MONTRÉAL – La journée s’annonçait spéciale, il ne pouvait pas en être autrement. Jamais Arber et Florian Xhekaj n’avaient joué ensemble, pour la même équipe, dans un vrai match, avant d’apprendre qu’ils auraient chacun un casier dans le vestiaire du Canadien pour le match préparatoire de mardi contre les Flyers de Philadelphie.
Juste là, il y avait matière à se pincer.
Le moment est devenu encore plus mémorable quand les frères sont sortis de l’obscurité dans laquelle les avait plongés leur sieste d’avant-match. Dans le condo qu’ils partagent les attendait leur mère Simona, qui avait fait la route depuis Hamilton pour assister en personne à cet alignement des astres. Elle ne les avait pas prévenus de sa présence.
« En sortant de ma chambre, ma vision était encore un peu embrouillée, alors quand je l’ai aperçue, j’étais un peu confus, racontait Florian en fin de soirée. Mais j’étais super excité de savoir que ma mère serait dans les gradins pour voir ça. »
Jack, le patriarche du clan, n’avait quant à lui pas pu se libérer pour compléter la réunion familiale. « Il va s’en vouloir toute la semaine d’avoir manqué ça », rigolait Arber.
Les frangins ont en effet pris les moyens pour que la soirée ne tombe pas dans l’oubli, chacun influençant l’allure du match à sa façon.
Surprenant auteur de 24 buts à sa saison recrue dans la Ligue américaine, Florian a touché la cible en milieu de première période pour porter l’avance du Canadien à 2-0. Mais quand on lui a demandé quelle était la principale différence entre l’arsenal avec lequel il s’était pointé à son premier camp et l’homme qu’il est devenu un an plus tard, le garçon de 21 ans n’a pas parlé de sa touche de marqueur.
« Physiquement, je me sens plus fort. Je sens davantage que j’ai ma place ici », a lâché le gamin de 6 pieds 3 pouces et 217 livres.
À ce moment exact, il aurait été difficile de le contredire. Parce que la vraie histoire autour de son casier tournait alors autour de son audacieuse décision de jeter les gants devant le vétéran pugiliste Nicolas Deslauriers. Les deux se sont rencontrés dans un coin de la patinoire quelque part en deuxième période, ont découvert qu’ils avaient une intention commune et sont passés à l’action.
« Je l’ai accosté en espérant provoquer une réaction et... j’en ai eu une! », racontait Xhekaj en se remémorant la scène.
Ça prenait quand même une bonne dose de courage. Sur le site Hockey Fights, le premier combat de Deslauriers remonte à la saison 2007-2008. Florian Xhekaj avait 3 ans pendant cette saison-là. Avec les années, le Québécois est devenu l’un des hommes forts les plus craints de la Ligue nationale.
« Le grand frère que je suis a certainement eu un peu peur pour lui en voyant ça, a avoué Arber, qui s’est lui-même battu avec Deslauriers à sa saison recrue dans la Ligue nationale. Je suis nerveux à chaque fois qu’il se bat. Depuis qu’on est jeunes, je suis le plus grand, celui qui le protège. Il faut que je me fasse à l’idée qu’il est un grand garçon maintenant, qu’il est un homme qui est capable de prendre soin de lui. »
« Ça envoie le message qu’il veut être ici, a poursuivi l’aîné. Il sait ce qu’il a à faire. Il a vu comment je me suis fait un nom dans cette ligue et il sait qu’il doit faire la même chose. Il n’a pas pris de détour en se battant contre ce gars-là, mais maintenant c’est derrière lui et il peut avancer avec la confiance qu’il peut tenir son bout. »
Le sens de l’initiative du jeunot n’a pas échappé à Martin St-Louis.
« Il se présente avec l’intention de déranger. S’il est en échec-avant, vous allez l’avoir dans les pattes. Il ne ralentit jamais. On le remarque quand il est sur la glace est c’est ce qu’on veut des jeunes joueurs. Ils doivent laisser leur marque. Qu’ils se taillent ou non une place dans l’équipe, ils doivent laisser leur marque. »
« Et quand tu te bats contre un gars comme Deslauriers, c’est généralement ce qui se passe. »
Arber n’a pas été en reste. Il a écopé d’une double pénalité mineure pour avoir rudoyé Rodrigo Abols en plus d’être crédité de deux mises en échec, deux tirs bloqués et sept tirs au but, dont trois cadrés. Cerise sur le sundae : il a marqué le but d’assurance dans un filet désert dans la dernière minute du match.
Lui aussi avait besoin d’une bonne performance pour aider son sort dans la lutte pour le poste de sixième défenseur du CH. Le fait qu’il l’ait livrée dans le contexte qu’on connaît a rendu, pour lui aussi, ce qu’il a accompli encore plus spécial.
« Ça n’arrive pas souvent, reconnaissait St-Louis en repensant à la journée qui se concluait pour ses deux ouailles. Je suis un parent, j’ai trois gars. C’est toujours cool quand je vois deux d’entre eux s’affronter au niveau universitaire. Je ne peux pas imaginer ce que ça fait de voir ses deux garçons jouer ensemble dans la LNH, à Montréal. Ils sont à la fois loin, mais tout près de leur but. C’est magnifique, un moment spécial. »




