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Un combat les a réunis, mais a séparé à jamais leur destinée

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Terence Crawford et Errol Spence fils (Getty Images)

Terence Crawford vient d’annoncer sa retraite officielle quelques mois après sa victoire sur Canelo Alvarez. Errol Spence Fils annonce un retour cet été pour la première fois depuis sa défaite contre Crawford.

Il y a des combats de boxe professionnelle qui, par leurs impacts ou résultats, peuvent bouleverser le reste d’une carrière et même la vie globale d’un pugiliste, pour le meilleur comme pour le pire.

La victoire comme la défaite dans un combat majeur longtemps anticipé, voire rêvé, peut complètement refaçonner les perspectives de tout combattant.

L’exemple le plus frappant est le duel tant attendu pour le combat d’unification des 4 ceintures majeures des mi-moyens entre le champion IBF, WBA et WBC Errol Spence Jr. (28-0-0, 22 K.-O.) et celui de la WBO Terence Crawford (39-0-0, 31 K.-O.).

Le T-Mobile Arena est à guichet fermé ce 29 juillet 2023 alors que tous les ingrédients sont réunis pour un affrontement d’anthologie entre deux Américains ayant connu un parcours parfait. Les médias tentaient de situer ce rendez-vous dans l’histoire des mi-moyens, citant ceux de Sugar Ray Leonard c. Thomas Hearns en 1981, Oscar De La Hoya c. Felix Trinidad en 1999 et plus récemment Floyd Mayweather Jr. c. Manny Pacquiao en 2015.

Les deux antagonistes sont à leur apogée, le gaucher « The Truth » Spence a 33 ans et l’ambidextre « Bud » Crawford, 35 ans.

Crawford a bien été champion du monde dans deux autres divisions, WBO chez les légers, champion unifié chez les super légers. Spence Jr a dominé les mi-moyens, son poids naturel, à partir de la conquête de son premier titre, l’IBF en 2017. Jusque-là ni l’un ni l’autre n’a à son dossier une victoire signature contre un futur membre du Panthéon de la boxe internationale.

L’anticipation d’un combat historique est à son plus haut : est-ce que l’un sera pour l’autre ce que Tommy Hearns fut à Ray Leonard, Joe Frazier à Muhammad Ali, ou même Micky Ward à Arturo Gatti, qui ont livré des trilogies qui leur ont permis de passer de statut de vedettes à célébrité jusqu’à l’immortalité.

HBO avait accroché les gants de sa prestigieuse série « World Championship Boxing » depuis 4 ans déjà alors que Showtime semblait bien en selle avec le promoteur de Spence et de l’événement, Premier Boxing Champions d’Al Haymon.

Les deux boxeurs détenaient une garantie de 25 millions chacun plus un pourcentage des recettes qui ont totalisé 80 millions.

On se souviendra également que cet événement aura été le dernier grand championnat de Showtime qui va saborder sa programmation de boxe quelques mois plus tard.

Les pronostics du combat étaient très partagés. Spence avait connu une meilleure carrière amateur avec deux victoires aux Jeux olympiques de Londres en 2012, alors que Crawford ne gagnait pas les combats importants dans ce cheminement.

Je me souvenais que Crawford avait même perdu un combat dans une rencontre Canada/USA à Regina en 2006 contre Ibrahim Kamal, un gaucher de Toronto de niveau national tout au plus, qui doit maintenant se bomber le torse d’avoir un jour eu raison de ce maintenant légendaire champion.

Ça me fait penser à Pierre Fabien de Hull, champion du Québec, qui a pris la mesure du futur « Hall of Famer » Evander Holyfield dans une rencontre Québec/Caroline du Sud au Centre Pierre Charbonneau de Montréal, le 10 octobre 1980. J’ai cette date très fraiche en mémoire puisque ce fut le tout premier gala de boxe que j’ai organisé dans ma vie.

À ce moment, je favorisais Spence que j’avais eu l’occasion de voir de près ayant déjà combattu sur un de mes galas à Toronto en 2015, en sous-carte d’Adonis Stevenson. C’était un jeune homme souriant qui avait de l’étincelle dans les yeux et un sourire à 1 million.

Alors qu’on s’attendait à une guerre de tranchées, comme sur le front occidental de la Première Guerre mondiale entre les Alliés et les Allemands, c’est une véritable débandade à laquelle nous avons assisté, semblable à celle qu’a subi le roi Perse Darius III, face à la fougueuse charge d’Alexandre le Grand, avec sa cavalerie macédonienne, à la bataille d’Issos, pour mettre fin à l’Empire achéménide en l’an 333 av. J.-C..

Le Texan Spence n’a jamais été dans le coup après un bon premier round. Il va crouler au tapis une première fois au 2e, 2 fois au 7e et au 9e, l’arbitre Harvey Dock en a assez vu et met fin aux hostilités.

On a déjà vu des boxeurs se faire pulvériser sur le ring comme Manny Pacquiao contre Juan Manuel Marquez en 2011, un K.-O. brutal au 6e qui a laissé le Philippin inconscient de longues minutes. Ça ne l’a pas empêché de se relever et redevenir champion du monde.

On pourrait même mentionner Jean Pascal de chez nous qui a reçu deux véritables râclées contre Sergei Kovalev en 2015 et 2016. Sincèrement, j’étais convaincu que c’était la fin pour lui, mais il est redevenu champion du monde en 2019.

De l’autre côté, on a aussi un Lucian Bute qui n’a jamais repris confiance en lui après s’être incliné contre Carl Froch dans la ville de Robin des Bois, à Nottingham en 2012. Dans le cas de Lucian, le physique avait bien récupéré, c’est émotionnellement qu’il était durement affecté.

Cette défaite Spence Jr l’a durement encaissée tellement qu’on ne l’a pas revu sur un ring depuis. Il a flirté avec un retour potentiel contre Sebastian Fundora, mais il a parlé de retraite. Il a souvent évoqué des blessures persistantes liées à son grave accident de voiture en 2019 et un besoin de se guérir physiquement comme mentalement.

Il semble avoir perdu ses repères, le goût de retourner à l’entrainement sérieux ainsi que sa passion pour ce sport qu’il pratique depuis qu’il a 15 ans. En boxe professionnelle, plus que dans tout autre sport, la perte du feu sacré est sans appel. La seule façon de non seulement performer, mais également préserver sa santé, c’est d’être engagé sans compromis. À la boxe, il n’y a pas de « Time Out » sur le jeu ou de substitution dans l’action. Si tu n’es pas au top, ça peut être très douloureux et dangereux.

Pour Spence fils on annonce maintenant un combat, pour l’été prochain, avec un boxeur australien populaire, ancien champion du monde lui aussi, Tim Tszyu, mais qui a également perdu de sa superbe s’inclinant à trois reprises à ses trois derniers combats de championnat du monde, dont deux avant la limite.

Je ne suis pas dans les secrets de gymnases, mais quand je le vois en entrevues par son comportement, son langage verbal et corporel, j’ai l’impression que Junior veut être n’importe où sur terre sauf sur un ring. Je ne perçois plus de l’éclat dans ses yeux et il ne sourit que difficilement. J’ose croire qu’il est bien entouré et bien conseillé.

À l’autre bout du spectre, « Bud » le fils d’Omaha a su bénéficier de sa victoire trop facile et il voulait davantage. C’est à ce moment qu’il s’est senti aussi invincible que le grand conquistador Hernan Cortez qui avec ses quelques cavaliers espagnols a écrasé des centaines de milliers de guerriers de l’Empire Aztèque.

Avide de prouver sa grandeur et laisser un héritage fort, il s’est alors mis à la poursuite du plus grand champion mexicain de l’histoire, Canelo Alvarez, le boxeur le plus populaire de la planète.

Au début tout le monde scrutait les ambitions de Crawford avec dérision, Canelo aussi. Pour s’accomplir, il fallait que l’Américain passe des 147 livres, saute par-dessus les divisions de 154 et 160 et rencontre le champion incontesté à 168, les super moyens.

Ça lui a pris un peu plus de deux ans de campagne pour convaincre un financier d’abord, puis créer un buzz dans l’industrie, convaincre le grand roi rouquin lui-même, les organisations de sanction aussi, afin d’être éligible à unifier les titres, et les fans eux-mêmes pour inciter Netflix à embarquer et le promoteur à louer le stade des Raiders, le Allegiant.

Après avoir réussi tout ça il s’est présenté sur le ring devant son dangereux, expérimenté et costaud rival, largement négligé, puis s’est amusé à contrer les charges de son opposant et appliquer des solutions imparables. Sa victoire fut incontestable et c’est à ce moment qu’on a universellement reconnu son génie générationnel.

Finalement ce n’est probablement pas Spence qui a flanché en 2023 à Las Vegas, mais Crawford qui était dans une classe à part, mais personne ne le savait.

Depuis le nouveau monarque a annoncé sa retraite après 42 victoires dont 31 par K.-O. aucune défaite en disant qu’il était satisfait de ses accomplissements et n’avait plus rien à prouver. Il a aussi déclaré que même la somme de 100 millions ne suffirait pas à l’inciter à reprendre l’entrainement, qu’il avait assez donné, fait les sacrifices requis et qu’à 38 ans il était temps passer à autre chose.

Il se retire ainsi avec une victoire signature contre un autre grand champion et futur intronisé de Canastota où logent les éternels de la boxe.

En 2023 Spence Jr et Crawford étaient au même point, au même niveau, à la recherche de reconnaissance et croyaient l’avoir trouvé l’un contre l’autre. Finalement l’un s’est éteint ou presque et cherche à étirer une carrière qui n’a plus de sens. L’autre s’est retiré au sommet de l’Everest.

Ça prend parfois des forces surhumaines pour se relever d’une défaite cinglante, humiliante comme ça prend aussi de l’opiniâtreté exceptionnelle pour gérer les grandes victoires, la notoriété, la richesse et conserver, et même décupler ses ambitions et ses convictions.

C’est à ce niveau qu’ont vraiment été départagés nos deux adversaires davantage que sur le ring.

Bonne Boxe!