COLLABORATION SPÉCIALE
Le cheminement de Fabio Wardley est étonnant, presque incroyable, et j’ai voulu aujourd’hui le souligner.
Par sa victoire sur le champion WBO intérimaire Joseph Parker (36-4-0, 24 K-O.) aussi spectaculaire qu’inopinée, le boxeur poids lourd anglais vient non seulement d’accéder à la royauté de la boxe britannique, il en occupe maintenant le trône.
En retard sur les cartes de deux des juges par 98-92 et 96-94, tandis que le troisième arrivait à un pointage égal de 95-95 après 10 rounds complétés, Wardley a durement et solidement amoché son adversaire durant les 30 dernières secondes du 10e round, après avoir reçu une véritable râclée lors des 150 secondes précédentes. Puis, il a tout simplement terminé le travail au 11e.
J’avais un pointage identique au premier juge, 98-92 après 10 rounds, mais le combat était très compétitif et même s’il boxait avec moins de maturité et de structure que le Néo-Zélandais, on sentait Wardley constamment dangereux grâce à sa mâchoire d’acier, sa volonté irréductible et son poing droit létal.
Le tournant du duel est survenu à 30 secondes de la fin du 10e round. Wardley en avait mangé toute une dans les minutes précédentes qui aurait brisé les plus courageux. L’Anglais, lui, a pris un pas de recul, a hoché la tête, servi un léger sourire à Parker qui signifiait : « OK, tu veux jouer à ça? J’arrive ».
L’instant suivant, un uppercut de la droite a fait plier les genoux à celui qui était encore champion à ce moment, pour l’obliger à se réfugier dans les câbles et se faire marteler violemment jusqu’au son de la cloche.
À son tour, Parker a fait preuve de résistance et de ténacité pour ne pas chuter et retourner dans la mêlée à l’appel du 11e. Cependant, le mal était fait. Le visage ensanglanté, les jambes lourdes, les idées confuses, Parker ne se défendait plus. Sa grande force physique et son expérience le tenait debout alors que Wardley le martelait en cherchant le coup fatal. L’arbitre Howard Foster en avait assez vu et il a mis fin aux hostilités.
Nombreux sont ceux qui ont vilipendé l’arbitre du Yorkshire pour être intervenu trop rapidement, mais je ne suis pas d’accord. Il est intervenu au bon moment.
Le combat a été intense et féroce, personne ne se faisait de quartier au grand plaisir des 20 000 spectateurs présents dans le magnifique O2 de Londres.
Avant le combat, j’avais prédit une victoire convaincante de Parker qui était confortablement installé dans la position d’aspirant obligatoire au champion unifié Oleksandr Usyk.
En fait, c’était la quatrième fois consécutive que je prédisais une défaite de Wardley. Ce dernier n’a jamais combattu chez les amateurs et a donc appris son métier chez les professionnels.
Dans sa carrière, je ne suis pas le seul à avoir misé contre lui. Les trois promoteurs majeurs de Grande-Bretagne ont tous eu l’occasion de le mettre sous contrat, mais ne l’ont pas fait parce qu’ils ne croyaient pas en ses perspectives d’avenir.
De 2018 à 2023, Wardley était dans l’équipe de Matchroom, mais on l’a laissé aller à la fin de son contrat. Queensberry lui a offert un combat contre l’une de ses jeunes vedettes invaincues alors à 12-0, David Adeleye, qu’il a dompté en sept rounds.
C’est alors que Boxxer lui a proposé un affrontement avec sa meilleure prise, le médaillé de bronze des Jeux olympiques de 2020 à Tokyo, Frazer Clarke. Ce dernier n’avait que 8 combats (8-0) à son actif chez les professionnels contre plus du double (17-0) pour Wardley, mais l’Olympien était largement favori.
C’était ma première prédiction contre Wardley. Le résultat fut un verdict nul malgré une chute de Clarke au cinquième, sa première en carrière.
L’affrontement avait été prodigieux et populaire, si bien que Turki Alalshikh a proposé le combat revanche six mois plus tard à Riyad avec en prime des bourses de calibre championnat du monde.
Ce fut ma deuxième prise contre Wardley, alors que dès le premier round il a envoyé Clarke aux pays des rêves, la mâchoire fracturée.
Ben Shalom, le président de Boxxer, n’avait pas cru bon de retenir Wardley par contrat et c’est finalement Frank Warren de Queensberry qui en a hérité.
Finalement, Wardley, qui s’amuse à déjouer les pronostiques, devient assez populaire pour qu’on loue le stade du Portman Road Football Ground de 30 000 places pour sa sortie suivante. L’adversaire pressenti était le mastodonte américain Jarrell Miller, une cible parfaite pour bien faire paraître la nouvelle coqueluche des « British ».
À cinq semaines de l’événement, Miller s’est désisté et on l’a remplacé par l’un des plus beaux espoirs chez les lourds, le talentueux olympien Justis Huni (12-0-0, 7 K-O.) d’Australie.
Encore une fois, Wardley était le négligé et mon vote est allé à l’Australien, qui à mon avis allait démontrer les limites du col bleu anglais. Huni a dominé outrageusement les hostilités. Après neuf rounds, les pointages le favorisaient largement 88-83, 89-82 et 89-82. En fait, le préféré local n’a remporté qu’un seul des neuf premiers rounds. Au 10e, il n’a fallu qu’un seul coup, une droite violente et impardonnable, pour faire chuter Huni pour le compte.
C’est alors qu’on a proposé Wardley à Joseph Parker, qui était le champion WBO intérimaire des lourds, mais plus important, en attente d’une collision pour les titres unifiés contre l’empereur Oleksandr Usyk, qui a été reportée à cause des maux de dos du champion.
Parker était un autre olympien, mais ce n’était pas un jeune premier contrairement à Clark et Huni. En Parker, on parlait d’un vétéran de 39 combats qui a déjà été champion du monde version WBO, qui a perdu contre Anthony Joshua, Dillian Whyte et Joe Joyce, mais qui a battu Derek Chisora deux fois, puis plus récemment Deontay Wilder, Zhilei Zhang et Martin Bakole. Selon notre expression québécoise, on peut dire qu’il a déjà vu neiger!
C’est ainsi que ma quatrième prédiction consécutive contre Wardley s’est avérée fausse.
Alors aujourd’hui, l’ouvrier d’Ipswich s’est élevé sur le prestigieux échiquier britannique des lourds, devant les Tyson Fury, Anthony Joshua, Daniel Dubois et même Moses Itauma, sans qu’on le voit vraiment venir.
Celui qui doit se réjouir de sa victoire est bien le double champion unifié des lourds Oleksandr Usyk (24-0-0, 15 K-O.), qui retrouve un autre Anglais populaire comme prochain adversaire potentiel. Contre Parker, un Néo-Zélandais contre un Ukrainien, le combat aurait été intéressant, mais n’aurait soulevé les passions nulle part et le pactole du champion n’aurait pas été à la hauteur de ses dernières sorties.
Depuis 2018, le champion originaire de la Crimée s’est enrichi et doit son statut grâce à ses victoires sur des boxeurs britanniques adulés et supportés par leurs nombreux patriotes. En effet, huit des neuf derniers combats d’Usyk ont eu lieu contre ces insulaires.
Il y a eu tout d’abord Tony Bellew pour consolider son règne sur la division des lourds légers, Derek Chisora pour tester l’eau de la division des lourds, suivi par la conquête et la défense de trois des quatre ceintures de champion contre Anthony Joshua, la victoire contre Daniel Dubois, l’unification ultime des lourds contre Tyson Fury et la confirmation de sa supériorité dans le combat revanche, puis à nouveau la réunification contre Daniel Dubois qu’on disait amélioré, mais qui s’en est allé en cinq petits rounds.
Contre toute attente, un autre Anglais vient de se hisser dans la position d’aspirant obligatoire, Fabio Wardley, ce qui promet un autre stade Wembley avec ses 90 000 places pour la prochaine défense de l’Ukrainien.
Frank Warren, le promoteur de Wardley, a déjà annoncé que son protégé visait le Saint Graal et voulait Usyk.
Personnellement j’aurais préféré que Wardley soit opposé à Dubois ou Joshua, ce qui aurait été aussi populaire et probablement plus passionnel pour le public du meilleur marché de boxe au monde, l’Angleterre. Je n’aurais alors pas hésité à favoriser Wardley pour la première fois en cinq combats.
Mais le prestige et la recherche de la gloire ultime vont le pousser contre Usyk, et c’est très légitime. Wardley, qui est âgé de 30 ans, est armé d’une confiance à toute épreuve et est convaincu que le plus grand conquérant de l’histoire sur l’élite britannique du noble art, à près de 39 ans, finira par commettre une erreur qu’il saura exploiter.
J’ai déjà hâte à cette confrontation et je crains bien que pour une sixième fois consécutive, je vais encore prédire une défaite de l’aspirant. Est-ce qu’il saura me déjouer une autre fois?






