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MONTRÉAL – Kim Archambault tenait absolument à dénicher des billets pour cette Coupe du monde qui allait se dérouler tout près, à Toronto et sur la côte est américaine. Au moins un match, plus si possible. Elle avait répertorié tous les moyens d’y arriver. Elle s’était inscrite à des concours, avait placé son nom sur des listes d’attente. Où elle pouvait avoir une chance, elle s’était essayée.
Elle souhaitait fort, mais elle y croyait plus ou moins.
« Fallait être chanceux, c’était tout un processus! Pis moi, j’avais vraiment jamais gagné de de concours avant. »
En 2006, son copain et elle avaient voyagé en Allemagne pour vivre la folie du Mondial, celui qui allait se conclure par le quatrième sacre de l’Italie. Ils s’étaient mêlés à la foule dans les fêtes dédiées aux partisans et aux abords des stades. « Mais on n’avait réussi à aller voir aucun match », raconte-t-elle, comme encore abasourdie par sa déveine vingt ans plus tard.
Lorsqu’on la rencontre dans son logement du quartier Villeray à Montréal, à la veille du choc de huitième de finale entre le Canada et le Maroc, elle s’émerveille avec la même incrédulité en pensant à ce qu’elle vient de vivre. Elle en a eu, des billets. Plus d’une quinzaine, incluant quelques-uns qu’elle n’a même pas pu utiliser.
« Je ne sais pas, mettez-le sur n’importe quoi, dit-elle en levant les yeux et en ouvrant les paumes vers le plafond. C’est tu Fred ou whatever? J’ai juste été super assidue, comme d’habitude, et j’ai tout remporté. C’était surréaliste. »
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Kim avait 18 ans lorsqu’elle a commencé à fréquenter Frédéric Nault-Brière. « Un grand joueur de foot, un grand, grand fan de foot », répète-t-elle pour faire les présentations.
Il n’y avait rien à l’épreuve de Fred, un fan fini du FC Barcelone, quand il se mettait dans la tête de regarder un match. Un nouveau bar en ville, un nouveau site obscur, une nouvelle plateforme de diffusion en ligne : il a toujours été à l’avant-garde pour trouver la partie qu’il cherchait, s’épate sa blonde.
« Quand on s’est connus, on foxait des cours de cégep pour aller au Champs. C’était ce genre d’énergumène-là. »
Il y a eu ce voyage en Allemagne, puis un autre deux ans plus tard pour aller s’éblouir devant la grosse machine du Barça au Camp Nou. En 2013, ils ont eu un premier enfant, Léo. Son petit frère Arthur est né quelques années plus tard.

Léo avait 6 ans quand son père a été diagnostiqué d’un cancer. L’avancée de la maladie a été fulgurante. Fred est décédé en juin 2020, en pleine pandémie, tout juste après le septième anniversaire de son aîné. Il avait 38 ans.
Son départ a provoqué le genre de cataclysme dont on ne peut pas saisir l’ampleur si on ne l’a pas soi-même vécu. Les blessures qu’il a causées ne sont pas guéries six ans plus tard et ne le seront probablement pas dans six autres années.
Mais Fred n’est pas complètement parti non plus. Kim revoit des grands bouts de son amoureux dans ses deux garçons. Quand elle regarde Léo, un beau blond allumé, cultivé et sensible qui fait connaissance avec l’adolescence, elle ne peut que sourire devant l’indéniable : Fred lui a tant légué, dont sa passion pour le foot.
« Il n’avait pas d’autre sport, se rappelle Léo. Depuis le début, ça a été ça. Il n’avait pas d’ouverture pour rien d’autre! »
Kim éclate de rire, un peu mal à l’aise, avant de hisser le drapeau blanc. « C’est un peu vrai », concède-t-elle.
« C’est parce que ça fait paraître papa un peu fermé, mais il blaguait souvent avec ça. Nous autres [les Archambault], on est une famille de basket, pis lui c’était : “Mmmm, le basket? Il peut pas jouer au basket”. Mais c’était à la blague. Mon plus jeune, son sport c’est le basket et c’est évident que Fred l’aurait encouragé là-dedans aussi! »
« C’est juste que vous, vous aviez énormément d’affinités dans vos intérêts », conclut-elle en redéposant son regard doux sur son jeune athlète.
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En revenant de notre conversation avec Léo Brière, on repense à une formulation que Wilfried Nancy avait utilisée pour décrire Ismaël Koné à l’époque où l’un dirigeait l’autre au CF Montréal. « Il pue le foot, ce gamin. » C’est dit comme un énorme compliment. Faites le tour de votre entourage et vous ne trouverez personne qui obsède autant que Léo sur The Beautiful Game.
Ce match auquel ses parents ont assisté au Camp Nou? Le billet a longtemps été accroché au mur de sa chambre. Son placard est rempli de maillots. Il en a une dizaine d’équipes nationales, dont certains ne lui font pas encore, des reliques familiales comme cette vieille tunique de la Tchéquie floquée du nom de Pavel Nedved.
Il en a de ses clubs préférés aussi. Le Barça, bien entendu, mais aussi le Bayern Munich, « son » club. Un peu parce que les matchs de la Bundesliga sont plus faciles à trouver que ceux de la Liga, un peu aussi à cause de la présence du Canadien Alphonso Davies.
Aujourd’hui, c’est pour lui que la maisonnée est abonnée à une multitude de chaînes câblées et de plateformes de diffusion. « En ce moment, je couvre presque tout », se félicite-t-il. Un jour, il aimerait qu’on puisse y entendre sa voix. Son rêve, c’est de devenir descripteur de matchs de soccer.
« Tu sais, beaucoup d’ados sont rendus sur les médias sociaux. Moi, les comptes auxquels je suis abonné, c’est vraiment juste concentré là-dessus », note-t-il non sans fierté.
« Léo, c’est un petit peu un Paul Houde en puissance, compare sa mère. Dans le sens où à son gala de fin d’année, il était dans l’équipe qui a gagné le championnat de futsal, mais il a aussi eu le premier prix en Génie en herbe. Quand tu conjugues les deux, ça donne un geek de plusieurs choses, mais notamment de sport et d’histoire. »

Léo a mémorisé les numéros et les statistiques de joueurs dont vous ne connaissez même pas l’existence. Son grand-père paternel le soumet régulièrement à leur traditionnel quiz. « Par exemple, on parle d’un match de la fin de semaine en Premier League et il faut que je devine les alignements. »
Si l’équipe nationale canadienne tient un entraînement public au Stade Saputo, il y est. Si Koné et Moïse Bombito vont signer des autographes dans une boutique de la Petite Italie, il est le premier à leur tendre son précieux bout de tissu.
Il capote sur la comète française Michael Olise, mais il parle aussi de Mauro Biello comme « une légende de l’Impact ».
« Les joueurs avec les petites shorts et les longs cheveux, il les connaît aussi! », s’esclaffe maman en faisant référence à l’époque de Johan Cruyff et compagnie.
C’est ce genre de gars, Léo.
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La Coupe du monde, donc. C’est beaucoup pour son Léo que Kim souhaitait faire une razzia de billets.
Quand elle a commencé à recevoir des réponses positives dans sa boîte de messagerie, elle avait des villes et des dates, mais pas d’équipes. Elle devait parfois prendre des décisions en vitesse sans avoir toutes les informations dont elle avait besoin. Léo lui rappelle gentiment ce match de 16e de finale à Toronto qui leur a filé entre les doigts dans ce système kafkaesque.
« Il faut juste ne pas y penser », dit Kim, son sourire rempli de contrition, quand on demande si on parlait bien de ce sublime Portugal-Croatie de la veille.
La famille a finalement tracé un itinéraire autour de trois journées : le 13 juin à Boston, le 22 juin à Philadelphie et le 25 juin à New York.
Pour le premier match, qui allait opposer Haïti à l’Écosse, Léo a voyagé avec son grand-père Normand et son parrain Vincent, le père et le frère de Fred. Son ami Arthur complétait le quatuor. Le groupe est parti au petit matin, au lendemain du nul du Canada contre la Bosnie, et s’est arrêté à quelques kilomètres de Foxboro pour regarder Brésil-Maroc dans un pub. Il est arrivé au stade juste à temps pour le premier botté.
Ce que Léo a remarqué en premier? Le penchant des Écossais pour le party et les chants en créole des supporteurs des Grenadiers, dont il portait d’ailleurs fièrement le maillot. « Les Haïtiens ils étaient dedans, c’était eux les plus émotifs », a-t-il décelé.
Retour à Montréal pour une dernière semaine d’examens, puis on repart en direction de Philly. Au menu : un inégal France-Iraq. Dans la voiture : maman Kim avec Nicholas Cerminaro, un ami de longue date, et son fils Philippe.
« La France, c’est la France, lance Léo comme en réfléchissant à voix haute. Cette année, en termes de profondeur et de talent, c’est sûrement une des meilleures équipes de l’histoire sur papier. »
« Mais j’ai jamais rien senti pour la France », tranche-t-il ensuite sans pitié. Lui portait un maillot blanc de l’Égypte assorti de ce que sa mère et lui s’entendent pour décrire comme un maquillage « horrible ». « On était près de la section Iraquienne, on voulait chanter avec eux. C’était les seuls avec le tambour. »
Au final, ils auront vu deux buts de Mbappé, un autre de Dembélé et un déluge qui leur a fait douter qu’ils verraient une deuxième demie.
« On a fini par souper à minuit, dit Kim, dans un restaurant chinois avec plein d’autres gens qui étaient au match, dont des Américains de descendance iraquienne vraiment sympathiques. C’était vraiment cool de se retrouver là avec du monde qui, clairement, était dans la même galère que nous. »
La mère et le fils ont ensuite pris la direction de Manhattan pendant que leurs accompagnateurs rentraient au Québec. Ils y ont éventuellement été rejoints par Vincent (le parrain) et William, le frère de Kim. Dans la Grosse Pomme, des « Fan Zone » vides aux conditions lunaires pour se rendre au stade, ils ont été frappés par toute l’absurdité d’organiser une Coupe du monde dans un pays qui leur a semblé indifférent au ballon rond.
Leur plaisir, ils l’ont trouvé avec les supporteurs équatoriens, dont les « Si, se puede! » se sont transformés en des « Si, se pudo! » dans une imprévisible victoire contre l’Allemagne.

À l’image du reste de leur périple, cette ultime expérience en stade leur a fait réaliser que la véritable beauté d’une Coupe du monde, elle se trouve bien sûr dans les exploits sportifs, mais d’abord et surtout dans les rencontres qu’on y fait, les trouvailles imprévues et les sourires qu’on partage.
Et bien sûr, l’esprit de Fred était de tous ces déplacements, de toutes ces découvertes, de tous ces moments d’émerveillement, jusqu’à sa chanson favorite des Talking Heads qui commence à jouer dans le resto après le dernier match du périple.
Kim sait que même si Léo ne l’a pas nécessairement verbalisé, il réalise qu’il a vécu cette inoubliable aventure grâce à cette passion que son père lui a transmise et aussi pour honorer sa mémoire.
« Les gens qui ont vécu ça avec nous te diraient tous la même chose : on est chanceux de pouvoir continuer ce qu’on avait avec Fred avec Léo. On continue de le faire vivre par les liens qu’on cultive entre nous et les passions qu’on continue d’entretenir. »
Kim donne l’exemple d’une journée qu’elle organise à chaque printemps à l’occasion de l’anniversaire de naissance de Fred. La famille et les amis se revoient sur un terrain de soccer pour dribbler le ballon, prendre des nouvelles et s’échanger des souvenirs. L’idée est un peu la même que celle derrière ce « trip » d’une vie qu’elle vient d’offrir à sa famille et que personne n’est près d’oublier.
« On fait ce que Fred aurait voulu faire. »






