Boxe

L'étincelle dont la boxe féminine avait besoin?

Publié le 

Caroline Veyre dominante pour devenir aspirante obligatoire Faits saillants du combat entre Caroline Veyre et Licia Boudersa.

S'il a d'abord attiré les railleries quand il s'est lancé dans le monde de la boxe professionnelle à titre de combattant, Jake Paul est aujourd'hui considéré comme l'un des artisans les plus influents du milieu depuis qu'il est devenu promoteur. Avec MVP Promotions, il offre à la boxe féminine une vitrine dont elle n'avait jamais profité jusque-là.

Sous l'impulsion du Youtubeur, plusieurs croient que la boxe féminine parviendra enfin à s'imposer sur la scène sportive, au même titre que les arts martiaux, le tennis, le soccer et le hockey. Mirage ou réalité? RDS.ca a interrogé différents intervenants pour y voir plus clair.

***

Le vétéran promoteur Yvon Michel n'a jamais hésité à mettre une femme en tête d'affiche de ses événements il y a maintenant près d'une décennie. Et ce n'est plus une histoire chaque fois que cela se produit aujourd'hui, étant donné que Kim Clavel est la tête d'affiche de son organisation. Le public québécois a ainsi très vite adhéré à cette nouvelle réalité, mais ce ne sont pas tous les marchés qui réagissent avec le même débordement d'enthousiasme.

Michel est toujours parvenu à vendre ses galas mettant en vedette des femmes à la pièce dans des endroits comme l'Amérique latine ou encore la Chine, sauf que leur diffusion demeurait cantonnée à des réseaux spécialisés dont la portée et la génération de revenus demeuraient extrêmement limitées. Bref, il n'y a pas tant d'amateurs qui regardaient le tout.

« Le streaming et la télévision internationale, ils n'investissent pas autant [en boxe féminine qu'en boxe masculine] », a récemment expliqué Michel en entrevue à ce sujet avec RDS.ca.

« Pendant longtemps, la boxe féminine était reléguée au rang d'attraction spéciale, mais elle a fini par perdre énormément d'intérêt et de crédibilité, a continué celui qui a connu les grandes années de HBO et Showtime grâce à Jean Pascal et Adonis Stevenson par la suite. Les performances des femmes étaient comparées à celles des hommes. Tu ne fais pas ça!

« Au tennis et en athlétisme, personne ne fait ça. Personne ne compare les femmes qui courent le 100 mètres avec les hommes. Tu compares les meilleures de l'histoire entre elles. Et c'est exactement ce qui est en train de se produire avec la boxe féminine. Plus personne ne cherche à comparer les femmes à Tyson Fury ou encore Vasiliy Lomachenko. »

D'un autre côté, l'industrie de la boxe féminine s'est créée sur les mêmes bases que son pendant masculin, pour le meilleur et surtout pour le pire. Malgré des investissements colossaux de la part de certains grands promoteurs, les belles promesses ne se sont jamais matérialisées et certains d'entre eux ont finalement choisi de se retirer de la boxe féminine.

« La boxe féminine était trop morcelée, a avoué Michel. Les boxeuses talentueuses étaient réparties à travers le monde et c'était difficile de les regrouper pour les amener à se battre ensemble. C'est ce que ça prenait pour les amener là où elles sont rendues aujourd'hui. »

***

En seulement 4 ans d'existence, MVP Promotions a rapidement attiré l'attention à l'échelle internationale pour avoir notamment participé à l'organisation des trois combats entre sa boxeuse Amanda Serrano et Katie Taylor. Trois duels chaudement disputés, dont le dernier tenu le 11 juillet dernier devant près de 20 000 partisans au Madison Square Garden de New York ainsi qu'en direct sur la plate-forme de diffusion en continu la plus populaire : Netflix.

Le spectaculaire deuxième affrontement qu'elles se sont livré le 15 novembre 2024 à l'AT&T Stadium d'Arlington, au Texas, a littéralement sauvé une soirée qui s'était tristement terminée avec la confrontation entre Paul et l'ancien champion des poids lourds Mike Tyson

« Le public les apprécie pour ce qu'elles donnent comme performance, a analysé Michel. Par la suite, les gens découvrent qu'elles ont de belles personnalités, ce qui permet d'aller chercher un plus large public. C'est probablement à cause de la performance de Serrano et Taylor que Netflix a décidé d'investir dans la boxe. Si elles n'avaient pas là, qui l'aurait-il fait? »

Au cours des derniers mois, plusieurs boxeuses se sont jointes au mouvement, dont Alycia Baumgardner, Chantelle Cameron, Ellie Scotney et Ebanie Bridges pour ne nommer que celles-là. C'est également avec MVP Promotions que la Québécoise Tammara Thibeault a choisi de lancer sa carrière chez les professionnelles après les Jeux olympiques de Paris.

« [Jake Paul] fait ce qu'il dit, c'est aussi simple que ça. Il veut faire quelque chose, il a une idée, puis il l'applique. Il n'y a pas de niaisage », a mentionné Tammara Thibeault à RDS.ca.

« [Les gens chez MVP Promotions] sont jeunes et les gens aiment ce courant de jeunesse dans la boxe. C'est vraiment devenu très gros, très rapidement, a ajouté sa gérante Katia Banel. En plus, les dirigeants semblent souhaiter travailler avec de nombreuses personnes.

« Grâce à Netflix, MVP Promotions possède énormément de capitaux pour développer et soutenir la boxe, qui demeure un milieu extrêmement difficile. Ils ont été capables d'aller chercher plusieurs commanditaires et cela avantage plusieurs boxeuses en ce moment. »

« Les filles vont chercher un public beaucoup plus large maintenant, a corroboré Michel. Avant, c'était un peu macho, les partisans hardcores avaient de la difficulté à embarquer. En regroupant les boxeuses comme ça, ils réussissent à créer quelque chose de nouveau. »

***

Ce n'est pas la première fois qu'un nouveau joueur arrive dans le monde de la boxe et promet de bouleverser l'ordre établi. Plusieurs se demandent si Paul pourra maintenir la cadence et dénicher les perles rares pour succéder à Serrano et Taylor. Les optimistes comme Michel jurent que oui, mais d'autres jugent que ce modèle n'est pas fait pour elle.

Caroline Veyre est l'une de celles qui ont préféré suivre une autre voie en s'association à Salita Promotions, le même promoteur que la championne incontestée des poids lourds Claressa Shields. La Montréalaise est depuis peu aspirante obligatoire des plumes du WBC.

« Comme elle est bien positionnée [au classement mondial], elle est devenue une priorité pour Salita, a précisé son entraîneur Samuel Décarie-Drolet. Rapidement, Salita voudra la faire combattre en championnat du monde. Elle n'aurait pas cette visibilité-là chez MVP. »

« Tammara a fait l'ouverture du show à New York et c'était pourtant un combat éliminatoire. Quand elle a boxé, ce n'était pas exactement plein. Les gens n'étaient pas encore arrivés », a ajouté celui qui était dans le coin de Thibeault à titre de cutman pour son dernier combat.

« C'est un très long processus, a convenu Banel au sujet de la progression de Thibeault. Tammara va finir par profiter de ça, mais c'est moins de dix pour cent des boxeuses qui sont extrêmement bien payées. Il y a encore énormément de choses sur lesquelles travailler. »

Et une dernière question demeure. La mainmise sur l'industrie par un puissant joueur permettra-t-elle toujours le développement d'athlètes comme Dicaire ou Clavel chez nous?

« Oui, a répondu catégoriquement Michel. Si tu regroupes tout le monde autour d'une même organisation, ça va devenir l'objectif des femmes un peu partout [sur la planète]. »

« Ça se peut que ce soit compliqué, a nuancé Décaire-Drolet. Présentement, il n'y a pas de boxeuse [québécoise] qui veut faire le saut chez les professionnelles. Mais pour celles qui y songeraient, c'est certain que c'est beaucoup plus avantageux de boxer à l'international. »

« [Dicaire et Clavel] ont su tirer leur épingle du jeu en réussissant à se faire connaître, mais y en aura-t-il d'autres après elles, a demandé Banel. Ce n'est vraiment pas gagné d'avance. »

L'industrie québécoise étant présentement résolument au ralenti, c'est évident qu'il ne s'agit d'un cadre idéal pour le développement de nouveaux talents. Mais comme Dicaire et Clavel l'ont prouvé par le passé, cela ne prend qu'une petite étincelle pour rallumer le feu.