auditeurs et générer des bourses estimées à 92 millions USD chacun, selon des sources chez ESPN, BBC et Daily News.
Alors la seule raison pour laquelle ce combat va avoir lieu est l’intérêt populaire parce qu’ici il n’existe aucun semblant de parité sur le ring.
Les chances que Paul l’emporte sont aussi grandes que les chrétiens en avaient dans le grand Colisée de Rome, contre les lions. En fait, on ne pouvait prétendre à des joutes, mais plutôt à des exécutions publiques.
Dans cette arène, Jake Paul n’a même pas les maigres ressources des Bestiarius de l’ancienne Rome qui avait des armes et une préparation contre les animaux sauvages, même si ça ne suffisait généralement pas pour sauver leur peau. Paul lui est jeté presque nu devant le lion.
On va être nombreux à syntoniser Netflix ce soir-là, avec des motivations variées. Les adulateurs du gourou seront très nombreux. Ce dernier a tellement répété, depuis des années, qu’il avait les habiletés pour devenir un vrai boxeur qu’ils ont peut-être fini par y croire. C’est armé que de sa confiance intrinsèque et sa bonne volonté uniquement qu’il va à la guerre contre un char d’assaut.
Le monde de la boxe, lui, va assister en antagoniste en ne voulant pas manquer une seconde du martyr que Joshua va faire subir à l’impie.
La promotion de ce gala sera extrêmement exhaustive, variée et divertissante. Ne vous fiez pas aux prédictions des Tyson Fury, Moses Itauma, Oscar De La Hoya ou autres qui prophétisent une victoire du Youtubeur. Ils jouent tout simplement le jeu et en profitent pour faire parler d’eux.
Le cofondateur de MVP est probablement encouragé par la défaite honorable, une décision partagée, que le champion des arts martiaux Francis Ngannou a soutiré à Tyson Fury en octobre 2023. Une aberration, une anomalie que justement Joshua a corrigée quatre mois plus tard par un retentissant K.-O. au deuxième pour oblitérer le Camerounais des rings de boxe.
La véritable interrogation que j’ai est comment se fait-il que notre société nord-américaine soit devenue aussi avide et assoiffée de ce genre de spectacle. Les mœurs ont énormément évolué depuis mes premiers pas en boxe il y a 45 ans, en 1980.
Je suis arrivé la même année que le décès de Cleveland Denny au Stade Olympique en préliminaire de Roberto Duran et Sugar Ray Leonard intitulé « The Brawl in Montreal ».
À cette époque et pendant longtemps, il y avait constamment des médecins ou des associations médicales nationales qui réclamaient l’abolition complète de la boxe, purement et simplement. Le sport jouissait d’une mauvaise réputation tant du contrôle de sécurité des participants que de l’implication du milieu criminalisé.
C’est dans cette période, en 1985, que notre Régis Lévesque national a lancé l’idée d’un combat entre l’ancien champion du monde des lourds Joe Frazier (41 ans) contre le Lavallois Robert Cléroux (47 ans).
Incapable de faire sanctionner son combat en terre québécoise, il avait lancé l’idée de le présenter dans un gros avion-cargo en zone internationale. À cette époque, on disait que son idée était saugrenue et ridicule, les boxeurs trop âgés et l’avion... Finalement, aujourd’hui, on réalise qu’il était avant son temps.
Au début des années 1990, les filles ont été autorisées à boxer tant amateur que professionnel. Cette arrivée a jeté un froid sur les abolitionnistes et le discours s’est davantage orienté dans le sens d’améliorer les conditions de pratique.
À la fin des années 2010, c’est le phénomène des Arts Martiaux Mixtes qui amène le public en général à une tolérance supérieure à la brutalité dans le sport.
Puis, alors que depuis 1892 les combats à poings nus étaient interdits presque partout dans le monde, sauf au hockey, en 2018 David Feldman organise son premier événement légal de « Bare Knuckle Fighting Championship » au Wyoming. La majorité des États américains ont suivi par la suite ainsi que de nombreux pays comme le Royaume-Uni, l’Espagne et la Thaïlande.
En termes de férocité, ça venait d’en rajouter une couche importante!
En 2017, le « Slap Fighting » a fait son apparition en Europe, puis aux États-Unis en 2021, sous l’égide de Dana White (UFC), avec le nom de « Power Slap ». Le principe est que deux concurrents s’échangent des claques au visage jusqu’à ce que l’un d’eux s’écroule victime d’une commotion cérébrale.
Alors là, on parle de violence et même de barbarie, loin de la boxe qui est redevenue le noble art en comparaison.
Il n’y a pas que les sports de combat qui ont évolué en redéfinissant le niveau de tolérance acceptable socialement. Le sport en général s’est extrémisé.
Aujourd’hui, on fait du « Base Jumping », des « X Games », des « Street Luge Downhill skates », des « Ice Climbing Cascades », « Big Waves Surfing », « Freestyle motocross », « Red Bull Rampage » et bien d’autres. On effectue même des sauts en altitude sans parachute!
Pour ces événements, on parle de dizaines de millions de vues sur YouTube ou autres plateformes. On prétend même que Power Slap a été regardé un milliard de fois sur Rumble/TikTok en 2024, imaginez un milliard!
Les raisons évoquées pour cette incroyable popularité sont que les gens vivent de plus en plus à l’adrénaline de voir l’autre risquer sa peau. On admire les performances téméraires et on y distingue le désir d’antisystème, vivre en marge, la fibre de « F*** the rules ».
Il y a un peu de tout ça dans la quête de Jake Paul qui a la grande intelligence de répondre à la demande de son public qui se permet d’être anticonformiste, le temps d’une soirée.
Est-ce que Paul croit sincèrement, au fond de lui-même, qu’il peut battre Anthony Joshua? Je ne sais pas, peut-être, mais probablement pas, ce n’est quand même pas un idiot. Il va tout de même réussir l’exploit improbable à amener un Anthony Joshua sur un ring, face à lui, pour un vrai combat de boxe professionnelle. Il va ainsi encaisser une bourse titanesque. Son adversaire, l’ex-champion du monde, va lui obtenir la meilleure bourse de sa vie.
Alors oui, Jake Paul, contre Anthony Joshua, se lance dans le vide sans parachute et il jubile de l’effet que ça produit!
Samedi 19 décembre, nous serons, en grand nombre, les « Populus Romanus » à qui on va crier la célèbre phrase du célèbre Gladiateur Maximus Decimus Meridius : « Are you not entertained? » librement traduit en « Est-ce que ça ne vous suffit pas? » après l’arrêt précipité des hostilités.
L’Adonis anglais lèvera alors ses poings victorieux au ciel. Il ne sera pas armé d’un glaive tranchant d’un bras et ce ne sera pas la tête du sacrifié qu’il brandira de l’autre. En vérité, il n’y a pas grand-chose à craindre pour Jake, comme le dit souvent mon compère Bernard Barré, il va voir les étoiles de la boxe quelques instants, mais comme l’arbitre va veiller au grain, il va se remettre rapidement.
À la fin, les deux gladiateurs vont s’étreindre chaleureusement, respectueusement et surtout fiers de leur coup.
Paul va continuer de faire briller les talentueuses filles de son équipe de pugilistes et trouvera éventuellement, dans sa débordante imagination, un autre projet accrocheur.
Anthony Joshua va poursuivre sa carrière en souhaitant trouver sur son chemin Tyson Fury, s’il n’est pas occupé contre Logan Paul, pour livrer cette fois-ci un combat authentique, possiblement le plus populaire de l’histoire de la boxe en Grande-Bretagne.
Vous êtes intéressés à en connaitre davantage? Il y a justement une conférence de presse, impliquant toutes les parties, aujourd’hui en direct de Miami. On peut la suivre en direct à compter de 13 h sur les plateformes YouTube de MVP ou de Netflix.
Bonne boxe!






