« I’m here with the champ. (Je suis ici avec le champion). »
Camille Estephan a l’habitude de mettre son téléphone portable en sourdine à compter de 19 h, chaque soir, et il n’était pas question de déroger à cette règle, cette journée-là, d’autant plus qu’il était au restaurant en compagnie de sa femme, en vacances en Espagne.
À son retour à l’hôtel, le promoteur québécois réalise cependant qu’il a notamment raté sept appels : trois de Turki Al-Sheikh et quatre autres de son bras droit, le Dr Rakan AlHarty. Comme les deux hommes brassent de grosses affaires dans le monde de la boxe – et du sport en général –, Estephan décide de rappeler. On lui répond : « I’m here with the champ. »
« Au début, je pensais qu’il était avec l’un de mes boxeurs, mais il était avec [Saúl] “Canelo” [Álvarez]. Je m’en foutais un peu, mais il ajoute : “comme promis, on parle d’un combat contre Christian [Mbilli]. Est-ce que Christian serait prêt à affronter “Canelo”?”. On parlait de septembre à ce moment-là. Je lui ai immédiatement répondu : “on est prêt maintenant.” »
C’est de cette manière que les premiers jalons de l’entente qui permettra au boxeur français de se mesurer au meilleur pugiliste de la planète le 31 octobre prochain, à Riyad, en Arabie saoudite, ont été posées, a raconté Estephan, à une poignée de journalistes venus assister au visionnement du documentaire L’Everest, produit par Punching Grace, qui raconte les coulisses de ce qui sera l’un des événements phares de la planète boxe présentés en 2026.
Évidemment, comme n’importe quelle négociation dans laquelle des sommes colossales sont à l’enjeu, elles ne se sont pas nécessairement déroulées rondement. Estephan était déterminé à obtenir une bourse à la hauteur de ce qu’il jugeait approprié pour son protégé.
« À un moment donné, Rakan m’a monté un texto en arabe (qu’Estephan écrit et parle toujours, NDLR) de Turki qui disait : “Ils l’ont mérité. Donne-leur ce qu’ils veulent.” », a avoué le promoteur, qui a refusé de dévoiler les montants que les deux boxeurs toucheront.
Selon les informations recueillies par RDS.ca, Álvarez empocherait entre 45 et 50 millions $ US, alors que Mbilli toucherait 10 millions $ US, de très loin sa meilleure bourse en carrière.
« Tout le monde veut affronter “Canelo”. Ce sont des bourses qui changent la vie des gens, a pudiquement résumé Estephan, qui dirige un important cabinet de courtage situé à Dorval.
L’un des moments forts de L’Everest est justement la quête entreprise par Mbilli, de ses débuts professionnels, après les Jeux olympiques de Rio, en 2016, jusqu’à leur premier face-à-face au pied des pyramides, en Égypte, en mai dernier, afin de se mesurer à Álvarez.
Son combat contre Carlos Congora, disputé en mai 2023, est présenté comme un moment charnière, étant donné que le Français a été repoussé dans ses derniers retranchements au cours de cette intense bataille de 10 rounds, dont le 8e a assurément marqué les esprits.
Son entraîneur Marc Ramsay et l’un des adjoints de ce dernier, Luc-Vincent Ouellet, témoignent d’ailleurs à quel point ils ont été impressionnés par cette prestation pendant laquelle tout aurait pu s’écrouler. « Après sa victoire, alors que tout le monde célébrait, il a mangé une pomme et est allé se coucher », a raconté Estephan pour montrer son sérieux.
Un rendez-vous manqué avec Lemieux
Ce rendez-vous avec « Canelo », il n’y a pas que Mbilli qui l’attendait depuis longtemps. À vrai dire, Estephan l’espérait depuis encore plus longtemps, soit depuis que David Lemieux est passé bien près de croiser le fer avec le populaire pugiliste, il y a une dizaine d’années.
Une première entente avec son promoteur de l’époque, Golden Boy, avait été conclue après la victoire de Lemieux contre Hassan N’Dam qui lui avait permis de devenir champion des poids moyens de l’IBF, en juin 2015. Mais l’entourage immédiat d’Alvarez était très réticent.
« Le coach de “Canelo” ne voulait rien savoir du plus grand cogneur de la boxe à ce moment-là, a dit Estephan. Il ne pensait pas que David était meilleur que “Canelo”, mais il disait : “il est juste trop dangereux dans les trois premiers rounds d’un combat de boxe”. »
C’est finalement à la fin de 2018 que tout le monde s’entend, pour vrai, cette fois, afin que la rencontre au sommet ait lieu. Tout ce que Lemieux a à faire, c’est de se débarrasser de Tureano Johnson, un dossier qui ne semble pas – sur papier – complexe pour le Québécois.
« Quand Virginie (Assaly, vice-président d’Eye of the Tiger, NDLR) m’a appelé de Montréal avant son vol pour New York, elle me dit : “on a un problème”, a mentionné Estephan. Je lui ai demandé s’il y avait un problème avec les papiers ou les passeports et elle n’a répondu qu’elle ne savait pas quoi faire, que David était 30 livres au-dessus de la limite de 160. Mais c’était souvent le cas pour David : il perdait beaucoup de poids dans la semaine d’un gala. »
Mais Lemieux ne montera jamais sur le ring avec l’Américain, prenant plutôt le chemin de l’hôpital en raison des effets de la déshydratation extrême effectuée pour respecter la limite de 160 livres à la pesée. Les reins de Lemieux avaient cessé de fonctionner à ce moment-là.
C’est donc un peu moins de huit ans après ces événements qu’Estephan verra enfin un de ses boxeurs arriver à ses fins, à savoir disputer un combat contre « Canelo ». Pour la petite histoire, c’est parce qu’il avait vu Estephan assister au baptême du premier enfant de Lemieux que Mbilli souhaitait qu’il devienne son promoteur. « Il m’avait dit qu’il devait tout à sa mère et quand tu es bon avec ta mère, je t’aime beaucoup », a conclu Camille Estephan.
Une mère qui ne pourra malheureusement jamais être témoin du combat de son fils, car elle est décédée en juillet dernier, mais qui aura eu son mot à dire dans sa matérialisation.






