TORONTO – Au plus fort de l’orage, pendant que la pluie s’abattait si violemment sur le terrain du BMO Field que les drapeaux de coin tenaient à l’horizontale et que la présence d’éclairs avait forcé l’évacuation des gradins, on s’est demandé si tout cela valait vraiment la peine.
Les joueurs, on n’en doutait pas, voulaient jouer. Une poignée d’entre eux se préparaient pour leur dernière audition, une chance ultime d’étoffer leur dossier en vue de la sélection du groupe qui participera à la Coupe du monde. Jesse Marsch, qui n’a pas une tonne d’occasions d’évaluer ses hommes dans un vrai contexte compétitif, priait sûrement pour une éclaircie lui aussi.
Mais au fond, la seule vraie question importante de la journée avait déjà trouvé sa réponse.
Quelques heures plus tôt, à plus de 7000 kilomètres de Toronto à vol d’oiseau, la Bosnie-Herzégovine avait vaincu l’Italie dans un match de barrage qui servait à compléter le groupe B à la Coupe du monde. Le Canada, la Suisse et le Qatar en faisaient déjà partie.
Les athlètes adorent prétendre qu’ils n’accordent aucune attention à ce que manigancent leurs adversaires. Mais comme l’a bien résumé Joel Waterman après le 0-0 négocié contre la Tunisie mardi soir, « évidemment que pour la Coupe du monde, on veut savoir contre qui on va jouer ».
C’est ainsi que les joueurs canadiens ont passé une partie de leur après-midi devant leur téléphone à regarder l’Italie se démener à court d’un homme pendant que les Bosniens tentaient de créer la surprise. Ils étaient dans l’autobus les transportant au stade quand le jeune Esmir Bajraktarevic a fait ravaler leurs paroles à tous ceux qui avaient prédit un match du Canada contre la Squadra Azzurra le 12 juin.
Aucun maillot bleu italien ne devra être déchiré, finalement.
« Ce n’était assurément pas un déplacement d’avant-match comme les autres », a reconnu le gardien Maxime Crépeau.
Une victoire de la Bosnie, 65e équipe au classement de la FIFA avant les matchs de cette semaine, n’était pas sur la carte de bingo de plusieurs amateurs avant la dernière étape d’un processus éliminatoire qui l’a aussi opposée au Pays de Galles. Mais sa performance impressionnante contre l’Italie pourra servir d’avertissement à quiconque serait toujours tentée de la sous-estimer. Voilà un rival qui ne se laissera pas marcher sur les pieds.
« Parmi les quatre équipes qu’on avait encore la possibilité d’affronter, c’est celle qui a été dans la plus belle forme avec ses résultats dans la dernière année, a noté Crépeau. Franchement, [le match qu’on a joué] ce soir, c’est quand même une bonne représentation de ce qu’on va retrouver à la Coupe du monde avec la Bosnie, la Suisse et le Qatar. Ça va être des matchs extrêmement serrés. »
« Ce résultat ne change rien à notre approche, clamait l’ailier Liam Millar. On a pu voir aujourd’hui que la Bosnie est une très bonne équipe. Ça sera un bon duel. Un de mes coéquipiers à Hull est Bosnien. Mon entraîneur est Bosnien. Je suis sûr que je vais en entendre parler à mon retour là-bas, mais je suis capable de me défendre. »
Marsch, qui avait déjà commencé, mi-blagueur, mi-sérieux, à se préparer pour un match d’ouverture où les partisans italiens domineraient en nombre ceux de son équipe, a rendu hommage à ses futurs adversaires.
« J’ai une idée générale de cette équipe. Je devrai évidemment les étudier plus attentivement, mais je sais que c’est une équipe endurcie. Je ne sais pas si vous avez vu les commentaires de [Edin] Dzeko après le match. Il a dédié la victoire à ses amis qui sont morts sous les bombes quand il était jeune. Ces gars-là ont grandi dans un pays déchiré par la guerre. Plusieurs d’entre eux ont été chanceux de s’en sortir. En Autriche, j’ai dirigé Amar Dedic, dont la famille avait dû partir pour refaire sa vie. »
« Ces jeunes hommes ont traversé bien des épreuves et je crois que ça les a bien servis dans la dernière semaine. Ils ont battu une très bonne équipe galloise en territoire hostile, puis ont résisté à l’Italie alors que tout le monde les comptait pour battus. J’ai beaucoup de respect pour ce qu’ils ont accompli, ce qu’ils ont traversé dans leur vie et je suis content pour eux qu’ils soient maintenant à la Coupe du monde. »
Pour Marsch, la fin de l’incertitude concernant l’identité du dernier compagnon de groupe du Canada coïncide avec la fin des expériences. Lorsqu’il retrouvera le banc de touche à Montréal en juin, il le fera avec l’équipe qu’il apportera avec lui dans le reste du pays pour la Coupe du monde.
L’ossature de son équipe est déjà pas mal connue. Si tout le monde est en santé, aucun poste clé n’est vraiment matière à débat. Mais Marsch anticipe quelques cruels dilemmes, notamment devant le filet.
« J’ai des décisions difficiles à prendre, je le sais. C’est avec le cœur lourd que j’annoncerai à certains gars qu’ils ne participeront pas à la Coupe du monde. La concurrence au sein de l’équipe n’a jamais été aussi forte. »






