Ça fait plus de 30 ans que Pierre Dorion roule sa bosse dans le fascinant monde du hockey professionnel.
Il a d’abord passé une dizaine d’années à vadrouiller dans les arénas pour dénicher les meilleurs espoirs, à titre de recruteur pour les Canadiens de Montréal, puis les Rangers de New York. À partir de la saison 2007-2008, il a gravi les échelons chez les Sénateurs d’Ottawa jusqu’à occuper le poste de directeur général d’avril 2016 à novembre 2023. Un tel parcours vient forcément avec un lot d’histoires de toutes sortes que Pierre sait très bien raconter.
Une de mes favorites implique le gardien de but du Lightning de Tampa Bay Andrei Vasilevskiy. Au printemps 2012, le Russe est sur le point d’être repêché dans la LNH. Les Sénateurs le font venir à Ottawa pour passer quelques heures avec lui, question de bien l’étudier. Pierre est alors directeur du personnel des joueurs.
« Les bons prospects, on aimait passer plus de temps avec eux, alors on organise ça. Je parle avec Sergei Gonchar pour qu’il vienne sur la glace avec lui. J’avais parlé avec l’Université d’Ottawa pour avoir une interprète russe, juste au cas où son anglais n’était pas à son meilleur. » Dès son arrivée, le gardien surprend Pierre avec une question inattendue : « Est-ce que je peux enlever mon gilet? »
Son agent s’empresse alors d’expliquer que la veille Vasilevskiy a passé la journée aux glissades d’eau sans mettre de crème solaire. « Ça me fait tellement mal porter un gilet, est-ce que ça te dérange si je l’enlève? », répète le jeune homme. « Je n’ai jamais vu un être humain être rouge comme ça! Cette journée-là, on a parlé, on a fait quelques tests, mais il n’a pas pu aller sur la glace parce qu’il ne pouvait pas porter son équipement de hockey! », se souvient Pierre qui ajoute que c’est la seule fois de sa carrière où il a interviewé un joueur torse nu, en vue de son repêchage.
La vadrouille en Russie
Pierre a effectué un nombre incalculable de voyages au cours de sa carrière, particulièrement dans ses années où il effectuait du recrutement. Ses déplacements incluent quelques périples en Russie, dont un plus mémorable que les autres.
« J’étais dépisteur avec les Canadiens dans le temps. J’étais allé voir un joueur qu’on avait repêché qui s’appelait Vadim Tarasov. »
Le lendemain matin, Pierre se rend dans un petit aéroport, alors qu’il neige à plein ciel. Rien pour rassurer celui qui doute un peu de la sécurité des transports dans les contrées lointaines de la Sibérie. Une fois assis dans l’avion, quelque chose capte son attention : « Je regarde dehors et sur l’aile il y a une madame dans la soixantaine, avec une moppe, qui est en train d’étendre du liquide de dégivrage. Si je ne me trompe pas, elle avait une cigarette dans la bouche! Je me suis dit “ si c’est mon moment, j’aurai eu une belle vie ” parce que je n’étais pas très confiant de retourner à Moscou avec ce vol-là! »
Finalement, tout s’est bien passé et le gardien Tarasov, choix de 7e ronde en 1999, n’a jamais joué dans la LNH.
Voir les Rocheuses de trop près
Étonnamment, ce n’est pas ce vol qui a le plus effrayé Pierre durant sa carrière. La palme revient à un trajet de moins d’une heure entre Kootenay, en Colombie-Britannique, et Calgary.
« J’étais dépisteur en chef pour le CH. On était six ou sept dépisteurs, dans un avion qui a six rangées de trois bancs. Je suis habitué, j’ai fait souvent ces vols-là, soit de Kamloops ou de Kelowna, à Calgary. »
C’est justement parce qu’il n’en est pas à sa première traversée que l’homme de hockey se rend compte que quelque chose cloche.
« Je trouve qu’on est pas mal proche des Rocheuses. La turbulence commence. Je n’ai jamais vécu quelque chose comme ça. Je regarde en avant et en trois secondes, je vois les Rocheuses, mais vraiment trop proches! Je pensais que c’était la fin. J’ai lâché un cri. Le pilote a finalement pu redresser l’avion », se rappelle Pierre comme si le vol avait eu lieu la veille. Quand je suis allé louer mon auto, le monsieur m’a demandé si j’étais correct, parce que j’étais blanc comme un drap. Dans la voiture, j’avais appelé Réjean Houle (alors directeur général) pour lui remettre ma démission. Je blaguais, mais j’étais quand même un peu sérieux. »
Pierre n’a plus jamais fait ce trajet en avion, préférant conduire pendant cinq heures plutôt que de revivre une telle frousse!
Les burgers de Phaneuf et la face de Karlsson
Son répertoire d’anecdotes inclut aussi quelques moments savoureux avec des joueurs. Comme cette soirée de 2017 à New York, alors que les Sénateurs affrontent les Rangers en séries. Alors directeur général, Pierre revient à l’hôtel vers 21 h, après un souper tardif.
« Je tourne le coin et je vois mon Dion Phaneuf avec du Shake Shack dans les mains, la veille d’un match. Deux burgers, deux frites et je présume que c’était son deuxième souper. Comme si de rien n’était, il me dit “Hey Pierre!”. Je lui dis “Hey Dion, tu vas être bon demain?” Il me répond “En mangeant ça, je vais être très bon demain!” Il a tenu sa promesse. Je ne sais pas si c’était sa routine d’avant-match, mais je sais que l’alimentation n’était pas son point fort. »
Toujours à New York, mais plus tôt durant la saison régulière, les Sénateurs traversent une bonne séquence et le DG veut s’assurer de prolonger les succès. Il va donc voir son capitaine Erik Karlsson et convient avec lui que l’équipe pourra rester dans la Grosse Pomme pour profiter d’un jour de congé, à condition de gagner et que tous les joueurs souhaitent y demeurer. Karlsson lance alors cette réplique mémorable :
« Pierre, je vais bloquer des lancers avec mon visage pour qu’on reste à New York ce soir! »
— Erik Karlsson
Les Sénateurs ont battu les Rangers, mais n’ont finalement pas prolongé leur séjour, puisque quelques membres de l’équipe souhaitaient retourner à la maison.
Au fil des années, il y a aussi eu des moments cocasses avec le défunt propriétaire des Sénateurs, le coloré Eugene Melnyk, et quelques rencontres avec des célébrités, dont Ryan Reynolds et Will Ferrell. Pierre pourrait même vous raconter notre ronde de golf à Tremblant dont on se reparle depuis juillet dernier... mais ce sera pour une autre chronique!






