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Grève des travailleuses du sexe lors de la fin de semaine du Grand Prix

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Grand Prix du Canada (Evan Buhler/The Canadian Press)

MONTREAL — Les travailleuses et travailleurs du sexe de Montréal appellent à une grève générale pendant le week-end du Grand Prix du Canada.

Le Comité autonome du travail du sexe a indiqué que leurs revendications comprennent la suppression des frais de présence que les danseuses doivent payer chaque soir pour travailler dans les clubs, l’obtention de protections du travail, et la décriminalisation totale du travail du sexe par le gouvernement fédéral.

Pendant la grève, prévue le samedi 23 mai, certaines personnes refuseront de payer les frais de présence, tandis que d’autres ne prendront pas de clients. On ignore combien de travailleuses et travailleurs du sexe se mettront en grève, la participation étant volontaire.

Une danseuse montréalaise qui se fait appeler Kit travaille à temps plein dans les clubs d’effeuillage de Montréal depuis trois ans et dit qu’elle essaie d’éviter le « chaos » du Grand Prix et l’afflux de touristes qu’il entraîne. Le week-end de Formule 1 a lieu cette année du 22 au 24 mai.

Elle a expliqué que le week-end du Grand Prix est une période lucrative pour les gérants de clubs, qui engagent plus de danseuses que d’habitude et leur facturent jusqu’à 110 $ par service.

Elle a ajouté que dans son club, les clients sont obligés d’acheter de l’alcool, mais pas de payer pour les danses des filles.

« Parfois, on finit dans le rouge parce qu’on a payé plus pour travailler que ce qu’on gagne au final », a raconté Kit, ajoutant que certains propriétaires augmentent les frais de bar pendant le week-end du Grand Prix.

« Personne ne devrait payer pour travailler, surtout si on ne touche pas de salaire », a-t-elle soutenu.

Kit estime que le Canada pourrait s’inspirer de l’État de Washington, qui a adopté en 2024 une loi connue sous le nom de « charte des droits des danseuses ».

Cette mesure a créé des conditions de travail plus sûres pour les personnes travaillant dans l’industrie du divertissement pour adultes et a plafonné les frais de bar.

Le Comité autonome du travail du sexe a indiqué que la grève du 23 mai est l’occasion de «menacer ces revenus» des propriétaires de clubs et autres établissements pour adultes et de «les frapper là où ça fait le plus mal».

Peu de protections sociales

Selon la Commission de la santé et de la sécurité du travail, la plupart des protections du travail s’appliquent aux salariés, mais pas aux travailleurs autonomes.

De nombreuses danseuses et travailleuses du sexe qui exercent dans des salons de massage ne perçoivent pas de salaire et sont considérées comme des travailleuses autonomes, même si ce sont leurs employeurs qui fixent leurs horaires.

Si les travailleuses du sexe sont malades, elles puisent dans leurs économies pour prendre des congés. Si les danseuses trébuchent sur des sols irréguliers avec leurs talons de 20 centimètres ou tombent d’une barre instable, elles ne bénéficient d’aucune protection sociale, a témoigné Kit.

Bell GPCanada, promoteur du Grand Prix du Canada, a été invité par la Presse Canadienne à commenter la grève et les allégations selon lesquelles le week-end de course attire à Montréal de nombreux touristes à la recherche de services sexuels.

« Bell GPCanada s’oppose fermement à toute forme d’exploitation sexuelle, de violence ou de harcèlement, et nous soutenons les initiatives des autorités locales pour lutter contre ce problème », a écrit le porte-parole Jeff Lambert dans un courriel.

Les grévistes souhaitent également attirer l’attention sur le fait que le gouvernement fédéral n’a pas entièrement dépénalisé le travail du sexe.

Au Canada, il n’est pas illégal de vendre des services sexuels, mais l’achat de services sexuels et la gestion de maisons closes constituent des infractions pénales.

Lena Rozanov propose des services sexuels dans des salons de massage montréalais, qui opèrent dans une zone grise.

Mme Rozanov peut travailler légalement, mais ses clients et les gérants des salons sont considérés comme des délinquants. Elle a souligné qu’elle fera grève pendant le week-end de F1.

Elle estime que la dépénalisation aiderait son salon de massage à mieux contrôler ses clients. Comme ils enfreignent techniquement la loi, on ne demande pas aux clients de présenter une pièce d’identité ni de s’inscrire avant d’acheter ses services.

Elle souhaite également bénéficier d’une assurance pour les incidents survenant sur le lieu de travail — qui peuvent inclure le harcèlement, les violations du consentement et les agressions — ainsi que de congés payés.

« La question principale, c’est la sécurité, a expliqué Mme Rozanov. La majorité des clients sont tout à fait honnêtes, mais certains peuvent se comporter de manière dangereuse, et nous n’avons aucune protection. »

Kit, qui exerce également en tant qu’escorte, dit qu’elle aimerait voir des espaces où les travailleurs du sexe pourraient travailler ensemble en toute sécurité, sans craindre de poursuites.

« Nous ne sommes pas seulement des victimes exploitées par des proxénètes », dit-elle.

Une lutte depuis des décennies

Valerie Scott se bat depuis des décennies pour la dépénalisation du travail du sexe. Elle a avancé que la loi criminalise les revenus de celles qui vendent des services sexuels et les pousse dans la clandestinité.

Mme Scott et deux autres travailleuses du sexe ont contesté les lois canadiennes sur la prostitution en 2007. En 2013, la Cour suprême du Canada a invalidé les dispositions du Code criminel interdisant les maisons de débauche, la sollicitation en public à des fins de prostitution et le fait de vivre des revenus de la prostitution.

La Cour a estimé que les lois du pays avaient causé un préjudice aux travailleuses et travailleurs du sexe en violant leurs droits à la sécurité garantis par la Charte.

Mme Scott, qui dirige l’Alliance canadienne pour la réforme des lois sur le travail du sexe, a rappelé qu’en réponse à la décision de la Cour suprême, le gouvernement fédéral a adopté de nouvelles lois « qui sont encore pires ».

Elle participe à une contestation judiciaire des lois canadiennes actuelles sur le travail du sexe et soutient sans réserve la grève à Montréal.

« Pourquoi, en tant que société, insistons-nous pour dire que les personnes qui ont des relations sexuelles contre de l’argent ne sont pas (…) dignes de protections du travail, dignes de protection physique ? » s’est interrogée Mme Scott.

Cependant, les sentiments sont mitigés parmi les travailleurs et travailleuses du sexe à Montréal concernant cette grève. Certains pourraient ne pas y participer, car ils ne veulent pas passer à côté d’un week-end lucratif ; d’autres craignent d’être mis sur liste noire et de perdre leur seule source de revenus.

De son côté, le comité sur le travail du sexe a précisé qu’il continuera à militer pour les droits du travail au-delà de la grève du 23 mai.